IV. — l'état
Jusqu'au point de cette étude où nous sommes arrivés, il ne semble pas que les anarchistes
aient mis en circulation aucune idée neuve : ils ont accepté, des diverses sectes socialistes qui les ont précédés, un bagage de théories toutes faites, et c'est à peine si, à propos du régime de la propriété, ils ont fait preuve de quelques vues personnelles.
Mais voici la question par laquelle ils sollicitent plus particulièrement l'attention publique : il s'agit de l'organisation de l'Etat.
Non pas que là encore les anarchistes ne comptent, dans l'histoire des faits et dans celle des idées, des devanciers qui ne peuvent passer inaperçus. En 1525, les anabaptistes publiaient la profession de foi de Zolicone, et proclamaient que les magistrats sont inutiles dans une société de véritables fidèles. Au xvir siècle, Harrington cherchait quel était le plus haut point de liberté auquel un état pouvait être porté. La Constitution de l'an II appliquait, ou plutôt codifiait, (puisqu'elle ne fut jamais mise en pratique,) les principes anarchistes. Enfin, de nos jours, en laissant de côté bien des anneaux de cette chaîne, J.-B. Say réduisait le rôle de l'Etat à un minimum d'action, et, citant pour modèle l'administration du cardinal Fleury, il disait que cette administration insignifiante prouve qu'à la tête du gouvernement, c'est déjà faire beaucoup de bien que de ne pas faire de mal. Plus récemment encore, Bastiat pouvait résumer sa doctrine
politique à peu près en ces termes : foi systématique à la libre activité de Tindividu, défiance systématique à Tégard de l'Etat conçu abstraitement. C'est enfin la même idée qui domine dans les ouvrages d'Herber Spencer. (1)
Ces principes contiennent en germe la doctrine politique de l'anarchie. Mais, ce n'est pas de ces économistes que les anarchisies procèdent directement, nous le verrons tout à l'heure. Cette manière d'envisager le rôle de l'Etat se conciliait chez les théoriciens avec le gouvernement constitutionnel, et même avec la monarchie. Il leur paraissait logique d'espérer que, par voie de réformes pacifiques et de progrès libéral, le gouvernement se désintéresserait peu à peu des questions qui peuvent se résoudre en dehors de son intervention.
Les anarchistes sont plus rigoureux.
« Ce qui caractérise les nouveaux anarchistes, lisons-nous dans un de leurs manifestes, (2) c'est qu'ils ne veulent plus de gouvernement d'aucune sorte ; c'est qu'ils déclarent la guerre non pas seulement aux dirigeants de l'heure présente, à telle ou telle forme gouvernementale, à
(l).Letti*essur la sphère propre du gouvernement (ISiS), — Statique sociale (1850).
(2) L'Anarchie, manifeste publié par le groupe parisien de propagande anarchiste. Impr. Adolphe Heiss, 9, place du Collège de France,lH^2.Ce factum est attribué à E Gautier.
EXPOSi DES DOCTRINES ANAKCHTSTKS l45
tel OU tel Etat en particulier, mais à tous les dirigeants présents ou futurs, à tous les Etats, à tous les pouvoirs établis ; c'est qu'ils s'en prennent directement au principe même d'autorité. Ils ne veulent plus être gouvernés! Le but qu'ils se proposent, c'est le remplacement partout, dans la production, dans le travail, dans la consommation, dans Téducation, dans les relations sociales, etc., de la réglementation par la liberté.
« A l'organisation autoritaire mettant le fonctionnement de la machine sociale aux mains d'un homme, d'une coterie, ou d'une classe, qui peuvent à leur guise accélérer, suspendre, ou transformer le mouvement, qui ont le droit et le pouvoir de répartir arbitrairement entre le reste des citoyens, condamnés à l'obéissance passive, les places, les fonctions et les tâches, les châtiments et les récompenses, les avantages et les inconvénients, les jouissances et les corvées, les anarchistes se proposent de substituer l'organisation volontaire, le libre contrat spontanément formé et perpétuellement dissoluble, ne liant les hommes qiie par la communauté des intérêts, parla réciprocité des convenances, des affinités et des sympathies...
