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IL LA FAMILLE

La famille est moins directement atteinte que la religion. Elle se trouverait seulement menacée par contre-coup. Le changement de régime de la propriété entraînerait sans doute Tabolition de l'hérédité. La suppression de TEtat modifierait, je suppose, les conditions de formation du mariage. Le principe de l'indépendance personnelle absolue exigerait une atténuation considérable de la puissance paternelle, et celui de Tégalité des sexes entraînerait la suppression de l'autorité maritale. Dételle sorte que ladoctrineanarchiste, tendant à Texaltation de l'individu, nous apparaît comme essentiellement dissolvante de cette entité morale, sur laquelle jusqu'à présent les économistes avaient fait reposer toute l'organisation sociale, et parfois même l'organisation politique.

Pourquoi les anarchistes, qui d'ordinaire ne reculent pas devant les théories les plus audacieuses, se montrent-ils ici plus réservés ?

Au début les réformes avaient été formulées hardiment. L'Alliance delà démocratie socialiste avait inscrit dans ses statuts qu'il fallait obtenir avant tout « l'aDolition définitive et entière des classes, Tégalisation politique, éco-

nomique et sociale des individus des deux sexes » (1) et selon le prpgramme publié dans le n*» du 27 mai 1869 de V Internationale , journal édité à Bruxelles, « le mariage devait être aboli en tant qu'institution politique, religieuse, juridique et civile (2). »

Aujourd'hui les anarchistes relèguent plus volontiers au second plan la partie de leurs doctrines qui concerne la famille. Elisée Reclus a bien, dit-on, prêché d'exemple : il n'a pas trouvé d'imitateurs. On parle beaucoup de mariage purement civil, mais non de mariage libre.

Peut-être les anarchistes se rendent-ils compte que s'attaquer à la famille, c'estse mesurera trop forte partie. De tousles rouages de la société, c'est le plus inébranlable, parce qu'il repose plus directement qu'aucun autre sur le fond même de notre propre nature, et le réformateur qui prêcherait la refonte totale de la famille, se heurterait, no» pas seulement à la résistance des intérêts les plus respectables, mais à la révolte des sentiments les moins dociles.

Toutefois dans l'organisation actuelle, qui n'a été obtenue que par des transformations succes-

(1) statuts de l'Alliancede la démocratie socialiste. Art. 2.

(2) « Le concubinage est le seul mariage de l'homme d'honneur », s'écriait un orateur de réunion publique, à la salle du Pré-aux-Glercs, à Paris, le 17 novembre 1869.

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sives et de lentes améliorations, tout n*est pas d'égale importance et. de même invariabilité. Telle ou telle réforme de détail pourrait être légitimement réclamée. Les anarchistes essaient à peine ces critiques modérées, et la réformation de la famille n'apparaît comme une conséquence de leurs doctrines qu'à ceux qui réfléchissent, et qui sont convaincus que tous les phénomènes sociaux sont entre eux dans des rapportsconstants et obéissent, dans leur développement respectif, à des lois immuables.

En examinant les choses de plus près, je me suis demandé si cette réserve ne serait pas simplement une mesure de tactique. On a pu, il y a cinquante ans, faire une observation analogue au moment de la propagande Saint-Simonienne.

Les Saints -Simoniens laissèrent tout d'abord dans Tombre la réforme de la famille, et ce fut cette question qui provoqua plus tard la scission entre Enfantin et Bazard. Les ouvriers socialistes usent de la mêmeprudence ; même ils témoignent en général d'un attachement profond envers la famille. Dans tous les congrès ouvriers, le respect de la femme, la tendresse pour l'enfant, le souci des devoirs et de la dignité du foyer se manifestent avec une évidente complaisance : les orateurs, au sortir des récriminations amères, semblent éprouver comme une satisfaction à se retremper dans l'atmosphère apaisante de ces

sentiments élevés, o C'est par lé culte positif dé la famille, par la fidélité à celte source des affections, de la dignité, du dévouement, de la solidarité, de la force saine et de la morale vraie, queie prolétariat développera sa vitalité sociale, et ménagera du crédit à son influence grandissante. (1) » Prêcher la réforme de la famille au public ouvrier, c'est contredire à, ce sentimentalisme, d'autant plus impressionable et susceptible qu'il a quelque chose d'artificiel.

