‹ L'anarchie dans l'artChapitre 11 sur 29 · CONVENTION CONTRE CONVENTION · texte numérisé non relu

CONVENTION CONTRE CONVENTION

Quand j’étais jeune garçon, on me permit, comme grand privilège, d’aller plusieurs fois dans un musée de figures de cire ambulant. Une description de la Cène , le sujet représenté en cire , n’a rien à faire avec mes observations ; mais, comme attraction auxiliaire, il y avait plusieurs « élégantes peintures à l’huile » illustrant des faits bien connus des Écritures, parmi lesquels « Daniel dans la fosse aux lions » était la plus remarquable.

Lorsque les spectateurs arrivaient à cet « élégant morceau de peinture », le guide du musée, après l’avoir décrit, avoir dit combien

de temps un « artiste renommé » avait passé à le faire, concluait en disant : « Maintenant, mesdames et messieurs, vous distinguerez Daniel des autres lions au grand parapluie en calicot qu’il porte sous le bras. » Autant que je me souviens de Daniel, il avait une expression humble, et comme il avait l’air efféminé, il me rappelait fortement la femme à barbe de la baraque voisine. Comme les lions présentaient également une frappante ressemblance avec Daniel, car ils avaient des faces humaines, — ce qui se trouve assez souvent dans les anciennes peintures, — le guide du musée se jugeait justifié à cette remarque facétieuse et bien fondée. — J’ai souvent pensé à cette peinture pendant que j’étais devant différentes toiles contemporaines et je me suis laissé aller à cette familière apostrophe : « Que je sois pendu, si ça n’est pas la même chose ! » Mon homme de « Daniel » s’était évidemment instruit tout seul; et de même l’homme devant moi s’est instruit solitairement, car il jette délibérément de côté toutes les qualités qui ont été acquises par des âges d’expérience.

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Il ne laissera pas ce qui est incomplet ou erroné et n’avancera pas en prenant comme point de départ le point d’arrivée des autres; il doit recommencer à faire lui-même son chemin, ou, s’il a déjà acquis la pratique de la profession, il sera assez faible pour se laisser influencer par les idées fin de siècle et pour tomber dans un maniérisme tout aussi fortement caractérisé que les conventions dont il redoutait tant l’influence.

Une composition académique et les poses théâtrales d’êtres humains raides et affligés de la jaunisse, toutes les ombres enfumées dans un bain de b:tume et de jus de tabac, tandis que les lumières les plus fortes étaient d’ocre jaune et peut-être appuyées sur un ciel bleu, lequel, pour être tout à fait en harmonie, était nécessairement de plusieurs tons plus bas qu’un ciel d’orage, voilà les caractéristiques d’une des pires méthodes anciennes, qui a, du reste, presque complètement disparu. C’était la poêle à frire et maintenant, à l’instigation de Manet principalement, ses successeurs sont en train de sauter au beau

milieu d’un ordre opposé de convention, dénué de ton, de délicatesse de métier et de cette « précieuse qualité », qui résulte d’un traitement raffiné et d’une experte manipulation de la matière.

Il y a des maîtres dans bien d’autres voies, qui nous montrent une technique parfaite et nous font admirer la possession qu’ils ont de « toutes les qualités fondamentales » à l’acquisition desquelles j’ai fait allusion dans un chapitre précédent.

Mais cette vieille convention n’a pas régné sur le monde autant que le fait actuellement certain impressionnisme toqué. Ce maniérisme ne tenait pas les étudiants réveillés la nuit et ne minait pas leur constitution artistique pendant le jour. Us ne s’arrachaient pas les cheveux de rage à la pensée d’autres peintres les surpassant en « manière brune».