* « Ce qui est mauvais, ce qui est haïssable,c'est le pouvoir même, parce que le pouvoir en soi est inconciliable : 1" avec l'égalité, car il suppose la
146 fiXPOSlî ÔES DÔCÏRÏNÉS ÀÎ^AtlCHISTÉS
division de la société en deux castes inégales» ceux qui commandent, et ceux qui doivent obéir ; 2' avec la liberté, car ceux-ci sont fatalement à la merci de ceux-là. » (1)
Voilà la théorie. On voit immédiatement rimmense différence qui la distingue des conceptions de ceux que j'appelais tout à Theure d'un terme excessif les devanciers des anarchistes. Nous sortons du domaine de la spéculation ; nous avons sous les yeux un plan de réformes qu'il faut exécuter à bref délai. Il ne s'agit plus de progrès à réaliser, en utilisant les rouages actuels. Le mécanisme même est à jeter brutalement au rebut. Enfin, ce n'est plus la modération du philosophe ou de l'économiste, qui, au nom de la science,exprime des desiderata, c'est le cri du réformateur fanatique qui formule ses exigences. Mais la violence de ce cri a réveillé plus d'échos dans l'opinion publique que ne l'eussent fait des études abstraites , et c'est ainsi que, les premiers, les anarchistes ont jeté dans le commerce des idées la doctrine audacieuse de l'abolition de l'Etat.
Toutefois le système qui attire l'attention aujourd'hui n'est pas même une nouveauté:
Proudhon l'avait créé de toute pièces, il y a trente ^
(1) V. aussi dans le Révolté du 20 janvier et du 3 février - 1883 la déclaration signée par un certain nombre d'anarchistes et présentée par eux au tribunal dans léprocèsde Lyon.
ans ; il lui avait donné Tapparence de solidité que sa dialectique passionnée savait imprimer à toutes les œuvres de son génie ; il avait inventé la chose, et il avait créé le nom ; mais Vanarchie n'attira pas trop l'attention publique ; il avait si souvent, selon son expression, « tiré des coups de pistolet pour ameuter la foule, » que, de sa part, on s'attendait à tout, et qu'après quelques années on ne prit plus guère au sérieux ses théories extravagantes. Vanarchie passa inaperçue au milieu de toutes ses autres utopies, et ce qui aujourd'hui semble dangereuit, laissa alors le public indifférent.
Pourtant, mieux que les anarchistes actuels, il menait un raisonnement, et, mieux que tous, il avait su concevoir et expliquer le mécanisme du nouveau système ; et lorsque, fatigué du vague de toutes les déclamations de réunions publiques, on veut serrer la question de plus près, et chercher comment va fonctionner le monde nouveau, c'est à Proudhon qu'il faut recourir.
L'anarchie est une théorie sociale où l'idée de contrat remplace celle d'autorité. La politique est absorbée par récon.omie sociale, et le gouvernement dans Tadministration. La justice commutative, s'étendant à tous les faits sociaux, et produisant toutes ses conséquences, réalise l'ordre par la liberté môme, et remplace complètement le régime féodal, gouvernemental et
r^rin^agr
militaire, expression de la justice distribu tive. Les diverses catégories des services publics, enseignement, finances, constituent autant de .fonctions indépendantes, centralisées de bas en haut, et se gouvernant chacune par elle même : au sommet, un grand jury, législature ou assemblée nationale, nommé directement par tout le pays, et chargé de vérifier les comptes, de faire les lois, de fixer le budget, de juger les différends entre ces administrations séparées. Ainsi, le gouvernement n'existe plus, puisque, par le progrès de leur séparation, les facultés, qu'il rassemblait autrefois, échappent à son initiative ; de l'anarchie sortira Tordre.
