LITTERATURE
Le même esprit de socialisme est entré largement dans la littérature. Non seulement un grand nombre de poètes méprisent les formes ordinaires, sous le prétexte que quelque chose, comme balance et rythme, rappelle «cette sotte et conventionnelle cadence », mais, de même que les impressionnistes en peinture, ils s’efforcent tant d’éviter toute suggestion de ressemblance avec ce qui a été « déjà fait », que leurs vers ne diffèrent plus de la prose. La poésie abstraitement est dans les deux, mais elle réclame une certaine forme. La partie la plus surprenante et la plus réprouvable de toute littérature est le filon
que la censure ne supprime pas. Il y a des livres dans les librairies de Paris pleines de pourritures, dont les titres éclatants sont à eux seuls trop indécents pour que je les dise dans ces pages, et quelques-uns des modernistes semblent avoir franchi les bornes jusqu’ici admises de la licence.
Pour les exemples auxquels je fais allusion, je renvoie le lecteur à Dégénérescence } de Max Nordau.
Ce n’est pas toujours au point de vue de la moralité, mais de la simple saleté. Des allusions se trouvent à certaines idées méprisables et morbides, qui proviennent de la dégénérescence du cerveau, indiquant la même tendance à créer quelque chose d’anormal et de sensationnel que l’on trouve en politique et en peinture, c’est-à-dire la maladie et l’anarchie.
Edgar Poë peut nous présenter d’horribles peintures de cauchemars, de meurtriers, d’étranges chats noirs, de serpents, de singes; mais ils sont les songes d’un homme intoxiqué et les effets du delirium tremens. Ses
histoires, néanmoins, peuvent être lues à haute voix et par des jeunes gens; mais si l’on en vient à la lecture de certaines œuvres auxquelles je fais allusion, elles sont capables de soulever de dégoût le cœur de l’homme le plus solide.
Laissant de côté les productions de ces rêveurs malsains et morbides, le sale réalisme est à la fois le produit et l’exagération d’une école de réalistes rampants à la tête de laquelle est un homme qui connaît à fond la technique de son art et qui, au retour de l’insipide marécage dans lequel il nous force souvent à barboter, nous offre au moins une peinture achevée d’un certain genre de vie. Il reste toujours à savoir si, en lavant notre linge sale en public, nous arrivons à un meilleur résultat que par la méthode ordinaire, qui consiste à laisser la blanchisseuse faire sa besogne dans la cour, derrière la maison. Mais il ne peut y avoir de divergence d’opinion sur la méthode d’un domestique qui fait son ouvrage dans une place inaccoutumée, dont la tâche est faite mal-
proprement, de telle façon que notre linge reste non lavé. Beaucoup de romans réalistes d’aujourd’hui, laissant de côté le morbide filon du symbolisme imaginatif, n’ont pas un germe sain à leurs racines. Comme sujet, ils sont grossiers, sensuels, odieux, et nous ne trouvons même pas dans leurs auteurs une étincelle de génie, ou la moindre connaissance de leur art de construction littéraire. Leurs œuvres ne tendront jamais à purifier la société, comme ils le professent pompeusement, et leur influence sur l’esprit non formé du jeune homme ne peut être que détestable. C’est de la simple impudence de leur part de s’intituler les successeurs de Flaubert, qui était un technicien achevé et dont la Madame Bovary restera toujours un livre qui a fait époque, non pas à cause de son insipide sujet, mais malgré ce sujet même.