Leurs productions de tons bas étaient souvent le résultat de couleurs fatiguées et noircies par un excès de manipulation; car plus une étude est rapidement faite, moins la couleur est travaillée, plus elle restera fraîche;

certaines couleurs même, dont les propriétés chimiques ne leur permettent pas d’être mêlées sans changer complètement, restent souvent brillantes et fraîches, si leurs atomes ne sont pas trop mélangés. Les « teintes » qui sont préparées à l’avance, en étant mêlées avec le couteau à palette, meurent non seulement par l’action chimique de l’acier sur certaines matières, mais même d’avoir été trop mêlées ensemble. Tandis que des touches légères, mêlées avec la brosse et mises adroitement à la juste place sur la toile et laissées en repos, sont beaucoup moins sujettes à changer. C’est encore une des raisons importantes pour que l’artiste soit maître de toutes les exigences du métier et puisse traduire ses idées sur la toile d’une main qui n’hésite pas. Mais ici je suis dans une partie trop technique de mon sujet. Ce maniérisme bitumineux et brun, pour en finir, était devenu une abominable convention dans les mains de plusieurs; mais regardez en arrière de quelques années seulement, et voyez combien était populaire l’École de Munich et combien le

goût et la mode changent. Il faut admettre que plusieurs des sujets choisis et traités avec le bitume, employé avec mesure et jugement par des hommes habiles, ont donné d’excellents résultats; par exemple, pour des intérieurs d’ateliers, d’églises, des scènes de maison, illuminés par les rayons chauds et gais du soleil. Ce n’est pas que je veuille recommander le bitume comme une couleur, car il est pernicieux, et si l’on peut obtenir la même chaleur de ton en s’en passant, cela vaut mieux.

Il y avait de délicieux exemples de ce genre de travail à l’Exposition de 1878, qui m’ont laissé une profonde impression, et il est important de noter que des sujets de cette nature sont rarement, si même jamais, entrepris par les impressionnistes d’aujourd’hui. « Alors, qu’est leur maniérisme? » demandera le lecteur. — Simplement ceci : analyser la lumière du soleil en plein air. Le soleil ne devrait pourtant pas jouer toujours le rôle d’un tyran qui se soumet, mais le « plein air » est leur devise, et si vous parlez d’un

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autre aspect de la nature sans soleil écrasant, ils pousseront des cris.

En bannissant les bains de bitume et de jus de tabac, et des œuvres qui auraient pu être belles, si elles avaient été peintes avec plus de souci des gris si fins de la nature, on a aussi perdu le goût des belles draperies, velours cramoisis, verts profonds, jaunes et bleus, de peluche ou de damas. On leur a substitué des teintes délicieusement tendres, en harmonie avec les aspects moins sombres de la nature, et qui conviennent bien à des appartements qui ne sont pas toujours clairs. Ncfus voulons parler également des étoffes d’ameublement et de celles que les artistes choisissent pour les draperies, costumes, etc., de leurs tableaux. Des peintures noires font des trous dans le mur et quand elles seraient des chefs-d’œuvre dans leur ton, elles sont presque toujours perdues, excepté dans des galeries éclairées par le haut.

Sans doute, l’anarchiste en art ira plus loin encore et ne se contentera pas de repousser des couleurs lourdes et passées de mode. Il

n’adopte pas les nuances délicates et belles des draperies; il ne veut rien avoir affaire avec des tons. Ses couleurs crues deviennent les notes les plus discordantes; ses nuances se changent en teintes, qui jurent l’une à côté de l’autre, sous le prétexte de rayons de soleil prismatiquement analysés.

Cet anarchiste en art pense toujours que l’impressionniste fait des concessions à la vieille école, et les plus abjectes teintures d’aniline lui semblent encore d’une crudité insuffisante pour barbouiller ses insultes au public.

La raison qu’il donne est que le temps donnera une patine suffisante et qu’il est impossible de peindre trop brillamment, ou plutôt d’une façon trop « éclatante » dans ce cas.

Il y a une lueur de vérité dans cette théorie de l’éclat et j’y reviendrai plus tard; mais il a à répondre pour tant d’autres crimes, que l’on peut en dire : « Vous ne pouvez gâter un œuf pourri. »

De même le temps ne pourra pas faire

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sortir quelque chose d’un œuf vide, tout au plus le temps pourra-t-il rendre ces œuvres un peu moins horribles. Avec de tels chefs, on voit trop de jeunes étudiants tomber dans des conventions beaucoup plus condamnables que n’importe quelle routine que le monde ait jamais vue. Dans certaines expositions, nous longeons, pendant des kilomètres, des murs rendus parfaitement monotones par une similitude d’aspect et d’exécution qui semble indiquer une décrépitude sénile, plutôt que les aspirations de jeunes gens sains qui « font de l’art ».

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