« L'équilibre des forces est substitué à. l'équilibre des pouvoirs, l'unité économique à la centralisation politique. » (1)
Et ailleurs : « Le gouvernement, au lieu d'être l'autorité représente le rapport de tous les intérêts. Au fond, le gouvernement a pour emblème, et peut être défini un assignat. Mais supposons qu3 ce gouvernement au lieu d'être considéré comme la représentation du rapport social, devienne ce rapport même, dès ce moment, comme tout rapport est idéal, le gouvernement cesse. Donc, qui dit gouvernement.
(1) Proudhon, Idée générale de la Hévolution au XIX^ siècle^
dit rapport des intérêts, c'est-à-dire une formule algébrique, n'ayant pas de représentant; qui dit rapport des intérêts, dit absence du gouvernement...» (1)
Tout cela sans doute est un peu plus clair ; est-ce toutefois bien clair? Ce grand jury, ce législateur, n'est-ce pas un véritable gouvernement, et, lorsque ce nouveau pouvoir sera appelé à trancher un conflit entre les différentes entités économiques, entre les diverses administrations indépendantes, quelle force aura sa décision, si on ne reconnaît au grand jury une autorité supérieure, et s'il n'a pas les moyens d'imposer cette autorité ?
Et pourtant, cette autorité est nécessaire. Proudhon le comprenait bien; il sentait que les administrations avaient besoin d'un modérateur suprême : les divers intérêts ne peuvent pas se régler, se limiter réciproquement, et, qu'on me permette ce mot trivial, se tasser comme des noix dans un sac, par leur simple mouvement, et par le seul exercice de leur liberté. Il faut un lien : ce lien, qu'on le veuille ou non, constituera un gouvernement.
Cette doctrine, si- nettement exposée par Proudhon, ne lut tout d'abord ni bien comprise, ni adoptée par les socialistes. Bakounine, au
(1) Proudhon, La Révolution sociale démontrée par le coup d*Etat.
■' ragitize^^y
Googte-
début, n'osait pas la faire sienne. «Il n'y a que deux moyens de convaincre les masses en la bonté d'une institution sociale quelconque : le premier, le seul réel, mais aussi le plus, difficile à employer, —parce qu'il implique la dissolution de l'Etat, c'est-à-dire l'abolition de l'exploitation publique organisée, de la majorité, par une minorité, — ce serait la satisfaction directe et complète des besoins et des aspirations du peuple, ce qui équivaudrait à la liquidation de l'existence de la classe bourgeoise ; encore une fois, à l'abolition de l'Etat. Il est donc inutile d'en parler. » (1)
Peu à peu, les esprits se sont accoutumés à cette audace. « L'importance donnée aux questions sociales est toujours à Tin verse des préoccupations politiques, » a dit Renan. (2) A force de répéter qu'il ne s'agissait plus d une révolution politique, mais d'une révolution sociale, que le xviii* siècle avait accompli la première, et que la seconde était réservée au xix% on en est venu à penser que les formes politiques étaient sans importance ; mais, avant de proclamer cette formule et d'adopter le mot d'anarchie, comme un programme, les doctrines politiques des travail-
(1) Bakounine, Dieu et VEtaU
(2) Kenan, Conférences d* Angleterre, Première conférence, Rome et le Christianisme,
__^ Dieiti2sJi)^ vjOOQIC ^
EXPOSÉ DKS DOCTftïNES AKAftCaiSTSâ 151
leurs ont traversé une série d'évolutions analogues à celles qui ont marqué la constitution de leurs doctrines sociales.
Au début, nous l'avons dit, Tlnternationale se préoccupait peu des questions politiques. En 1867, l'action politique est conseillée aux sections simplement comme un moyen propre à hâter la transformation sociale ; , en 1871, la Conférence de Londres, agissant sous l'inspiration dé Marx, faisait un pas de plus, et attribuait à Tactipu politique une importance égale à celle du mouvement économique, et la maxime célèbre qui résumait la doctrine des socialistes allemands, « la conquête du pouvoir politique est le premier devoir de la classe ouvrière, » figure pour la première fois dans une résolution émanant du pouvoir constituant de l'Association. Quelle serait la forme politique où devrait s'acheminer ainsi le parti ouvrier, le quatrième état, comme disaient les Allemands? La chose n'était pas élucidée, mais on soupçonnait Karl Marx de rêver quelque organisation autoritaire, où il prendrait une influence prépondérante.
