III. LA PROPRIÉTÉ
O^est là le grand sujet de préoccupation des anarchistes \ c'a été celui des socialistes de tous les temps.
l,a question dU régime de la propriété est en effet de toutes les questions d*économie Siocîale, celle qui passionne le plus \b. foule, parcfî
(1) V. P. Leroy-Beaulieu. Le Collectivisme, p. 38^.
PXP0§É DEf5 DOCTRINES Al^ARCHISTii;^ 77
que, aux yeux des; travailleurs, un meilleur iin)6^ nagement de la propriété adoucirait leur sort.
Toutes les diverses sectes avancées du pavll ouvrier s'accordent à réclamer Ja communauitj des biens. Mais si toutes la veulent, toutes ne l'entendent pas de même.
Les socialistes paraissent, du moins, actuel-, lement d'accord pour renier le vieux commu»
nisme classique, îe oommunisme selon lequel TElat, devenu seul propriétaire, absorbant tous les droits et tous les devoirs, distribue le travail, en recueille les fruits, et assure Texistence de chacun. C'était là la doctrine de Karl Marx, mai^ sur laquelle, dans la première période de Vlnter-nationale, on ne s'était pas appesanti (1).
Lj'entente ne va pas plus loin, et le désaccord s'affirme quand il s'agit de déterminer quel communisme est préférable.
Les uns tiennent pour le communisme indivi-dualiste. Une liquidation générale est nécessaire ; on opérera un partage égal de toutes les richesses sociales entre tous les membres de la société. J'avoue n'avoir pas bien compris ce qui arrivera aulendemaindecette liquidation, Blanqui me dU bien que <( vingt-quatre heures après U
(1) Quelques-uns des premiers et des plus ardents propagateurs de l'Internationale, Goullery notamment, qui fonda un grand nombre do sections dans la région du Jura, étaiei^t par^É^na da la propçiétô indiyidueUe,
révolution, il faut que le peuple ait goûté les bienfaits du nouvel ordre de choses. » Mais, comment chacun devient-il propriétaire incommutable ? Par quel procédé frappe-t-on d'inaliénabilité tous les biens sous toutes les formes ? Supprime-t-on les translations de propriété, les ventes, les échanges, les donations, les successions, etc. ? Supprime-t-on le commerce, l'industrie, les milles relations de la vie, afin de figer, dans une immobilité éternelle, un état social qu'on a eu tant de peine à organiser ? Ou bien, renouvelant ce qui se pratiquait chez les Hébreux, procédera-t-on, tous les cinquante ans, à un nouvel inventaire, une nouvelle liquidation et un nouveau partage ?
Le communisme individualiste compte actuellement peu de partisans. La théorie la plus en faveur dans le monde ouvrier est le collectivisme, avec ses diverses nuances.
Le collectivisme est d'importation russe.
Il fit son apparition au fameux Congrès de la Paix et de la Liberté, à Berne, en 1868, et au Congrès ouvrier de Bruxelles tenu la même année. Il toucha à son apogée, en 1869, au Congrès de Bâle, dans lequel, en dépit de Topposition de MM. Tolain et Langlois, il fut acclamé par 53 voix contre 8 opposants et 10 abstentions.
Ce fut Bakounine qui fonda la nouvelle doctrine, qui s'en fit le grand prêtre et l'apôtre. Mais
(1) V. le discours de Bakounine au Congrès de la paix à Berne. Mémoire présenté par la fédération jurassienne de V Association internationale des travailleurs à toutes les fédérations de V Internationale, Sonvilliers, au Siège du Comité fédéral Jurassien 1873. Pièces justificatives, n*» IV, page 20 et suivantes.
le collectivisme ne sortit pas tel qu'il est, tout n
armé de son cerveau, et, avant de revêtir la V
forme qu'il affecte aujourd'hui, il subit de nom- !^i
breuses transformations. Il servit, tout d'abord, Sri
de machine de guerre contre l'omnipotence de >vs
Karl Marx ; on peut même supposer qu'il fut V '
inventé dans cette intention, et qu'il n'eut, au f^
début, pas d'autre raison d'être. Karl Marx était S^
accusé de tenir pour le communisme d'Etat; le ^'^
collectivisme prit l'allure d'une - protestation. j <
< Je suis collectiviste, et non pas communiste, ;
s'écriait Bakounine au Congrès de Bâle, et, si je demande l'abolition de l'hérédité, c'est .pour arriver rapidement à l'organisation sociale (1). » Les partisans de Bakounine qui, dans la même séance, se succédèrent à la tribune, quoique moins prudents que lui, évitèrent de prononcer le mot de communisme.
Les premiers collectivistes, qu'on a appelés les collectivistes russes, attribuaient le droit de propriété aux communes : c'était un souvenir plus ou moins fidèle de l'état social régnant en Russie, et qui est une des phases qu'à traver-
80 KlPôsÉ Des docïêinfs anarchistes
sées dailfe presque tous les pays le développement de la propriété.
En Russie la commune est pi'opriétairé dé toute la terre qui n'appartient tii àf la couronne ni attx seigneurs: ce patrimoine se nomme le mM\ Autrefois, ces immenses domaines restaient indivis et étaient cultivés en commun. Depuis quelques années, par suite de cette tendance naturelle qui a présidé à la transformation des régimes successifs de la propriété en les portant toujours vers l'appropriation privée, on partage périodiquement le sol, et chaque habitant mâle et majeur a droit à une part égale. Bien plus, les époques de répartition s'espacent de plus en plus : autirefois, le partage revenait tons les ans ou tous les deux ans; actuellement îf a lieu dans certaines communes tous les trois' àfis, ailleurs, tous les six ans, outonslestieuf, où même tous les douze ans seulement (1).
Les manifestations les plus expressives du collectivisme communaliste furent la commune de Paris, eiï 1871, et l'insurrection fédéraliste d'Espagne, ertl873. Cesexpériences désordonnées n'étaient point faites pour encourager les socialistes sérieux. Elles avaient au surplus mis en
(1) V. sur le Mir russe, A. Leroy Beauliou, Vempire des tzevris et les russes, t. I, p. 529. V. aussi Laveleye» Les formes primitives de la 'propriété, ce qui est dit des Haiiscommmiionen, 2«édit., p. 2Q1.
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lumière, aux yeux mêmes des collectivistes, le vice radical de la théorie : par un détour on revenait assez vite au communisme autoritaire ; Içi Commune allait remplacer l'Etat : c'était tout, et c'était peu.
Beaucoup avaient prévu cette déviation, et au sein même de la Fédération jurassienne la doctrine russe était entrée dès les premières années en voie de transformation. La défiance qui avait éloigné les esprits du communisme d'Etat les mettait en garde contre le communisme communaliste.
Et alors la théorie anarchiste apparut dans sa brutale simplicité : la propriété ne repose plus ni entre les mains de l'Etat, ni. entre celles de la commune : elle appartient à tous indivisément. A tous, sans acception de frontières, ou de régions. Les collectivistes disaient encore la nationalisation du sol ; les anarchistes disent V universalisation (1). L'Esquimau sera chez lui à l'Equateur ; l'Américain ou le Chinois sera propriétaire en Champagne, et le Bourguignon pourra se flatter d'avoir des vignes au Japon. La terre appartient à tous indivisément : en réalité cela revient à dire qu'elle n'appartient plus à personne.
Ainsi la théorie de la propriété avait suivi une progression régulière: d'atord le communisme
. (1) V. p. Leroy Beaulieii. Le Collectivisme, p. 79.
houille qui produit la force motrice. — Et la machine demanderais-je, est-ce un objet de production ou de consommation ? L'industriel la consomme : car elle se détruit par l'usage. Mais d'un autre côté, il s'en sert pour produire. La machine serait-elle une exception, un objet hybride à la fois agent de production et objet de consommation, selon le côté par où on l'envisage ? Non certes, toute chose en réalité, joue ce double rôle : le pain soutient ma vie et me donne des forces ; je le consomme et il produit ; rien de ce qui se consomme, ne se consomme sans produire, et à l'inverse, rien de ce qui est produit n'est produit sans une consommation. Il n'y a jamais consommation absolue, ni production gratuite : il n'y a que des transformations.
Faudra-t-il établir la distinction à l'aide d'un autre critérium, et dire : l'objet est de consommation lorsqu'il est destiné à l'usage personnel ; il est de production lorsqu'il est destiné à un usage industriel ou commercial ? Cette considération ne répond à rien de réel ; il n'y a scientifiquement aucune différence entre ces deux modes d'emploi. La houille que l'industriel brûle dans son appartement pour' se chauffer, et celle qu'il brûle dans son usine pour animer ses machines sont consommées toutes deux pour produire de la chaleur et pour la produire à l'avantage de l'industriel. Fonder toute l'organisation sociale sur
une distinction qui procède d'une observation absolument superficielle et pour tout dire, d'une véritable erreur scientifique, est une entreprise chimérique et ne résisterait pas h l'expérience d'un instant.
Les anarchistes ont donc rejeté le tempérament équivoque des collectivistes. Le congrès de la Chaux-de-Fonds, en 1870, après avoir entendu la lecture d'un rapport présenté par la section de Courtelary et l'avoir discuté, vota la résolution suivante :
« Nous voulons le collectivisme avec toutes ses conséquences logiques, non seulement au point de vue de l'appropriation collective des moyens de production, mais aussi de la jouissance et de la consommation collective des produits. »
C'est là une fière déclaration. Quel en est le sens ? Je comprends ce qu'on entend par l'appropriation générale des moyens de production. Je comprends encore la jouissance collective, si cette jouissance porte sur des objets non consom-^ mables : un jardin public, par exemple, est actuellement soumis à la jouissance commune. Demain, il en serait sans doute de môme de tous les immeubles, bien que la pratique en soit quelque peu difficile. Mais, que signifie la consommation collective? Nous mettrons-nousdeux ou plusieurs pour porter à la fois le même habit, pour boire à
Di^itized byVjOOglC
la fois la même gorgée de vin, pour consommer en commun ?
Assurément non. Que signifie donc ce mot magique ? Il signifie que, puisque rien n'appartient à personne, chacun a le droit de s'asseoir à la table de tous, et par conséquent tous à la table de chacun. Le pain que j'aurai pétri ne m'appartiendra pas ; un voisin en viendra prendre sa part, conforme à son appétit, sans autre règle que sa discrétion : « Impius hwc tam cuUa novalia miles habebit. » Ce droit du plus fort devient la loi de consommation, et sous prétexte qu'aujourd'hui les petits pâtissent parce qu'ils n'ont pas le pouvoir de se défendre, on organise une société dans laquelle les faibles n'ont plus même le droit de résister.
a Tout être humain, qu'il soit faible ou fort, sans distinction d'âge, de sexe, d'origine ou de nationalité, a droit à l'existence, droit au complet développement de toutes ses facultés. Il a droit, par conséquent, comme les camarades, à une part du capital social proportionnelle à ses propres besoins, droit de s'asseoir au banquet de la vie, et d'y consommer de tout à sa convenance, sans autres limites que son appétit, les besoins de ses semblables et les impossibilités naturelles.