La transformation de la famille n'est pas d'ailleurs une de ces questions qui peuvent soulever la foule et conquérir des adeptes. S'il est facile de faire accroire aux déshérités que leur misère tient au régimeactuel de la propriété età la constitution de l'Etat, s'il n'estpas impossiblede les persuader que l'anéantissement de la religion les délivrera d'une lourde contrainte, c'est chose au cotitraire plus malaisée que de leur montrer, dans l'union libre et dans l'abolition de l'autorité paternelle ou de Tautorité maritale, les conditions essentielles du bien-être futur. A quoi bon alors tenter sur ce sujet une infructueuse propagande, et risquer même d'écarter les adhésions! Ne vaut-il pis mieux laisser de côté la question quelle qu'en soit l'impoi^tance, et, conservant dans le

(1) Tonim, La question sociale et le Congrès ouvrier de Paris, p. 838. Paris 1877. M. Blanc, éditeur, 54, rue Dombasli,

for intérieur l'espoir inavoué que la famille s'écroulera au jour de Técroulement général, se contenter d'exploiter les doctrines qui ont chance de succès ?

Telle est bien, si je ne me trompe, la ligne de conduite des anarchistes. Une remarque achève de le démontrer. Le régime des successions est une dépendance de l'organisation de la famille, mais il touche 'en même temps à la question de la propriété. Sur ce point la prudence est moins grande, mais on constate qu'on n'aborde jamais la question des successions que par le côté qui touche à la propriété ; on ne parleni de la filiation, ni de la parenté, ni des droits et des obligations de la famille ; on insiste seulement sur l'appropriation, sur la transmission des biens, c'est-àdire qu'on matérialise le plus possible la difficulté, parce que c'est la manière de mieux faire accepter la réforme.

C'est à ce point de vue que se plaçait le congrès deBâle, lorsqu'il prenait la résolution suivante : (1) a Considérant que le droit d'héritage, qui est un élément inséparable de la propriété individuelle, contribue à aliéner la propriété foncière et la richesse sociale au profit de quelques-uns et au détriment du plus grand nombre ; que le droit d'héritage constitue un privilège dont le plus ou

(1) V. le 3ftVa&eaM du 7 novembre 1869, journal de l'Internationale qui se publiait à Verviers.

moins d'importance ne détruit pas Tiniquité en fait qui est une menace permanente au droit social ; le congrès reconnaît que le droit d'héritage doit être complètement et radicalement aboli, que cette abolition est une condition des plus indispensables à Taffranchissement du travail (1). »

Le congrès collectiviste du Havre, en 1880, réclamait, dans son programme économique, la suppression de Théritage en ligne indirecte et de tout héritage en ligne directe dépassant vingt mille francs.

La suppression de l'héritage est une des réformes les plus souvent proposées par les socialistes. A les entendre, il semble qu'un article de loi suffise à la tâche.

Il n'y aurait pourtant pas de prescription qui se pût plus facilement éluder. Si le droit de propriété privée est conservé, je n'imagine pas de combinaisons assez complexes pour prévenir, ni d'inquisitions assez adroites pour surprendre les fraudes innombrables qui se produiront : dona-

(1) Il ne faut pas oublier que l'abolition de Théritage a été prêchée par Saint-Simon: « Ils nous disent que le fils a toujours hérité de son père, comme un païen aurait dit que l'homme libre avait toujours eu des esclaves ; mais l'humanité l'a proclamé par Jésus : « Plus d'esclavage ! » Par Saint-Simon, elle s'écrie : « A chacun selon son esprit, à chaque capacité selon ses œuvres : plus d'héritage ! » Eccposé de la doctrine (1829), p. 41,

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tiens manuelles, fldéicomrais, dissimi|lations, mille moyens seront mis en œuvre pour satisfaire à ce besoin naturel de réserver à ses enfants des ]3iens dont on est propriétaire, et dont, à ce litre, on se sient le droit; de logiquemment disposer môme après décès. Si au contraire les socialistes ont auparavant aboli le droit de propriété, à quoi bon proscrire l'héritage? L'héritage n'aura-t-il pas du môme coup perdu toute importance,, lorsqu'il aura été réduit à des objets de consommation au nxôme, comme le propose M. SchœSle, à des moyens de consommation , à des bons de travail (1).,

l^a suppression deThérédité est donc en réalité une réforme ou impraticable ou iqutile, et sans nous attarder à en montrer les lamentables conséquences arrivons à la question qui prime toutes les autres, la réforme du régime de la propriété.

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