‹ L'anarchie dans l'artChapitre 22 sur 29 · WAGNER · texte numérisé non relu

WAGNER

Adhérer strictement à chaque syllabe et suivre sévèrement le libretto devient une grande difficulté pour le compositeur, arreté ainsi dans l’élan de son imagination musicale. L’homme de lettres peut grandement s’intéresser au poème ou au libretto, tandis que l’amateur de musique donne moins d’attention aux mots qu’aux mélodies; l’opéra doit comprendre plus d’éléments musicaux que de littéraires ; l’homme de lettres ainsi doit satisfaire ses préférences dans le drame. L’École moderne, avec Wagner comme chef, ne commet pas les erreurs de l’ancien style; le drame devient plus une scène de vérité parce que la constante répétition des mots est évitée et que les acteurs n’ignorent pas ce qui les entoure et n’adressent pas leurs sentiments chantés à des personnes que cela concerne indirectement, c’est-à-dire au public. Certainement il n’y a aucun signe de dégénérescence pour ce qui est des méthodes nouvelles de Wagner dans l’opéra. En ce qui touche la musique, que Nordau admet être comparable à de belles qualités de cou-

leur en peinture, c’est déjà un très grand compliment et on ne peut trouver de fondement à sa condamnation. On ne peut voir en quoi Wagner est inférieur à Beethoven et à Mozart, son idéal, quand on songe à la merveilleuse et admirable musique dans tous les sens du mot, couleur, mélodie, conception, métier, des Maîtres chanteurs , de Lohengrin, de T annhauser ; sans parler des autres œuvres.

Max Nordau a vraiment parlé de la musique avec jugement et poids; mais je trouve, en me reportant à son œuvre, qu’il agrée Schopenhauer et condamne l’opéra. Il cite longuement Schopenhauer, mais je veux seulement donner la dernière phrase : « A parler net, nous pouvons appeler l’opéra une invention antimusicale pour le bénéfice d’esprits antimusicaux, dans laquelle la musique doit être passée en contrebande par le moyen d’un médium étranger; c’est-à-dire comme une sorte d’accompagnement à une insipide histoire d’amour, tirée en longueur, comme une espèce de maigre bouillon poétique — car le libretto d’un opéra ne permet pas une

poésie concise , pleine de génialité et de pensée.» Nordau dit encore :« Ceci est une condamnation absolue de l’idée wagnérienne qui fait du drame musical l’œuvre d’art collective de l’avenir. » En cela, on peut objecter que l’œuvre de Mozart comprend aussi plusieurs opéras; mais si Mozart et Beethoven étaient supérieurs, au jugement de Nordau, parce qu’ils ont produit de nombreuses œuvres symphoniques et instrumentales, nous pouvons trouver, dans les ouvertures, préludes et introductions de Wagner, des pièces orchestrales tout à fait suffisantes pour le sauver de l’épithète de « dégénéré ». Pour ne pas faire de sotte comparaison, on peut dire que, au point de vue émotionnel, tout au moins, sa musique n’est surpassée par celle d’aucun maître.

Par cela, je veux parler de l’intense plaisir émotionnel que l’on éprouve à entendre la musique de Wagner ; que ce soit « objectif, subjectif », le pur flot de l’âme ou non^ ou un

beau schème de couleur sous une forme musicale, peu importe. L’ouverture du troisième acte de Loliengrin, celle de Tannhauser et des Maîtres chanteurs les deux beaux motifs des Preislieds dans les Maîtres chanteurs} ne sont certainement pas si compliqués en « couleur » et en « ton » qu’on n’en puisse suivre'la claire et belle conception musicale.

Nordau, citant Wagner, dit ( Dégénérescence, p. 202) : « La musique instrumentale pure finit avec Beethoven, parce que le progrès après lui était impossible... On peut aussi concevoir qu’il y a certaines limites qu’il est impossible pour un art donné de franchir, de telle façon que si un très grand génie dit le dernier mot d’un art, il ne reste plus de progrès à faire... L’avenir de la musique est dans l’accompagnement du mot et je suis celui qui va vous montrer le chemin de l’avenir. »

C’est précisément dans cette recherche de la forme nouvelle (à laquelle j’ai fait allusion au chapitre IX) que Wagner a créé

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