(t Fruit de la collaboration de tous, la richesse appartient à tous. Que chacun donne donc tout ce qu'il pourra donner de dévouement et de
86 EXPOSÉ DBS DOCTEINES ANARCHISTES
travail, et prenne au tas des produits tout ce qui lui sera nécessaire ; car telle est la stricte justice.
« Et il n'est pas, pour cela,besoin de capitalistes ni de propriétaires : tant qu'il y aura de la terre, des matières premières, des cerveaux et des bras, ne soyons pas en peine du sort de l'humanité.
« De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins (1). »
Saint-Simon, Fourrier, Louis Blanc et Cabet ont dû tressaillir dans leurs tombes ; eux aussi avaient donné leurs formules, qui jusqu'à présent n'ont remédié à rien (2).
Comment cette transformation de la propriété privée en propriété collective ou universelle, comment cette gigantesque réforme s'accomplirat- elle? Les anarchistes paraissent compter sur une révolution violente; quelques-uns sur le progrès pacifique. C'est qu'en efïet supprimant l'Etat, répudiant toute autorité, ils n'ont point sous la main comme les collectivistes, un Deus ex machina qui les tire de peine.
(1) UAnarchie^ manifeste attribué à Emile Gautier.
(2) Formule de Proudhon : « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins ». — Formule de Louis Blanc : « De chacun suivant ses facultés, à chacun selon ses besoins » . — Formule de Cabet : « Chacun produit suivant ses forces, à chacun suivant ses besoins ». — Fourier répartit « selon le capital, le travail et le talent ». — Formule de Saint-Simon : « A chacun selon sa capacité ; et à chacune des capacités selon ses œuvres. »
Karl Marx, Proudhon, Schœffle, Stuart Mill, MM. de Laveleye, Henri' George, Gide, tous les esprits sérieux qui ont rêvé avant les anarchistes une transformation radicale de la propriété exigeant la dépossession des détenteurs actuels attendent de l'intervention de l'Etat la réalisation de leur réforme. C'est qu'en effet, ils admettent l'obligation d'indemniser les propriétaires dépossédés, et par conséquent il leur est permis de croire que la réforme s'opérera légalement par la voie du contrat accepté ou imposé. Ils ne sont pas d'accord sur les procédés. Celui-ci propose que l'Etat fasse un emprunt gigantesque et achète d'un coup toutes les propriétés foncières. Celui-là demande que la propriété soit tout d'abord frappée d'un impôt énorme, absorbant tout le revenu de la terre, sauf ce qu'on peut considérer comme le revenu des dépenses productives faites dahs la propriété par le détenteur actuel ou ses ayants-cause. Ce revenu réservé sera calculé sur le taux de 3 0/0 des dépenses productives, et augmenté d'une quantité qui amène en trente années l'amortissement de ces dépenses. Après trente ans, l'Etat sera devenu propriétaire : « Admettons qu'une terre rapporte 5.000 francs nets, c'est-à-dire qu'elle puisse s'affermer ce prix: l'impôt sera de 5.000 francs. Si le propriétaire peut justifier de dépenses faites jusqu'à concurrence de 50.000 francs, on déduira 2.550 francs
représentant Tintérêt (1.500 fr.) à 3 0/0 et Tamortissement (1.050 fr.) pendant trente ans des capitaux avancés, et pendant ce laps de temps l'impôt sera réduit à 2.450 francs » (1). Proudhon, qui ne pensait pas à Isl nationalisation ou à Vuni^ versalisation du sol, et qui rêvait seulement une meilleure distribution de la propriété avait imaginé un mécanisme analogue: Le fermier continuait à payer son loyer de ferme comme par le passé ; mais chaque terme payé lui assurait un droit immobilier que Proudhon comparait au droit hypothécaire, et qui finissait par absorber la propriété tout entière : au bout de vingt ans le fermier serait devenu propriétaire (2).
Le résultat, de ce système, on pourrait le croire, serait d'amener simplement un chassé-croisé entre le propriétaire et le fermier, et il arriverait que la France aurait fait une révolution sociale pour le plaisir de faire porter des sabots aux propriétaires actuels et des bottes vernies aux paysans (3). Mais il ne faut pas oublier que les fermiers devenus propriétaires,grâce à la nouvelle
(1) V. M. Charles Gide, De quelques nouvelles doctrines sur la propriété foncière y p. 16. — Le système résumé dans ce passage est celui que M. Henri George expose dans son ouvrage Progress and Poverty,
(2) Proudhon, Idée générale de la Révolution, p. 2â8.
(3) M. Bénard, Le Socialisme d'hier et celui d'aujour^ d'hui, Paris, Guillaumin et G^», 1870.
organisation de la propriété, n'auront pas le droit de vivre en capitalistes vulgaires : ils seront ternis de livrer les fruits de leur travail à prix coûtant, c'est-à-dire sans y comprendre la rente de la terre, et en ne faisant entrer en compte que le montant exact de leurs débours et le coût de leur entretien personnel. Dans Tesprit de Proud'hon, cette acquisition lente, ce transfert mécanique de la propriété n'était qu'une mesure provisoire destinée à amener le monde sans secousse trop dure au nouvel ordre économique : c'étaitun des rouages de la a liquidation sociale » qu'il voulait organiser, afin d'éviter la « révolution sociale ».
Schœffle admet qu'on servirait pendant 99 ans aux propriétaires une rente égale à ce qu'ils retiraient de leurs propriétés. M. Gide pense que l'Etat pourrait acheter les terres comptant, livrables dans 99 ans. D'autres enfin, se débarrassant des difficultés de chiffres estiment qu'en supprimant immédiatement quelques degrés dans Tordre de successibilité, on viendrait assez vite à bout de la propriété privée, par la seule augmentation des déshérences. Semblables à ce savant qui demandait à Dieu seulement une chiquenaude pour mettre le monde en branle, et qui ensuite se passait de lui, les socialistes accepteraient de l'Etatactuel une loisur les successions
qui les mènerait peu à peu aa nouvel ordre social, dans lequel on se passerait d'Etat (1).
Ainsi cette métamorpohse de la propriété privée qui est pour tous les réformateurs la base de leurs systèmes d'organisation sociale, cette transformation, qui, au dire des anarchistes, s'accomplira fatalement, nous en sommesréduits, faute de rencontrer aucun moyen pratique, juste et pacifique, à l'attendre d'une révolution violente, qui, si elle pouvait éclater, serait le plus effroyable bouleversement qu'eût jamais vu la terre.
Supposons cependant que cette réforme est accomplie : la propriété est universalisée. Il faudra, dans la nouvelle société comme dans Tancienne, que les richesses naturelles soient mises en œuvre et qu'elles satisfassent aux besoins de la consommation. Quel mécanisme se substituera pour régler ce phénomène à ce que nous appelons aujourd'hui l'appropriation ?
C'est ici qu'intervient un ressort nouveau, auquel la théorie anarchique de la propriété semble attribuer, de jour en jour, plus de force jet d'importance : je veux dire les Associations ouvrières, agricoles et industrielles.
Dans le premier programme de l'Alliance, qui
(1) V. la discussion de ces divers systèmes. P. Leroy Beaulieu, Le Collectivisme,^. 143, 167 et suiv.
a servi, pour ainsi dire, de transition entre le communisme communaliste et la théorie anarchique de la propriété, je constate qu'on se donne avant tout pour but « l'égalisation sociale des classes et des individus des deux sexes, en commençant par rabolition du droit d'héritage, afin qu'à Tavenir la jouissance soit égale à la production de chacun, et que la terre, les instruments de travail, comme tout autre capital, devenant la propriété collective de la Société tout entière, ne puissent être utilisés que par les travailleurs, c'est-à-dire par les associations agricoles et industrielles. ^
Au Congrès de Bruxelles, la doctrine s'affirma. La quatrième question du programme était celle-ci : « De la propriété foncière (sol arable et forêts, usines et houillères, canaux et che mins de fer, etc.) » et voici la décision adoptée : « Les carrières, houillères et autres mines, ainsi que les chemins de fer, dans une société normale, appartiennent à la collectivité sociale^ représentée par TEtat régénéré, et soumis luimême à la loi de justice. Les carrières, houillères, chemins de fer, doivent être concédés par la société, non à des capitalistes comme aujourd'hui, mais à des compagnies ouvrières, et ce, moyennant un double contrat : Tun donnant l'investiture à la compagnie ouvrière, et garantissant à la société l'exploitation scienti-
fique et rationnelle de la concession, les corvées au plus proche du prix de revient, le droit de vérifier les comptes de la compagnie, et par conséquent l'impossibilité de la reconstitution du monopole ; l'autre, garantissant les droils mutuels de chaque membre de l'association ouvrière, vis-à-vis de ses collègues,.. L'évolution économique fera de l'entrée du sol arable à la propriété collective une nécessité sociale. Le sol sera concédé aux compagnies agricoles, comme les mines aux compagnies minières et les chemins de fer aux compagnies ouvrières, et ce, avec des conditions de garantie pour la société, et pour les cultivateurs analoguesà celles nécessaires pour les mines et les chemins de fer. »
Il est intéressant de prendre note du rôle important dévolu aux associations ouvrières. Cette constatation nous permet d'affirmer que les anarchistes qui s'en défendent aujourd'hui (car au Congrès du centre, en 1880, ils ont définitivement rompu avec les collectivistes, comme les collectivistes avaient autrefois rompu avec l'Internationale), professent en grande partie les mômes doctrines que les collectivistes.
On retrouve, en effet, l'organisation des associations ouvrières présentée, dans divers manifestes anarchistes comme une question primordiale. Je la vois discutée au Congrès de
rinternaLionale, tenu à Berne en 1876 (1), dans lequel sont déjà formellement et pour ainsi dire officiellement exprimées les doctrines anarchistes : « L'idéal à réaliser, s'écriait un délégué du club socialiste de Genève, c'est la fédération des groupes producteurs : ces fédérations formeront ensuite entre elles des fédérations plus vastes, déterminées par les affinités de mœurs, de langages, d'intérêts économiques. »
Qu'est-ce donc que ces associations? De quel droits sont-elles investies dans Torganisation du régime de la propriété? Sont^elles proprié- 'taires? Nouvelles idoles, se sont-elles «substituées à TEtat ou à la commune ?