Après cette prjèmière période d'hésitation, on devînt fédéraliste. Le fédéralisme était, en matière de constitution politique, l'expression des idées qui, en ce qui touche l'organisation de la propriété, avaient donné naissance au collectivisme communaliste. La commune était comme
la cellule des nouveaux physiologistes politiques. Le corps politique était une agrégation de communes, chaque commune gardant sa vie propre, son organisation personnelle, et se fondant, sans se perdre, dans la vie générale. (1)
(1) L'insurrection de la Commune de Pai:is et la Kévolution espagnole de 1873, furent l'expression de cette doctrine. Douze membres de la Commune faisaient partie de l'Internationale ; mais l'Internationale ne prit directement aucune part au mouvement, elle y fut même hostile. Les doctrines de la Communié étaient, en matière politique, opposées à celles de Tlnternationale, et on a pu expliquer son impuissance par cette considération que les membres delà Commune étaient en majorité ennemis de l'Etat et de l'intervention de l'Etat. V. de Molinari, Le mouvement socialiste et les réunions 'publiques y p. 205. — O. Gnocchi- Viani, Ulnternationale nella Commune di Parigi, Milan, 1879. V. aussi une brochure : La Commune. Londres 1872, par Arnould, Gournet, Dereure, Rouvier et Vaillant, ex-membres du conseil général de l'Internationale. Le mouvement insurrectionnel de Lyon, qui éclata le 28 septembre 1870, adopta un programme beaucoup plus avancé : il l'avait trouvé dans une brochure publiée quelques jours auparavant par Bakounine, sous le titre de Lettres à un Français, et répandue à profusion dans le midi de la France par les Internationalistes. Bakounine était venu à Lyon pour organiser le mouvement révolutionnaire. Voici l'affiche qui fut placardée à- Lyon, le 26 septembre, et au bas de laquelle figure, entr'autres, la signature de Bakounine : « République française. Fédération révolutionnaire des communes. — La situation désastreuse dans laquelle se trouve le pays , l'impuissance des pouvoirs officiels et l'indifférence des classes privilégiées, ont mis la nation française sur le bord de l'abîme. Si le peuple, organisé révolutionnairement, ne se hâte pas d'agir, son avenir est perdu, tout est perdu. S'inspirant de l'immensité du danger, et considérant que
IfXPOSlé DES DOCTRINES ANAÏlCHlStfiS 153
Maïs, de môme que la haine de l'appropriation avait battu en brèche le communisme d'état,puis le communisme communaliste, la haine de l'autorité détourna les esprits de la conception de l'Etat autoritaire, puis de l'Etat fédératif.
« A quoi bon, lisons-nous dans le Manifeste électoral publié par les groupes anarchistes de Paris en 1882 (1), à quoi bon, en effet, combattre l'autorité centralisée, pour en arriver tout
l'action désespérée du peuple ne saurait être retardée d'un seul instant, les délégués des comités fédérés du Salut de la France, réunis en comité central, proposent d'adopter immédiatement les résolutions suivantes : Article premier. La machine administrative et gouvernementale est abolie; le peuple de France rentre en pleine possession de luimême. — Art. 2. Tous les tribunaux criminels et civils sont suspendus, et remplacés par la justice du peuple. — Art. 8. Le paiement de l'impôt et des hypothèques est suspendu. L'impôt est remplacé par les contributions des communes fédérées, prélevées sur les classes riches, proportionneUement aux besoins du salut de la France. — Art. 4. L'Etat étant déchu ne pourra plus intervenir dans le paiement des dettes privées. — Art, 5. Toutes les organisations municipales existantes sont cassées, et remplacées dans toutes les communes fédérées par des comités du salut de la France. — Art. 7. Cette convention se réunira immédiatement à l'hôtel de ville de Lyon, comme étant la seconde ville d« France, et la plus à portée de pourvoir énergiquement à la défense du pays. Cette convention, appuyée par le peuple entier, sauvera la France. — Aux armes I »
(1) Manifeste électoral^ publié par les groupes anarchistes de Paris. Imp. Haff, 9, place du Collège de France, 1881 oa 1882.