Bien qu'on en parle à tout instant, bien que les orateurs de réunions publiques et les auteurs de brochures présentent Tassociation comme une panacée sociale ; bien que dans chaque Congrès, à Bàle, au Havre, à Paris, à Marseille, à. Saint-Etienne, le sujet figure à l'ordre du jour, il est difficile de répondre à ces questions : les apôtres de l'association, sont comme tous les . apôtres, dithyrambiques, mais nuageux, abon-
(1) Le Congrès faisait de cette question un des articles du programme du futur Congrès universel, qu'on cherchait à organiser. Compte-rendu officiel du VIII^ Congrès général de l'Association Internationale de^ travailleurs, Berne 1876, sans nom d'imprimeur.
dants en affirmations de principes, mais discrets dans les détails de l'application.
C'est dans un mémoire présenté au Congrès Jurassien (tenu à la Chaux-de-Fonds, en 1870), par la fédération ouvrière du district de Courtelary,.que la théorie est exposée avec le plus de soin (1).
L'auteur se présente comme un ouvri^er manuel. Je suppose qu'il y a, dans cette qualification, une feinte littéraire; car, si on sent parfois une plume inhabile, on trouve dans cette brochure une recherche de la précision, un souci de la logique, un effort de méthode qui trahissent un homme habitué à penser et à écrire.
L^auteur a compris que ce n'était pas tout de se payer de mots, et qu'il fallait entrer dans le détail rrtatérîel. « Le peuple, dit-il, n'est pas un être abstrait : c'est un composé de groupes et d'individualités. Ces groupes, ces individus travaillent : l'un est horloger, Tautre mécanicien, cordonnier, agriculteur, etc.; suivant le développement plus ou moins avancé de chacune de ces industries, le travail y prend un caractère collectif plus ou moins prononcé. Ces collectivités concernant le travail ont pris dans l'histoire le nom de corps de métier. Chaque corps de métier
(1) Ce mémoire émane d'un collectiviste, mais les anarchistes paraissent avoir conservé sur ce point la doctrine coUectiviste.
a piis possession de Toulillage, des matières premières, du capital nécessaire au fonctionnement du travail spécial à chaque métier. Nous devons ici bien déterminer le caractère de celte prise de possession. Nous employons ce dernier terme pour établir qu'il ne peut s'agir d'une appropriation absolue, mais d'une simple prise de possession conditionnelle. En effet la propiiété en laveur d'un groupe est aussi inadmissible devant la science économique que la propriété individuelle elle-même. La propriété doit s'universaliser, c'est à-dire perdre tout caractère privé, tant en ce qui concerne l'individu qu'en ce qui concerne le groupe, la commune, la fédération. Elle doit prendre place parmi les faits physiques ayant un caractère d'universalité. Seuls, les rapports extérieurs concernant son utilisation peuvent faire l'objet de contrats entre les groupes, les communes et les fédérations. Ce caractère universel de la propriété n'est pas seulement une conception théorique de notre part, mais la prévision de la marche mévitable des faits dans une civilisation avancée (1).
(1) Voici pour se rendre compte de la différence des points de vue un passage du rapport d'un des délégués du bronze à l'Exposition universelle de Londres en 1863 : « Le véritable remède, c'est la possession en commun des instruments de travail par les travailleurs : autrement, c'est Tassociation dans la pi'oduction remplaçant Tantago-
« Tous les corps de métiers de la Commune se constituent librement. Les attributions des corps de métier consistent essentiellement dans Torganisation de tous les détails de travail spécial au métier : entretien et fonctionnement de Toutillage, usage des locaux, répartition et rétribution du travail, hygiène et sécurité du travailleur dans l'établissement industriel, perfectionnement des procédés, utilisation des découvertes et arbitrage en cas de conflit. »
Cette conception du rôle dévolu, dans l'avenir, aux associations agricoles et industrielles, qui rappelle singulièrement celui des jurandes, fut formulé dans le programme de la fédération Jurassienne.
En résumé selon cette théorie, la propriété
.individuelle a fait place à la propriété collective,
les corps de métiers deviennent possesseurs,
et les individus ne sont plus que de simples
détenteurs.
Mais à quel titre les associations posséderontelles les biens de la communauté ? Sera-ce à titre gratuit ? Les concessions leur seront-elles attribuées comme des libéralités, sans que pour les obtenir il y ait d^'autre peine ix prendre que
nisme par la solidarité des intérêts. » (Rapport des délégués, p. 675;. Les termes sont presque identiques à ceux du rapport de Gourtelary, mais Tidée est bien différente : la propriété n'est pas mise en question, on n'attribue pas à l'association le rôle de régulateur suprême dont les anarchistes l'investissent.
ex:pose des doctrines anaëchisîes 97
de les solliciter ? Faudra-t-il que les associations présentent certaines garanties ? Mais qui en sera juge? Lorsque toutes les concessions auront été remises aux associations ouvrières, sera-t-il interdit de fonder de nouvelles associations, ou reprendra-t-on sur les lots antérieurement distribués pour investir leà nouvelles venues ?
La plupart des collectivistes décident que les concessions seront mises aux enchères, et que les associations deviendront fermières des biens de la communauté (1). Quel bénéfice retirera l'humanité de cette modification? 11 n'y aura plus de bourgeois propriétaire. Fort bien, cela peut paraître un avantage à ceux qui haïssent la bourgeoisie ; mais, du même coup, n'aura-t-on pas dépossédé ces millions de paysans, petits propriétaires tout comme le bourgeois, plus jaloux que le bourgeois, et attachés à leur terre, selon l'expression de Proudhon, comme un amant à sa maîtresse? D'ailleurs, s'il n'y a plus de propriétaire, il y aura toujours des fermiers ; au-dessous des fermiers, il y aura toujours des salariés : ces associations ne seront jamais assez vastes, assez extensibles, pour recevoir toute la population dans leur sein, assez élastique pour se
(1) V. Leroy-Béaulieu, Le Collectivisme, p. 156, 164 et suiv. — V. E. de Laveleye. Les formes primitives de la propriété^ p. 360.
prêter aux modifications incessantes qu'elles auront à subir si elles respectent la liberté individuelle.
Quelle en sera l'organisation? Comment se constitueront-elles ? Nulle part je n'ai trouvé de renseignements à cet égard (1).
Je ne suppose pas qu'on veuille ramener le prolétariat au régime des maîtrises, des corps d'état fermés. Une semblable organisation serait incompatible avec le dogme de la liberté individuelle, qui est le fondement de l'anarchie.
Les ouvriers se grouperont librement, me diton, en sociétés coopératives de production. Commetit les fondera-t-on, ces associations ? D'où proviendra le capital? La réponse est simple: il sera fourni par l'expropriation générale de tous les propriétaires.
Mais, comment fonctionneront-elles? Elles ne seront plus dirigées et administrées par l'Etat, comme l'enseignait Louis Blanc ; elles ne seront plus commanditées et protégées par l'Etat , comme l'enseignait Lassalle. Elles auront leur liberté propre, et la lutte, la concurrence, les diflScultés qui pèsent aujourd'hui sur chaque ouvrier monteront d'un échelon dans la hiérarchie sociale et porteront sur les associations.
(1) Tonim, La question sociale, et le congrès ouvrier de Paris. Blanc, éditeur. L'auteur étudie avec développement les formes de l'association coopérative. Ile ne sais si les anarchistes partagent ses idées,
byGoogk
Faut-il compter, comme M. Tonim, sur la transformation des mœurs commerciales ? « Les Associations, dît-il, ne devront comprendre qu'un petit nombre de membres et affecter Tallure familiale. Elles seront plus libres par cette condition ; elles auront mieux souci de leur responsabilité ; la concurrence pacifique se substituera à la lutte meurtrière et iml)écile; Téquilibre des valeurs individuelles et la balance des dignités personnelles est le but de la démocratie. L'unité d'association, forme tyrannique, sera remplacée par l'union des associations, forme équitable et féconde (1). »
Faudra-t-il, pour éviter les effets de cette lutte, recourircommele proposent les collectivistes(2), . à une autorité supérieure qui réglera, fixera, répartira la production ? Ces comités directeurs constitués je ne sais trop par quel mécanisme, pourraient-ils suffire à la tâche surhumaine d'assurer le juste équilibre de la production et de la consommation dans l'univers entier, de distribuer exactement les tâches selon les facultés de chaque association, selon les régions et les natures du sol, de veiller au progrès, et, sans y nuire, de protéger en même temps les faibles ou les maladroits contre les forts et les habiles?
(1) Tonim, La question sociale, p. 217.
(2) V. Schœffle, La quintessence du socialisme, p. 66. — P. Leroy-Beaulieu, Le collectivisme p. 323.
Et rindividu, pour qui en réalité les socialistes travaillent, gagnera-t-il quelque chose à cette gigantesque réforme ? Il est difficile, en supputant les pouvoirs des comités directeurs et les attributions des corps d'état telles qu'elles sont indiquées dans le rapport de la fédération de Courteiary, de ne pas se demander si la liberté individuelle sera véritablement respectée. Accorder à la corporation le pouvoir de réglementer le travail, de le répartir entre les ouvriers, de l'organiser dans tous" ses détails, d'utiliser les découvertes, de fixer les tarifs, c'est exproprier l'individu du droit d'apprécier et de sauvegarder ses intérêts, c'est à dire de se gouverner soimême. Je sais bien qu'on a la pensée de constituer ainsi une force protectrice de l'individu. Mais est-il sage de compter sur la puissance d'une collectivité anon/me, plus que sur la volonté de l'individu excitée par Tintérôt? J'ai toujours vu Teffort s afïaiblir à mesure que la responsabilité se divise. Sans doute, l'union fait la force, mais à condition que Tunion soit formée de volontés librement engagées, et non pas d'unités purement passives. Or, je crains bien que la substitution de la tutelle obligatoire de tous à l'initiative individuelle n'ait pour efïet, sinon immédiat, du moins assuré après quelque temps, de substituer l'inertie à l'activité. Enfin, n'est-il pas singulier que des réformateurs, qui
maudissent la société actuelle, et déclarent une guerre sans merci au régim^ de TEtat autoritaire, conservent précisément de l'organisation qu'ils combattent le défaut le plus apparent. Il y a longtemps qu'on reproche au Français de s'endormir sur Foreiller du gouvernement, et de compter sur Tadminislration plus que sur soi-même : on a fait souvent à ce point de vue, un parallèle entre la France et l'Angleterre, et on n'a pas eu assez de railleries pour les lisières légales dont nous prenons nous-mêmes la précaution de nous entourer, au risque d'y perdre notre propre liberté d'action. Et voici que les anarchistes font de même, et renchérissent encore.