simplement à décentraliser Tautorité 1 A quoi bon détruire l'Etat pour lui substituer trente-six mille Etats nouveaux, la menue monnaie de rancien?» Cette doctrine avait été déjà indiquée dans le programme de l'Alliance fondée en 1868, mais avec une certaine timidité : on acceptait encore des gouvernements, mais on comptait qu'ils devaient disparaître. « Ennemie de tout despotisme, ne reconnaissant d'autre forme politique que la forme républicaine, et rejetant absolument toute alliance réactionnaire (1), l'association repousse aussi toute action politique qui n'aurait pas pour but immédiat et direct le triomphe de la cause du travailleur contre [le capital. Elle reconnaît que tous les pouvoirs politiques et autoritaires actuellement existants, se réduisant de plus en plus aux simples fonctions administratives des services publics dans leurs pays respectifs, devront disparaître dans l'union universelle des libres associations tant agricoles qu'industrielles (2). » L'Alliance enseignait par conséquent l'indifférence et l'abstention en matière politique , et cette tactique fut bientôt recommandée par le journal de la Fédération
(1) Ceci faisait allusion à certaines coalitions de politique locale qui avaient, à propos d'élections, associé des sections de l'Internationale au parti conservateur.
(2) Statuts de l'Alliance, |4 et | 5. Mémoire de la Fédération jurassienne, pièces justificatives, p. 40.
normande VEgaliiéy qui tout d'abord avait pris part pour la doctrine Marxiste du « parti ouvrier ».
Tels sont, autant qu'il est possible de les préciser, les principaux points de la doctrine anarchiste : la religion abolie, les liens de la famille relâchés, la propriété anéantie, TÉtat supprimé.
Quant aux rapports du capital et du travail, ils sont, ainsi qu'on l'a pu voir, assez confusément organisés. Faute d'avoir à cet égard trouvé dans les publications anarchistes aucune étude spéciale et complète (1), nous avons dû en traiter à propos du régime de la propriété, et emprunter aux systèmes voisins, notamment au collectivisme, les indications nécessaires pour éviter une trop visible lacune. N'est-il pas singulier que les préoccupations mêmes, qui ont évidemment ' engendré le mouvement anarchiste, et ont présidé à son développement dans le monde ouvrier, n'aient. point donné naissance à une théorie spéciale de l'organisation du travail ?
(1) La brochure de Bontoux, Capital et travail, que j'ai citée plus haut, ne mérite pas le nom d'étude.
La double étude qui précède était nécessaire : après avoir fait l'historique du parti, et avoir exposé les doctrines, nous pouvons enfin aborder la question vraiment intéressante du sujet : l'anarchie constitue-t-elle un danger social?
Au premier examen, ces théories paraissent redoutables, on ne le peut nier. A les entendre professer en paroles violentes par des hommes d'autant plus aigris, qu'ils ont, en général, des tendances intellectuelles supérieures à leur situation, on se laisse surprendre par une instinctive inquiétude.
La réflexion fait vite justice de cette impression première.
Pour moi, j'ai pénétré dans Tantre du lion ; j'en ai fouillé, non sans peine, les obscurités. Je n'en suis pas revenu pâle et épouvanté ; je sors de la caverne de Galgachus, et je connais encore le sourire.
Non pas que cette étude n'ait ses tristesses : « Le comoiunisme, a dit Proudhon (1), est la religion de la misère, » et rien qu'à lire ces projets de réformes, rien qu'à entendre ces récriminations douloureuses, rien qu'à voir un instant monter dans le ciel de Tutopie tous ces nuages de rêves, on devine, si on ne le sait déjà, ce qu'ils contiennent de souffrances accumulées, d'efforts lassés et d'espérances déçues .
Mais, si on revient de cette étude l'âme pleine de pitié, on en revient l'âme exempte de'crainte.
C'est qu'un peu, bien peu de bon sens suffit à se défendre contre l'épouvantail de cette logomachie.
Je ne veux certes pas entreprendre une réfutation, ni montrer les conséquences de l'anarchie.
Pour répondre à ces prétendues doctrines, ce n'est pas à une discussion, mais à un enseignement qu'il faudrait avoir recours (2).
Ce travail, quelque facile qu'il soit, me mènerait trop loin ; et à vrai dire, les doctrines anarchistes ne méritent pas cet excès d'honneur. Les principes élémentaires de l'économie politique suffisent à les réfuter, et, si on cherche une application plus particulière au sujet qui nous occupe, je renverrai le lecteur au savant ouvrage de M. Paul Leroy - Beaulieu , Le Collectivisme; à
Cl) Idée générale de la Révolution.
(2) A. Rondelet, Les Réunions publiques et les Congrès ouvriers. — Lecofifre. Paris, 1869, p. 80.
Touvrage de M. Th. Bénard, intitulé : Le Socialisme d'hier et celui d* aujourd'hui; aux études classiques de Reybaud , . sur les Réformateurs modernes , et au travail si consciencieux de M. Sudre, sur le communisme (1).
Ces ouvrages, qui ne visent pas spécialement Tanarchie et dont quelques-uns sont anciens déjà, s'appliquent pourtant, avec une singulière propriété, aux doctrines actuelles.
On a dit que l'erreur, par cela même qu'elle était rerreur,était essentiellement variable et multiple ; que le champ où elle s'agitait était une étendue vague et sans bornes, tandis que le domaine de la vérité était étroit, stable et limité. Je douterais presque, aujourd'hui, de cet axiome banal : oui, l'erreur est variable, mais elle tourne autour de la vérité dans un cercle restreint. Elle est condamnée à cet éternel circuit, sous peine de s'écarter tellement de la vérité, qu'elle perd toute apparence, et se montre immédiaternent absurde. C'est ce qui explique que ces théories subversives ne soient jamais que des rénovations. Sans
(1) Le collectivisme, examen critique du nouveau 50ctaZtme, P. Leroy-Beaulleu, membre de l'Institut, Paris, Guillaumin et G^», 1884. — Le Socialisme d*hier et celui d'auJourd*hui, par Th. B. Bénard. Paris, Guillaumin et C'«, éditeurs, 1870. — Études sur les réformateurs, par L. Reybaud. Guillaumin, 1864, septième édition. — Histoire du communis^ne, par A. Sudre. Guillaumin, 1856, cinquième édition.
doute, de tout ce brassage d'idées, ressort parfois quelque rapprochement nouveau, digne qu'on s'y arrête. Mais, je le déclare, après une étude pour laquelle je m'étais débarrassé de tout parti pris, et que j'ai abordée avec cette bonne foi que réclamait Rousseau de ses contradicteurs (1), je n'ai rien trouvé dans le système anarchiste qui résistât à une analyse consciencieuse, faite à la lumière des vérités essentielles et indiscutables de la science économique.
Ce qui m'a frappé tout d'abord, (et je n'entends parler que des caractères extérieurs), c'est le vague des doctrines anarchistes. Rien n'est précis, rien n'est préparé pour l'application. Il semble que, de la devise adoptée par Owen, a Destruam et œdificabo, » les anarchistes n'aient gardé que le premier terme. Quelques-uns s'en tirent à bon compte et proclament, comme le faisait un délégué au Congrès de Berne, en 1876, « que les détails concernant l'organisation intérieure de cette société future seront l'afîaire de la postérité, et que vouloir les traiter aujourd'hui serait s'exposer à tomber dans le ridicule. » (2)
(1) Lettre à M..., édit. in-18 de 1793. t. XXXIII, p. 261.