Cette critique était facile à prévoir, ils n'y ont pourtant pas répondu. Ils disent bien : « Dans celle organisation des fédérations, le principe de libre groupement sera observé dans toute sa rigueur, de façon à ne pas retomber dans l'erreur de l'ancienne organisation centralisée ». (1)
Et ailleurs : « L'élan révolutionnaire efTacera sûrement les susceptibilités qui pouvaient précédemment exister entre divers groupes de même métier. Il se peut qu'il en soit autrement, et que diverses organisations surgissent dans le même métier : ceci ne présente aucune (Jifficulté
(i) Mémoire du district de Courtelary^ p, 22.
et n'est qu'une application du principe d'autonomie (1). »
Cest se payer de mots. La seule liberté laissée à l'individu est celle de choisir le groupe dont il veut faire partie, c'est-à-dire de choisir sa prison.
Et en réalité cette liberté même n'est pas assurée. M. Schœffle, qui est un collectiviste convaincu, mais qui n'est qu'un collectiviste, n'ose pas se prononcer. « Le libre choix du domicile, la liberté industrielle, écrit-il, pourraient peutêtre se conserver. » C'est qu'en effet, le domicile sera fourni par la communauté, puisqu'il n'y aura plus de propriété privée. D'autre part nous savons que le loyer disparaîtra ; le logement sera gratuit : « Le louage des logements serait supprimé, attendu quî dans l'Etat socialiste toute perception de rente sur les terres et les maisons devrait être absolument supprimée, comme on l'a déjà proclamé à Bàle il y a dix ans, et qu'on ne pourrait mettre de Tordre et de la stabilité en matière de domiciles que lorsque le peuple serait exempt des charges usuraires des loyers, et que les logements seraient organiquement et systématiquement inhérents au lieu
(1) Mémoire du district de Court elary p. 26.
(2) Schœffle. Quintessence du socialisme, trad. Malon, p. 84.
ïîXPOSÉ DES DOCTRINES ANARCHISTES 103
de Voccupation professionnelle, (1) » Ainsi le travailleur entrant dans une association aura droit à son logement, mais à un certain logement, et non pas à un certain autre : le choix ne peut être abandonné à Tindividu, car tous les choix se porteraient sur les meilleurs. S'il veut changer,. il faudra qu'il trouve un échangiste; peut-être faudra-t-il que Tassociation y consente. S'il veut sortir de l'association , il devra sans doute abandonner son logement. La situation sociale et le logement semblent liés l'un à l'autre, et dépendre de volontés étrangères. M. P. Leroy-Beaulieu résume ainsi la question : « Si on veut se rendre compte au juste de ce que deviendrait la liberté de domicile, voici un exemple qui en fournira une exacte idée. ï)ans notre organisation militaire française, quand un soldat d'un régiment veut changer de corps ou de garnison, il faut d'abord qu'il obtienne la permission de son colonel, ensuite qu'il cherche un permutant, c'est-à-dire un soldat de bonne volonté dans le corps ou le lieu où il voudrait se rendre. Si les deux colonels approuvent le changement , la permutation s'efïectue. De même sous le régime collectiviste, l'homme logé par l'état dans telle localité et qui en voudrait changer, devrait obtenir le consen-
(1) Schœfïle, Qintessence du Socialisme^ p. 63. Cité, par P. Leroy-Beaulieu, p. 391.
tement d'un permutant logé dans la localité désirée, et tous les deux avec l'agrément des autorités administratives ou professionnelles, pourraient changer de domicile. » (1)
Voilà enfin, tant bien que mal, les associations de productions constituées. Elles entrent en travail et fonctionnent. Que va-t-il se passer ?
Les produits de leur travail seront communs : mais on ne peut cependant les livrer sans règle au premier venu, et les laisser à la disposition du public.
« Les produits seraient livrés par la société contre des certificats, que la comptabilité de Tadministaation du travail social tirerait sur la comptabilité de l'administration des magasins, comme un avoir sur le travail accompli, ou comme uneavance sur les gains futurs du travail.
a L'administration de production collective et les consommateurs devraient régler leurs comptes entre eux... par un système de compensation entre les administrations économiques et les maisons de liquidation. » (2). *
Il faut avouer que pour des gens qui sont jaloux de leur indépendance, ces réformateurs ne
(1) P. Leroy-Beaulieu, Le Collectivisme, p. 391.
(2) Nous verrons plus bas comment les travailleurs seraient rémunérés.
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se font pourtant pas faute de créer des autorités : associations, comités directeurs, administrations diverses.... Le pouvoir politique est aboli, mais il est largement remplacé par un pouvoir économique.
C'est ainsi que, dans ces systèmes de réorganisation générale, les difficultés apparaissent, lorsqu'on s'abaisse aux détails, et qu'on entre dans l'étude de la pratique. Ces ressorts imaginés en dehors de toute expérience, s'engrènent mal.
Tandis que, dans la société actuelle, le problème de la consommation ne se pose pas à titre de question économique, parce que le principe de la propriété individuelle suflBt à régler, par un équilibre naturel et nécessaire, le jeu de la production et de la consommation, dans la société anarchique, au contraire, l'activité individuelle n'étant pas tenue en éveil par l'intérêt et la responsabilité, il faut veiller à ce que la consommation se fasse équitablement, qu'elle soit suffisante et non excessive ; il faut assurer la production de chacun, la rendre conforme au pouvoir producteur de l'individu. Et, pour résoudre cet insoluble problème, dans lequel, si on cherche la solution en dehors de la responsabilité, doit nécessairement sombrer la liberté individuelle, les théoriciens anarchistes n'ont trouvé qu'une vaine formule : « De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins. » Formule
séduisante pour tous ceux qui ont plus de besoins que (l'activité ; formule désolante pour tous ceux qui se sentent au cœur l'énergie créatrice, et qui se plient courageusement au devoir du travail. Sans doute, le labeur accompli porte en soi, comme récompense, une sainte et apaisante volupté ; mais toutes les âmes ne sont pas faites pour en subir le charme, et c'est étrangement méconnaître notre pauvre nature humaine que de dédaigner comme inutile Taiguillon de l'intérêt. Formule enfin souverainement dissolvante et anti-sociale, parce qu'elle consacre une double et perpétuelle injustice, et détourne ou décourage du travail.
Cette question du régime de la propriété a, de tout temps, passionné les socialistes ouvriers; mais il est une face spéciale du problème qu'ils abordent actuellement avec une prédilection marquée, que les moindres théoriciens d'entre eux exposent, discutent, critiquent, réforment, sans paraître s'embarrasser des difficultés de la tâche.
Il s'agit du revenu de la propriété, ou, pour prendre la langue économique, de la rente et du capital. Il semblerait que cette question dût laisser les anarchistes indifférents : puisqu'ils suppriment le capital, à quoi bon s'occuper du revenu? Du jour où rien ne sera plus à personne, où la propriété ne s'accumulera plus entre les mains
de Tindividu, où en un mot le capital ne pourra plusse former, le problème de la rente sera résolu. Et cependant les anarchistes s'en alarment, et je ne sache pas de sujet qui les passionne davantage.
C'est qu'en effet ils arrivent à l'abolition de la propriété comme conclusion de leurs études sur la rente : la rente est injuste; mais la rente n'est qu'un effet. Pour supprimer Teffet, il faut supprimer la cause. Il eût été plus simple et plus philosophique de leur part d'examiner d'abord le droit de propriété au point de vue de sa nature et de son origine ; d'en montrer l'illégitimité et de balayer ainsi par avance de leurs études ces interminables controverses sur la rente. Ils ont en général préféré la marche inverse : il leur eût semblé sans doute faillir à leur devoir de réformateurs, s'ils n'avaient pas eux aussi abordé la question sur laquelle avaient pâli tous les socialistes leurs devanciers.
Ils ont hérité de Prouclhon sa haine contre la rente. La formule célèbre, « la propriété, c'est le vol », n'était pas une profession de foi communiste, et ne doit pas s'entendre d'une façon générale. Proudhon la restreint lui même à la propriété immobilière, à la propriété de l'instrument de production que la nature a donné à tous les hommes. Le revenu de la propriété est un vol fait par le rentier sur le consom-
108 SXPOSé DES DOCTRINES ANARCHISTES
mateur, sur l'acheteur des produits. Le grand vol de la propriété, c'en est la productivité.
C'est Ricardo qui a le mieux exposé cette théorie. Suivant lui, le produit de la terre est dû à deux causes différentes. Le travail et les dépenses du possesseur ou de ses auteurs sont un premier élément, élément personnel, et dont la rémunération est légitime. Mstis un élément impersonnel intervient aussi, dont la rétribution est injustement monopolisée au profit du possesseur : cet agent, c'est la fécondité, la vertu productive du sol. Quand vous achetez un boisseau de pommes de terre, vous ne reconnaissez pas seulement lé travail et les dépenses de la culture; une part de votre prix rémunère les forces naturelles, et c'est au propriétaire que vous payez cette rétribution. C'est un prélèvement odieux sur le consommateur, car « la terre n'est à personne : les vertus du sol ne sont pas plus susceptibles d'appropriation que l'air et le soleil. »
Et ce prélèvement ira toujours en croissant, à mesure que la population se développera, et que la valeur de la terre augmentera. Ce serait, selon l'expression de M. F. Passy, un impôt progressif sur la faim. « Lorsque des hommes font un premier établissement dans une contrée riche et fertile, disait Ricardo, il n'y a pas de rente (c'est-àdire, dans la terminologie adoptée par lui, pas de rémunération des forces naturelles). Qui songe-
EXPOSB DES DOCTRINES ÀNÀBCHISTBS 109
rait à acheter le droit de cultiver un terrain, alors que toutes les terres restent sans maître, et sont par conséquent, à la disposition de qui voudra les cultiver? » Mais, peu à peu, les terres sont appropriées; les meilleures d'abord, puis les médiocres, puis les moindres et les pires.
Celles-ci demandant plus de travail et de soins, leurs produits devront se vendre plus cher :
cette plus-value s'étendra aux fruits des terres supérieures, et c'est ainsi que la rente s'établira, que la valeur des bonnes terres haussera, et que la force productrice donnera un loyer au possesseur.
Voilà la doctrine désolante qui condamne l'humanité à la fois à l'injustice et à la souffrance, et qu'on retrouve au fond de toutes les théories qui combattent la propriété individuelle.
Je me suis promis de ne pas m'arrôter à réfuter les erreurs économiques que je rencontrerais sur ma route dans cette étude. Nous sommes pourtant ici en face d'une, doctrine si répétée, si admise comme indiscutable par les socialistes, qu'un mot est nécessaire.
D'abord pourquoi n'appliquer qu'à la propriété foncière le raisonnement des forces naturelles, et de la rente qu'elles donnent au propriétaire? N'y a-t-il donc que l'agriculture qui profite des forces naturelles? L'industriel qui emploie une chute d'eau ne fait-il pas de môme ? Celui qui
brûle de la houille pour produire de la vapeur, n'emploie-t-il pas des forces naturelles? N'ont-ils pas acheté, ne se sont-ils pas approprié l'eau et la houille? Pourquoi donc ne récrimine-t-on pas? Le meunier, dont la rivière fait tourner le moulin, le batelier dont le bateau descend au cours du fleuve, le pêcheur, qui établit son parc au bord de l'océan, de manière que le flux apporte les poissons, et que le reflux lui permette de les recueillir, tous ne mettent-ils pas à profit les forces naturelles ? Le menuisier qui fait un meuble, le tisserand qui fait une étoffe, le sculpteur qui fait une statue, n'ont-iîs pas eu besoin du bois, du lin, du marbre, du fer ? Tous, enfin, ne respirons-nous pas, ne nous emparons-nous pas, pour vivre, de l'air qui nous entoure ?
Dans le plus simple comme dans le plus complexe des actes de la vie individuelle ou de la vie économique, nous retrouvons l'intervention des forces naturelles : l'homme rie peut rien sans la matière ; la matière est la condition de la vie ; mais la matière a été domptée :
c'est à la fois notre tyran et notre esclave, et le génie humain a su tourner à son avantage la brutalité qui l'entourait et qui menaçait de l'écraser.
Reste toujours à savoir si la rétribution qu'elle exige est légitime dans sa totalité. C'est là le' point en discussion avec les anarchistes. Oui, elle
est légitime,parce que les forces naturelles ne produiraient rien d'utile sans le travail de l'homme. « La terre ne produit rien, dit M. F. Passy, qui ne doive à l'homme même la valeur qui peut venir s'y incorporer. Certes, elle a ses créations spontanées, mais ces produits mêmes, de quelque utilité qu'ils puissent devenir, n'acquièrent de valeur qu'autant que l'homme est parvenu à s'en saisir; et, ce qu'ils en acquièrent, n'est qu'un effet des fatigues, des peines d'esprit et de cdrps qu'il a fallu supporter pour en obtenir la possession et l'usage. » Que produirait la chute d'eau, sans la turbine, la vapeur sans la machine, la mer sans le filet, le cours de la rivière sans le bateau ou le moulin, que produirait le sol sans la culture? L'homme a su tirer parti de ces instruments de production que la nature lui fournit. Il a su se mettre dans des conditions telles, que les forces naturelles deviennent ses auxiliaires. Il l'a su parce qu'il Ta dû, et que la lutte pour la vie lui en a fait une nécessité. Il se sert de la nature ;.mais il peine et il a peiné pour Vutiliser. Ces forces brutales ne produisent que grâce à sa force intelligente : rien n'est donc plus légitime que le profit qu'il en tire.
M. P.Leroy Beaulieu, à écrit a ce propos, mais en se plaçant à un autre point de vue, une page convaincante : « Robinson a fait laborieusement une brouette ; cela lui a coûté trente ou quarante
heures de travail qui n'ont eu aucune rénumération imédiate, pendant lesquellesil a dû se priver et de loisirs et des consommations qu'il eût pu se procurer momentanément plus abondantes en ne créant pas de capital pour Tavenir. Ayant sa brouette, son travail ultérieur est facilité et devient plus productif. Arrivent ensuite dans l'île, des Anglais et des Espagnols. Ils ont besoin de s'installer, de remuer des terres. Ils demandent à Robinson de leur prêter sa brouette. Ils lui disent qu'ils la lui rendront en bon état, qu'ils se chargent de la réparer. Cela ne suflBt pas, dit Robinson ; avec cette brouette vous ferez deux fois plus de travail dans le même temps que si vous n'aviez que vos bras ; le surcroit de productivité de votre travail, c'est ma brouette et c'est moi son fabricant qui en sommes les vrais auteurs ; nous avons donc droit à y participer. Partageons ce surcroit de productivité que ma brouette ajoute à votre travail. Vous me donnerez la moitié ou les deux tiers de ce surcroît, et vous y gagnerez encore, sinon, faites une brouette vous-mêmes. Qui peut dire que Robinson commet une extorsion? Sans doute s'il voulait faire de la générosité ou de la charité, il pourrait prêter sa brouette pour rien. Mais s'il tient à se maintenir sur le terrain de la justice, qui doit être celui de la généralité des rapports sociaux, il a le droit incontestable de demander, à celui qui use
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de sa brouette, une participation dans le surcroît de productivité que l'emploi de la brouette donne aux bras. Le produit du travail de Thomme aidé de la brouette empruntée n'est pas le produit de cet homme seul ; c'est le produit commun de lui et de Robinson, fabricant et préteur de la brouette. Sous des formes infiniment plus compliquées, toute machine^ tout approvisionnement, tout capital est dans le cas de cette brouette. »
L'homme qui a fait sa machine, ou celui qui Ta achetée et qui est l'ayant cause de celui qui Ta faite, a le droit, pour prendre le style de Karl Marx, de retirer de cette machine sa valeur en usage. Or sa valeur en usage c'est d'accroître la productivité du travail de l'ouvrier, c'est par conséquent d'engendrer un avantage auquel on donne le nom d'intérêt ou de profit. « Supposez, ajoute M. P. Leroy-Beaulieu (et c'est là que je voulais arriver, car ce qui suit s'applique avec une parfaite propriété aux forces naturelles), « supposez que la machine au lieu d'être un être inerte fût un être animé, s'appartenant à luimême, personne à coup sûr ne lui refuserait une part dans l'excédant de productivité qu'elle aurait donné au travail de l'ouvrier. La brouette en la supposant vivante, s'adressant à celui qui l'aurait empruntée, lui dirait : « Avec mon concours volontaire, (car ce n'est pas toi qui m'as faite), tu as pu en six heures achever un travail
qui sans moi t'en aurait demandé douze. Tu as donc été, grâce à moi, en gain de six heures. Partageons cet excédant que tu ne dois qu'à moi, donne moi la moitié ou les deux tiers, c'est-àdire donne moi, pour 'ma peine, un produit qui corresponde à trois ou quatre heures de travail : tu seras en bénéfice. Cette brouette animée ne trouverait pas un tribunal pour lui refuser satisfaction. Celui qui a fait la brouette, ou celui qui l'a achetée et la possède, est absolument dans le môme cas où elle serait elle-même, si elle avait âme, intelligence et volonté. »
Au surplus il ne faut pas oublier que le profit n'est pas un prélèvement sur le consommateur. L'emploi des forces naturelles décuple la production, économise le travail humain, ne fait pas hausser, mais bien baisser le prix des choses. Ricardo commet une erreur, en disant que la nécessité pour les arrivants de mettre en œuvre des terres moins fertiles, ou, plus généralement, que les conditions moins favorables de production au fur et à mesure que la production augmente, tendent à élever les prix et à constituer la rente pour les plus favorisés. Outre qu'il n'est pas vrai que les derniers venus soient dans des conditions pires que leurs prédécesseurs, puisqu'ils profitent des expériences et des améliorations antérieures ; outre quç, autant qu'on a pu le constater en Amérique, les terres maigres, légères et
faciles à travailler sont d'abord préférées aux terres plus fortes, qui rendent davantage, mais exigent plus de travail, la concurrence n'a jamais eu pour effet de faire monter les prix. Les derniers, sous peine de ne pouvoir écouler leurs produits, devront les donner aux mômes prix que les autres, et c'est ainsi que la production augmente, que la consommation et l'épargne augmentent avec elle, et que la civilisation se forme peu à peu.
N'y aurait-t-il pas pourtant une réfutation plus simple de la théorie de Ricardo ?
Les qualités personnelles de l'individu, l'intelligence ou la force sont des avantages qui se traduisent par des bénéfices proportionnés. Je sais bien que certains réformateurs veulent soumettre tous les hommes à l'égalité de salaire : Proudhon, en y regardant de près, ne serait pas ennemi de ce régime tyrannique. En dépit de toute réglementation , la différence des aptitudes et des talents engendrera toujours l'inégalité des conditions. Cela n'est pas injuste, puisqu'à des services plus grands doivent répondre des rémunérations plus avantageuses.
Ce qui. peut paraître injuste, c'est l'inégalité des natures : à cela, personne ne peut rien, et les discussions sont superflues. Mais l'inégalité des rémunérations est juste et légitime : elle est, en même temps, un encouragement au dévelop-
pement physique et moral de l'individu, et, par suite, un agent de la civilisation.
Or, s'il n'est pas injuste que mes qualités natives obtiennent une rétribution, pourquoi les qualités de la chose qui est ma propriété ne me profiteraient-elles pas ?
Par cette objection, nous forçons ainsi les disciples de Ricardo à porter la discussion sur un terrain nouveau, et à discuter la légitimité de la propriété. S'ils disent que les avantages de tel ou tel sol ne doivent pas profiter au propriétaire, mais à l'humanité : après leur en avoir demandé la raison, (et la question seule sera un argument irréfutable), nous ferons observer que ces avantages profitent en vérité à la masse, en facilitant la production et en faisant baisser les prix. Nous répondrons surtout, que le départ du prix de mes produits en deux lots, l'un rémunérant le travail, Tautre rétribuant les forces naturelles est purement artificiel; qu'en tous cas, c'est affaire à moi, qui ne regarde personne. Ce que je vends, c'est un produit; on le paie ce qu'il vaut ; peu importe à l'acheteur ce qu'il m'a coûté de sueur. Peut-être Raphaël n'avait-il pas plus de peine à faire un chef-d'œuvre, que tel barbouilleur une enseigne. Faut-il payer les deux tableaux au môme prix ? Et si on tentait d'éliminer les forces naturelles et d'apprécier les choses seulement d'après le travail qu'elles ont
demandé de combien d'autres coefficients ne faudrs^it-il débarrasser la valeur des produits ? Mille causes diverses dont le propriétaire n'a, non plus que de la fertilité de la terre, ni ne le mérite ni la responsabilité influent sur la valeur, et la font constamment varier (1).
En réalité, Torganisation actuelle tient admirablement compte, sans réglementation systématique, de ces divers éléments. Le propriétaire d'un terrain fertile l'a payé plus cher; ce qu'il économise en travail, il l'a dépensé en capital, et, d'échelons en échelons, on arrive ainsi à celui qui, le premier, sest approprié cette partie favorisée du sol. C'est en ce sens qu'on a pu dire : a La rente^ c'est le prix du choix d'une terre » (2).
Je crois pourtant qu'il serait plus exact de dire : « La rente, c'est le prix des améliorations antérieures de la terre » (3). Je soupçonne fort qu'à IJorigine de l'institution de la propriété, dans ïéisiiquem Graiidixere cAao5,'lorsque tout était en friche, toutes les terres se valaient sensiblement. C'est par le travail, que tel ou tel sol est devenu productif. Si je transforme une lande en terre
(1) V. p. Leroy Beaulieu, Le collectivisme p. 55 et 62.
(2) Voir M. Le Hardy de Beaulieu, La propriété et sa rente, — et la lettre de M. Quéjano, citée à la fin de Tou- Trage.
(3) V. P. Leroy-Beaulieu. Essai sur la répartition des richesses. Ghap. IIL
(1) V. Communication de M. Passy au Congrès de 1882 de TAssociation française pour l'avancement des sciences p.
118 EXPOSlî DES DOCTRINES ANARCHISTES
fertile, je ferai payer à mon acquéreur le prix de cette transformation. Si l'un des propriétaires se repose sur la fertilité et laisse péricliter le fonds, il ne trouvera plus le prix qu'il aura payé d'abord, et la terre perdra de sa valeur.
Les faits donnent raison à cette manière de voir. Si on compare, dans les divers pays, la rente du sol et la rémunération du travail, (le métayage ou le fermage opère cette répartition), on constate que, là où la culture est moindre, la rente absorbe une proportion plus grande des produits. En Algérie, la rente est de 80 0/0 des produits ; dans le sud de l'Italie, elle est de 75 0/0; en Corse, 65 0/0; dans le midi de la France, 50 0/0 ; dans le Lot-et-Garonne, 33 0/0 ; dans le Nord, 25 0/0. Pour les terrains maraîchers des environs de Paris, la rente n'est plus que de 10 0/0 (1).
La théorie de Ricardo offrait la singularité de n'aboutir à aucune. conclusion pratique. « La . propriété foncière, disait-il, est un monopole dont l'effet est de rendre le riche toujours plus riche, et le pauvre toujours plus pauvre : c'est un monopole injuste, mais nécessaire. » '
Les anarchistes ont la logique plus audacieuse. :
Ils ont adopté tous les raisonnements sur l'illé- 1
EXPOSÉ DES DOCTRINES ANARCfflSTES 119
gitimité de la rente, et ils ont conclu, comme nous l'avons vu, à la suppression de la propriété. Cette conclusion ils la proclament hautement ; ils rinscrivent en tête de leur programme ; c'est un article de foi en dehoi*s de toute discussion . Mais faute de pouvoir appliquer la théorie supérieure de l'universalisation de la propriété, ils ne dédaignent pas d'essayer en pratique leurs conceptions sur l'illégitimité de Ja rente, a Tout propriétaire qui veut louer son immeuble prouve par cela même qu'il n'en a pas besoin : qu'on l'exproprie ! » s'écriait un orateur du nom de Tartaret, au congrès de Bâle de 1869. Briosne allait même jusqu'à demander que le propriétaire, au lieu de recevoir un loyer, payât son locataire, par cette raison que celui-ci empêchfe l'immeuble inoccupé de se dégrader. Depuis ce temps les mœurs ne se sont pas adoucies. L'un des condamnés de Lyon avait constitué une ligice contre les propriétaires. « Payer un loyer est une erreur ou une lâcheté. » Pour en faire partie, il suffisait de s'engager à ne pas payer son prix de bail. C'était simple, et à la portée de tous les locataires. Par malheur, le procès de Lyon est venu entraver le développement de la société, et n'a pas permis aux économistes et aux propriétaires d'en apprécier les résultats.
Dans l'affirmation de leurs théories relatives à ta propriété, les anarchistes ne se départent pas
quand ce n'est pas rendre service à un ami: car, dans ce cas seulement, il est bien de payer ses dettes. Un ami vous a prêté quand vous aviez * besoin. Il a besoin : vous lui prêtez, si vous pouvez le faire, c'est juste; mais la justice ne va pas plus loin ; et je voudrais bien voir, moi, quelqu'un qui, sous prétexte de m'avoir rendu service, viendrait me mettre à la misère ! (1) Oh ! oui, je le répète, lâche, mille fois lâche, celui qui paie quoi que ce soit, quand ce n'est pas utile à lui-même, ou nécessaire à ses amis.
« Mais, je crie encore bien plus fort à vous tous, sbires, qu'on nomme ignominieusement pousseculs, huissiers, gens d'armes, argousins, gens de police, tartuffes des tribunaux, rhéteurs, forbans et frocards, porte sabres et porte-plumes, gens de robe et gens dépée, gouvernants, exploiteurs, suceurs insatiables de tout acabit, de tout système, et de tout lieu, de la mine, de Tusine, de l'agio, ou. du mercantilisme : vous n'êtes que de vils laquais du capital , bons à écraser sous la botte d'un prolétaire, à la première occasion. » (2)
(1) Ihid. p. 22.
(2) « Les dettes de tout Français qui devient membre de la Communauté nationale envers un autre Français sont éteintes. La republique se charge des dettes des membres de la Communauté envers les étrangers. Toute fraude à cet égard est punie de l'esclavage perpétuel.» — Décret de Babœuf sw^ les dettes.
J'ai tenu à citer quelques passages de cette brochure, pour montrer à quel ton se monte la discussion en un pareil sujet. Mais, si on veut connaître les arguments, ce n'est plus à Bonthoux qu'il faut s'adresser. Il est bon de lire un livre déjà ancien, (il date de 1864), dont'la verve et l'incomparable puissance d'ironie ont eu, tout d'abord en Allemagne, un profond retentissement, et qui, vulgarisé par diverses traductions, a exercé une sérieuse influence sur les idées socialistes.
Je veux parler du pamphlet que Ferdinand Lassalle, le grand agitateur prussien, adresse à M. Schulze, professeur. Lassalle ne demande pas Tabolition de l'intérêt, (1) mais il met tant d'âpreté à attaquer le capital, et à en diminuer l'importance, que la conclusion apparaît nécessaire, et qu'il éprouve lui-même le besoin de s'en défendre.
Le travail, à ses yeux, est exploité avec la cruauté la plus cynique par le capital. « En tout genre de travail, avait dit autrefois Turgot, il doit arriver, et il arrive en effet, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire
(1) V. p 150 : Capital et Travail, ou M. Bastiat Schulze (de Délit zch), traduit par B. Malon. Paris, librairie au Progrès, 11, rue Bertin-Poirée, 1880. — M. Schulze a été le fondateur des Banques de crédit au travail, en Aile magne.
pour se procurer sa subsistance. » Adam Smith, Ricardo, John Sluart, Mill, Robertus-Jagetzow avaient adopté la même opinion. (1) Mais c'est à Lassalle qu'était réservée la triste gloire de lancer cette théorie irritante dans le monde ouvrier : il la baptisa du nom de « loi d'airain » et, sous cette appellation, il sut si bien la vulgariser qu'on la rencontre citée souvent dans les discours et les brochures anarchistes, et constamment comme une vérité scientifiquement démontrée.
Mieux encore lorsqu'on veut étudier cette question de l'intérêt, il faut lire Proudhon, Proudhon auquel on aboutit presque toujours, lorsqu'on recherche l'origine des doctrines anarchistes, et lorsqu'on en demande un exposé philosophique.
On pourrait dire que cette révolution sociale, que Proudhon prêchait comme inévitable et nécessaire, consistait principalement et presque uniquement, à ses yeux, dans l'abolition de Tin-
(1) Necker, dans son livre sur la Législation des grains, avait déjà écrit à propos du conflit du travail et du capital : « Combat obscur et terrible où le fort opprime le faible à Tabri des lois, où la propriété accable lé travaU du poids de sa prérogative. Les propriétaires ont le pouvoir de ne donner en échange du travail que le plus petit salaire possible. Les uns imposent la loi ; les autres sont contraints de la recevoir. » M. P. Leroy-Beaulieu a réfuté cette théerie, dans son Essai sur la répartition des richesses* Il démontre que le salaire, que Turgot et les économistes anglais appellent le salaire naturel, est, sauf exception, le salaire minimum. — V. aussi K, de La vêle ve. Le Socialisme Contemporain, p. 67.
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térét du capital. L'intérêt du capital, le profit du commerce, et le gain plus élevé de talent lui semblent Tusurpation par quelquesruns gu détriment du plus grand nombre, de ce qui est le produit de la lorce collective.
Malheureusement, les anarchistes, qui ont hérité de ses haines, n'ont pas hérité de sa vigueur et de sa richesse de démonstration.
Tout à l'heure, quand il s'agissait de la propriété foncière, ils disaient : « Le fonds a par soi-même une vertu productive : mais c'est là une force naturelle, qui ne mérite aucune rémunération. » Lorsqu'il s'agit du capital mobilier, ils aboutissent à une conclusion identique par un autre chemin. « Le capital, disent-ilé, est improductif ; un amas de pièces d'or ne s'accroîtra pas spontanément d'une seule pièce; c'est un instrument indirect de production, dont la valeur dépend de la manière de s'en servir : la même somme d'argent ne donnera pas, entre les mains de celui-ci, le même produit qu'entre le mains de celui-là. La force productive ne repose donc pas dans le capital, mais dans le travail. Le travail par conséquent, doit seul être rémunéré, et le capital n'a droit à aucun profit, v (1)
Voilà le seul argument qu'on trouve dans
(1) « Par lui-môme, écrit Marx, le capital est inerte : c'est du travail mort qui ne peut se revivifier qu'en suçant, comme le vampire, du travail vivant, et qui vit et s*en-
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toutes ces nombreuses récriminations. Mais, cet argument a cet avantage de pouvoir être présenté de diverses sortes, et habillé à la mode du jour, ou au goût de chacun.
Georges Duchône affectant un langage mathématique, écrivait dans la Voix du Peuple du 7 janvier 1850 : « Nous ne vivons que d'échange. Si tous les producteurs exigent, en sus du prix de revient, un bénéfice, ils se volent réciproquement. Mais un vol réciproque ne profite à personne : ce que je prends à celui-ci, je suis forcé de le rendre à celui-là. Exemple : la somme de mon salaire est de 1000 fr. pour un an. J y ajoute, en spéculant sur mes produits, en les vendant plus qu'il ne coûtent, un bénéfice de 10 0/0. Me voilà plus riche de 100 fr. peut-être ? — Point du tout : sur tous mes acheteurs, j'ai profité d'un dixième ; en revanche, tous mes vendeurs ont bénéficié d'une même quantité sur ce qu'ils m'ont fourni. D'un côté, j'ai fait payer 1100 fr. ce qui n'en valait que 1000; de l'autre, je n'ai eu que pour 1000 fr. de valeurs avec mes 1100 fr. Où est le bénéfice ? — Nulle part. »
Proudhon avait dit plus nettement : a La définition du comnrerce est Tart d'acheter trois francs ce qui en vaut dix, et de vendre six francs ce qui en vaut trois. Entre le commerce ainsi défini et
graisse d'autant plus vigoureusement qu'il en absorbe davantage ».
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le vol à l'américaine, toute la différence est dans la proportion relative des valeurs échangées ; en un mot, dans la grandeur du bénéfice. j>
Autre manière de présenter la même idée :
Proudhon dont la langue nerveuse et la dialectique apparente ont Tart des formules, vient d'avancer cette proposition : « Pour que le producteur vive, il faut que son salaire puisse racheter son produit. y> Tout d'abord cela paraît une vérité dé bon sens et de justice; en réalité, cela est faux, parce que la formule est trop compréhensive, et que, dans sa généralité, elle s'applique notamment à l'ouvrier subventionné par le capital d'autrui(et c'est le cas le plus fréquent). Mais il fallait précisément qu'elle embrassât, dans son affirmation absolue, même cette hypothèse, pour permettre à Prudhon d'en tirerparti ; « Si l'ouvrier reçoit pour son travail une moyenne de trois francs par jour, pour que le bourgeois qui l'occupe gagne en sus de ses appointements quelque chose, ne fût-ce que l'intérêt de son matériel, il faut qu'en revendant, sous forme de marchandises, la journée de son ouvrier, il en tire plus de trois francs. L'ouvrier ne peut donc racheter ce qu'il produit au compte du maître. Il est, en France, vingt millions de travailleurs répandus dans toutes les branches de la science, de l'art et de l'industrie, produisant toutes les choses utiles à la vie de l'homme ; la somme de
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leurs journées égale chaque année, par hypothèse, vingt milliards; mais à cause du droit de propriété et de la multitude des aubaines, primes, dîmes, intérêts, pots de vin, profits, fermages, loyers, rentes, bénéfices de toute nature et de toute couleur, les produits sont estimés par les propriétaires et patrons à vingt-cinq milliards. Qu'est-ce que cela veut dire ? Que les travailleurs qui, sont obligés de racheter ces mômes produits pour vivre, doivent payer cinq ce qu'ils ont produit quatre, ou jeûner de cinq jours Tun. > (1)
Et ailleurs: « Par la fiction de la productivité du capital, et par les prérogatives sans nombre que s'arroge le monopoleur, il arrive toujours et nécessairement Tune de ces deux choses : ou bien, c'est le monopoleur qui enlève au salarié partie de son capital social; A, B, G, D, E, F, G, I, K, L, ont produit dans Tannée comme dix et ils n'ont consommé que comme neuf; en d'autres termes, le capitaliste a mangé' un travailleur.. ; ou bien, c'est le travailleur qui, ne pouvant donner de son produit le prix qu'il en a lui-même reçu, pousse le monopoleur à la baisse, et, par conséquent, le met à découvert de tout le montant des intérêts, loyers, et bénéfices, dont l'exercice de la propriété lui faisait un droit et une né-
(1) Proudhon. Qu*est-ce que la propriété ? Edition 1848, p. 162. Le sophisme est renversé par cette seule observation, que Thomme produit plus qu'il ne consomme.
cessité. Oh est donc amené à reconnaître que le crédit, dans le système de Tintérêt, a pour résultat inévitable la spoliation du travailleur, et, pour correctif non moins inévitable, la banqueroute de Tentrepreneur, la ruine du capitaliste propriétaire. L^ntérêt est comme une épée à deux tranchants ; de quelque côté qu'il frappe, il tue. » (1)
Karl Marx a consacré près de la moitié de son ouvrage das Kapital à la démonstration de la même théorie^ Au fond, il reproduit les idées exposées par Proudhon, mais il les reproduit sous une forme dogmatique, avec un tel appareil de raisonnements syllogistiques, une telle richesse d exemples et de considérations, que le lecteur, circonvenu et enlacé, en éprouve comme une oppression pénible. Le bon sens se rend compte qu'il est le jouet d'une dialectique captieuse ; mais les fils sont si bien liés que le bon sens seul ne suffit pas à déchirer la toile; il se révolte, mais en vain ; il sent son impuissance et, ne peut qu'en souffrir.
Je laisse de côté toute la partie critique de l'ouvrage, celle où Karl Marx fait le procès de la
(1) Organisation du crécUt et de la circulation, discours prononcé par Proudhon à TAssemblée Nationale le 31 juillet 1842. — V. aussi Banque du peuple. Garnier père 1849. — De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise. 3« Etude. — Be la capacité des classes ouvrières. Chap. XII. — ii^ lettre à Bastiat — Système des contradictions économiques, Chap. III,
société actuelle, et montre, avec une âpreté parfois éloquente, la production envahie par les machines, les machines détenues par les capitalistes, les ouvriers asservis, réduits à se donner en location à des suceurs de travail vivant, et,au dessus de toutes ces injustices qu'il engendre et dont il vit, planant dans une royale apothéose, le profit industriel.
Ce qu'il importe de rappeler ici, c'est le raisonnement au moyen duquel Karl Marx s'efforce de démontrer que le profit du capitaliste n'est rien autre chose que du travail non payé. (1)
En quoi consiste le commerce ou l'industrie?
En une série incessante d'échanges, échange d'argent en matière et en travail, échange de produits en argent.
Une condition essentielle de la justice dans l'échange, c'est que les deux termes soient égaux.
S'il en était toujours ainsi, il n'y aurait point
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Sans m'attacher à discuter cette première base du raisonnement, je veux faire observer que Karl Marx oublie les variations de valeur qui peuvent intervenir entre deux échanges successifs, et résultent d'une infinité de circonstances. Un commerçant achète du coton bon marché :
trois mois Itprès il le revend cher ; ou bien il a acheté le coton en Amérique, où il était bon marché, et le revend en France, où il est cher : ce sont bien deux échanges d'égalités ; mais, entre les deux échanges, la valeur de la marchandise a varié.
Karl Marx pense au contraire qu'à un certain moment, il doit y avoir échange d'inégalités; et il surprend cette inégalité dans l'échange du travail contre de l'argent, c'est-à-dire dans le salaire.
L'industriel capitaliste paie la valeur en échange du travail, et il consomme la valeur en usage. Ceci demande une explication.
Qu'est-ce que la valeur en échange ? C'est la valeur mesurée par la somme d'argent nécessaire pour l'obtenir, par ïe salaire. Or le salaire est déterminé par les besoins mêmes du travailleur : c'est la somme d'argent nécessaire à la vie de Touvrier. La valeur en usage, c'est au contraire la valeur produite par le travail. En prenant des chiffres, Karl Marx dira que la valeur en échange est de quatre ou cinq francs par jour
en moyenne, tandis que la valeur en usage est de six, sept, dix ou quinze francs ; ou en comparant à un autre point de vue, la valeur en échange peut être représentée par un travail de six heures, c'est-à-dire que l'homme travaillant six heures par jour subviendra à tous ses besoins, et cependant lorsqu'il loue son travail, lorsqu'il en Vend la valeur en usage, l'ouvrier fournit dix ou douze heures.
Le capitaliste paie donc moins qu'il ne reçoit. Là est la source de son profit : le profit est du travail non payé.
Il ajoute que le capitaliste sait encore augmenter rinégalité'à son avantage, en augmentant la valeur en usage par l'aménagement du travail : remploi des machines, des femmes et des enfants, dont les besoins sont moindres et les salaires par suite inférieurs, la répartition des fonctions, la division du travail, l'association des ouvriers multiplie la productivité du travailleur. Cette plus value qui résulte de ce que Karl Marx appelle la productivité sociale i^roûtè au patron, pour lequel l'ouvrier produit, non plus six francs, mais peut-être dix ou quinze, sans profiter à l'ouvrier qui ne reçoit toujours que quatre ou cinq francs. Bien plus,cette production nuit à l'ouvrier: elle réduit le prix des produits, permet la vie à meilleur marché, diminue les frais d'entretien de l'ouvrier, fait par conséquent baisser la valeur
en échange du travail, c'est-à-dire le salaire, et, par un retour doublement inique, exagère encore rinégalité, et enrichit d'autant le capitaliste.
Faut-il répondre à cette argumentation ? Presque tous les termes du raisonnement sont inexacts.
D'abord, la comparaison de la valeur en échange du travail et de sa valeur en usage : Senior et Wilson ont démontré que le gain du patron était environ de un dixième, ou de un neuvième au plus de la journée de l'ouvrier.
L'inégalité serait donc moindre que ne le signale Karl Marx.
L'homme pourrait-ii vivre en ne travaillant que six heures par jour? Cela parait douteux.
Le salaire est-il fixé seulement par les frais d'entretien du travailleur ? La loi de l'oflfre et de la demande entre bien aussi en ligne de compte. Il n'est pas complètement vrai de dire que les ouvriers, attendant leur vie de leur travail, deviennent les victimes de leur propre et nécessaire concurrence,et soient à la merci da patron : la concurrence des patrons fait contrepoids; car si l'ouvrier ne peut vivre sans son travail, le patron ne peut pas vivre sans le travail de l'ouvrier.
« La productivité sociale profite au patron seul. » C'est une erreur. D'abord l'emploi des machines a diminué le labeur; les journées de
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travail sont moins longues, et, à ce point de vue, l'ouvrier bénéficie de Taménagement du travail. D'ailleurs les ouvriers ont-ils plus de droit que le patron à la plus value résultant de la productivité sociale ? Dix ouvriers enrégimentés produisent comme quinze disséminés.
Mais chacun d'eux a travaillé une journée seulement; à chacun d'eux a été payé le salaire d'une journée : chacun a reçu exactement le prix de tout ce qu'il a donné. La plus value de la production est extrinsèque à chacun des. ouvriers. Il n'y a pas de raison pour qu'aucun d'eux en profite. Le patron, qui a pris soin d'assembler les ouvriers, de diviser le travail, de créer par l'aménagement la productivité sociale, a, somme toute, plus de droit que Fouvrîer au surplus de sa production. — En réalité, c'est le consommateur, c'est-à-dire la société qui profite de la productivité sociale.
« La substitution des femmes et des enfants ! » Les femmes ne travaillaient-elles pas autrefois? La femme de rouvrier,qui restait à la maison,ne cherchait-elle pas ordinairement par divers emplois à coopérer à l'entretien du ménage ? Si les enfants travaillent n'est-ce pas un surcroit de revenus pour la famille ? D'ailleurs, si dans de rares industries les femmes ont depuis quelques années pris rang à côté des hommes; dans beaucoup d'autres, dans la filature, dans les grands
magasins, les hommes ont supplanté les femmes.
<t La baisse du prix des produits amène la baisse des salaires. » Cela est faux. Comme consommateur, l'ouvrier dépense proportionnellement moins; comme producteur, il est payé davantage.
Au surplus, si la théorie de Marx était exacte, la fortune des patrons serait assurée, et les faillites sont là pour démontrer qu'il n'en est rien. (1)
La non productivité du capital, l'injustice du profit, et comme conséquence la gratuité du crédit sont cependant des doctrines couramment admises dans le monde révolutionnaire. En dépit des prédications de Lassalle et des tentatives de Proudhon, qui consuma infructueusement sa prodigieuse puissance d'effort à constituer une banque d'échange, elles n'ont jamais encore pu passer dans la pratique. (2)
* (1) V. sur cette question la discussion de M. P. Leroy Beaulieu, Le Collectivisme, p. 238 et suiv.
(2) Les diverses associations coopératives de crédit, appelées Crédit Mutuel, Crédit Populaire, Crédit ouvrier, organisées en Prusse, en Italie, en France, sous Tinspiration de Schulze-Delitsch, de Francesco Vigano, de divers économistes philanthropes n'ont pu réussir qu'à condition de répondre imparfaitemant à l'idéal de gratuité que quelques rêveurs leur proposaient pour modèle. Les sociétés de Crédit mutuel ont eu, vers 1859, d'obscurs débuts en Allemagne. En 1865 on comptait 515 sociétés, comprenant 173.511 associés, dont l'avoir (en caisse et fonds de réserves compris) s'élevait à 18.750.427. Elles ont prêté , en 1865, à leurs socié-
L'origine de cette haine du capital, et la cause du succès de ces tl^éories apparaissent évidentes à la seule lecture des passages cités plus haut. La misère des classes travailleuses, comparée à Taisance de la bourgeoisie, voilà le ferment d'envie qui soulève les ouvriers, et les rend dociles aux prédications contre le capital. Assurément, il est plus facile de gagner cent mille francs^ lorsqu'on est millionnaire, que d'amasser mille francs quand on n'a rien. Assurément encore, les fortunes rapides, nées de la spéculation, sont une insulte au travail et à l'économie, et ceux qui ont vu à Lyon la fièvre financière, de 1881, ne pouvaient s'empêcher de faire de douloureuses réflexions, et de se demander si le scandale et le luxe impudent des heureux de la Bourse n'étaient pas pour quelque chose dans le développement des doctrines anarchiques.Mais un tour de roue vient toujours venger l'honnêteté publique, et donner une éclatante consécration au mot de Franklin : « Ceux qui vous diront qu'on peut s'enrichir autrement que par le travail et réconomie,ne les croyez pas, ce sont des imposteurs et des ambitieux. »
Ce n'est pas tout que de critiquer : ce n'est pas tout que de tailler, il faut coudre. Qu'est-ce que les socialistes proposent à la place du salaire?
taires environ 280 millions . En France, le mouvement date de 1857 et s'est propagé beaucoup plus lentement .
Qu'ont-ils imaginé pour s'opposer à la naissance du profit ?
Il n'y a plus de salariés, disent-ils ; tout le monde est co-propriétaire par l'universalisation de la propriété ; tout le monde est co-patron par l'association. Il n'y a donc plus de salaire ; il n'y a plus de revenus ni de dividendes, car ces mots contiennent l'idée de profit : il n'y a plus que des indemnités sociales.
J'admets, quoique cela me paraisse impossible, qu'on puisse supprimer le salariat. Mais l'autre côté de la question me préoccupe. Ces indemnités sociales (qui, cela soit dit en passant, devront être payées au jour le jour pour répondre aux besoins quotidiens, qui devront présenter une certaine invariabilité, et dès lors ressembleront singulièrement à des salaires), ces indemnités, dis- je, ne vont elles pas reconstituer des capitaux, et créer des capitalistes? De telle sorte que tous les efforts faits pour extirper le salariat seront vains, parce que, du jour où il y aura un capitaliste sur terre, naîtra à ses côtés un salarié.
Les collectivistes ont prévu la difficulté, et je suppose que les anarchistes acceptent le remède qu'ils ont proposée.
L'exposition du système collectiviste est assez délicate ; je veux, pour éviter toute erreur, l'emprunter à l'ouvrage déjà souvent cité de M. Schœf-
fle, Quintessence du Socialisme. Il résume sur ce point la doctrine de Karl Marx, qui, mettant en œuvre les idées de A. Smith et de Ricardo, enseigne que la meilleure commune mesure de la valeur des produits est non pas le numéraire, mais le travail de production. Robertus-Jagestow, (1) ministre de l'agriculture en Prusse en 1848, et ancêtre des socialistes actuels, avait émis la même théorie, dans une série de lettres, à von Kirchmann, insérées en diverses revues, et qui ont été réunies et réimprimées en 1875, sous le titre Zur Beleiochtung der socialen Frage, Proudhon, s' efforçant de constituer sa fameuse Banque d'échange, procédait encore des mêmes principes.
« La substance de la valeur des pvduits est dans le travail socialement nécessaire par lequel le pro^ duit se réalise. Les produits sont désignés comme travail cristallisé. Mais ce n'est pas le premier travail venu qui peut déterminer là valeur, c'est seulement le travail socialement nécessaire, c'est-àdire le travail qui, d'après l'état donné de la technique sociale,en rapport avec une unité des besoins publics, doit être employé en moyenne à la confection du produit dans toute son étendue sociale. Quand, par exemple, — c'est ainsi qu'on peut
(1) V. sur Robertus-Jagestow, Ed. Laveleye, Le Socialisme contemporain, p. 16.
rendte l'idée de Marx, — un pays a besoin de deux cent mille hectolitres de froment, et que, pour leur production, il doit être employé cent mille jourrfées de travail socialement organisé, chaque hectolitre vaudra cinq journées de travail socialement organisé. Cette valeur aurait cours quand môme, des individus isolés auraient été assez négligents pour mettre dix ou vingt journées de travail individuel à la produclion d*un hectolitre de froment.
« Qu'on se figure tous les genres de produits constamment fabriqués, estimés d'après la dépense de travail social expérimentalement nécessaire, et on trouvera par l'addition tout le temps de travail socialement nécessaire pour la production sociale de l'ensemble des besoins publics. Nous admettons que cette somme comporte trois cent millions de journées socialement organisées, qui, si la journée est de huit heures, représenteront deux milliards quatre cent millions d'heures sociales de travail. La somme totale de toutes les richesses sociales nécessaires, produites sous une direction publique unitaire, et actuellement exécutées sous la direction de capitalistes concurrents, aurait également pour valeur totale deux milliards quatre cent millions d'heures de travail : exactement autant d'heures de travail qu'il en serait réellement fait pendant une année par un million de travailleurs.
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« L'heure de travail, soit ,400.000.000 ^^ travail collectif annuel de tous, serait la mesure de la valeur générale, et deux milliards quatre cent millions d'unités nominales de valeur pourraient ou devraient être délivrées aux travailleurs en certificats, bons ou chèques de travail, afin que ces mômes travailleurs pussent racheter aux magasins publics le produit total du travail collectif valant également deux milliards quatre cent millions d'heures de travail.
« La somme totale de travail d'une période serait toujours égale, au moins en général, à la valeur totale de la masse des produits de la même période.
ce Les administrations économiques créditeraient le travail fait, fixeraient la valeur du produit d'après la mesure connue des frais de production en temps de travail, délivreraient des chèques sur le travail enregistré, et consigneraient contre ces chèques les produits au taux des frais du travail spécial.
« Rien ne parait plus évident que Tharmonie entre cette théorie de la valeur et les principaux efforts des socialistes pour que la jouissance soit proportionnelle au travail, pour que chacun puisse avoir comme revenu privé, comme légitime propriété privée, l'équivalent du produit intégral de son travail, pour baser ainsi la propriété et le revenu sur le travail individuel.
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et enfin pour interdire à un tiers de s'approprier, comme cela a lieu aujourd'hui, la plus-value, c'est-à-dire une part du travail d'autrui. » (1)
Si j'ai bien compris, le projet de réforme peut se résumer en deux mots : le travail à la tâche est définitivement substitué au travail à la journée; et le taux du salaire est déterminé par Tautorité supérieure, en considération de la somme de travail socialement nécessaire à la tâche.
C'est fort simple sur le papier. Mais combien l'application serait difficile. Comment fixer cette somme de travail socialement nécessaire ? Pour faire ressortir cette quantité type, quelle analyse délicate 1 II y a tant d'éléments qui peuvent influer sur la productivité de travail ; à côté des vertus du sol, de la qualité des matières premières, de la variété des machines, de l'habileté des ouvriers, de la diversité des méthodes, une foule de circonstances en apparence étrangères à la productivité humaine, viennent, par contre-coup, en facilitant ou en gênant la production, influer sur la quantité de travail nécessaire : la construction d'un chemin de fer, l'établissement d'une route, la proximité d'un centre de population, le déplacement d'une industrie alliée, tout, jusqu'à la température, à la pluie,
(1) Schœffle, Quintessence du socialisme, p. 74 et suiv.
et au soleil, tout a une action sur Tatmosphère économique dans laquelle se développe le travail. Et il faudra qu'une autorité quelconque ait Ja charge de tenir la balance, et d'apprécier, non pas, je pense, une fois pour toutes, la somme de travail socialement nécessaire, mais chaque année, chaque saison, presque chaque jour? Et il faudra que cette appréciation se renouvelle constamment pour tous les corps d'état : non pas seulement pour ceux dont la production est matérielle; l'investigation devra pénétrer dans le monde des idées pures : le médecin, l'avocat, l'artiste, le poète, tous passeront sous le couperet du temps socialement nécessaire. A quel corps assez savant, assez instruit, assez attentif, assez laborieux, assez impartial, confiera-t-on ces fonctions prodigieusement importantes ? Je ne peux croire que les anarchistes, si jaloux de Tindépendance, aient la naïveté de créer de leurs propres mains une autorité si despotique, et de substituer à l'autorité de l'Etat politique qu'ils combattent d'autre part avec violence, un tyran, dont la tyrannie se ferait sentir à toutes les minutes ; car il n'est pas un seul rouage du monde économique sur lequel il n'aurait le doigt.