(2) VIII" Congrès, p. 56. — « Nous voulons détruire l'Etat, disait le délégué italien Malatesta. Gomment s'organisera ensuite la société? Nous ne pouvons pas le savoir. Nous nous défions de toutes les solutions utopiques. Nous ne voulons plus du socialisme artificiel, fantastique, antiscientifique, du socialisme de cabinet, et nous le combat-
160 iMPmSSANCE Ï)ES ï)OCTRlNî?g ANARCHISTES
L'auteur de cette méthode à la portée de toutes les intelligences fut, il est vrai, vivement relevé de son péché de paresse intellectuelle. Pour se défendre, il eût pu invoquer l'autorité de Proudhon : « Le vulgaire croit, écrivait cet auteur, qu'une révolution doit amener nécessairement et immédiatement des améliorations : c'est une erreur, puisque toute révolution est essentiellement négative. La révolution sape et détruit de fond en comble : c'est son œuvre ; au temps et aux hommes incombe le soin de réédifier sur de nouvelles bases. Il est donc absurde de demander à une révolution des progrès immédiats, un corps de doctrine, un programme. » Et ailleurs : « Tout ce qu'on peut faire dans les temps de révolution, c'est de nier fortement le passé, et jusqu'à un certain point l'actualité ; puis de marquer le but idéal. Le plus fort des hommes ne fera jamais que cela, et à peine. » (1)
Toutefois les sérieux du parti anarchiste pensent au contraire qu'il faut s'occuper sérieusement de construire l'avenir, et cela, non-seulement en général, mais encore en indiquant d'une
trons comme réactionnaire. Notre seul but doit être de détruire l'Etat. Ce sera au fonctionnement libre et fécond des lois naturelles de la société à accomplir les destinées de rhumanité. »
(1) Proudhon. La Révolution démontrée par le coup d'état.
Impuissance des doctrines anarchistes 161
façon spéciale les voies de transition sur lesquelles l'action immédiate doit être dirigée. (1)
Combien je voudrais que ce programme eût été suivi 1 Combien j'aurais désiré trouver quelque part un projet de constitution bien net, bien précis, bien terre à terre, chapitre par chapitre, article par article, s'arrêtant aux détails, organisant le jeu des institutions nouvelles et me ramenant du rêve à la réalité. (2) J'ai cru un instant avoir découvert cette étude toute faite : c'était un petit placard, émanant du cercle d'études sociales de la Croix-Rousse (Lyon). Par malheur, cette constitution, en dépit de sa simplicité absolue et miraculeuse, n'était pas une constitution tout à fait anarchiste. J'ai lu bien des brochurCvS, bien des livres ; et, à chaque fois que j'entrais dans le vif de la question, et que je croyais enfin, sinon trancher, du moins saisir le nœud gordien, je me voyais incontinent ramené dans le champ sans limites de la critique générale, et j'obtenais, au lieu de conclusions, des déclarations de principes.
Les réformateurs se perdent parmi les consi-
(1) Diihring. Histoire critique de l'économie sociale et du socialisme,
(2) M. Schœffle a publié sous le titre àe Quintessence du socialisme un résumé delà doctrine collectiviste dont il est un des apôtres les plus autorisés. M.Malon a traduit cette brochure en français. T/ouvrage de M. P. Leroy-Beaulieu contient une réfutation en règle du traité de M. Schœffle.
dérations théoriques qui prêtent à la déclamation et au sentiment, et oublient de descendre aux faits, aux pfeuves, aux spécialisations, aux détails matériels.
Un autre caractère des doctrines anarchistes, bien apparent, et pour ainsi dire bien symptomatique, est la variabilité et la diversité selon les individus et selon les temps. Toutes ces espèces différentes diffèrent cependant peu les unes des autres ; elles se meuvent, comme je le disais, dans un cercle étroit d'hypothèses et d'in-. ductions, mais Tunité fait absolument défaut. On a dit, par allusion aux effets du libre examen : (( Il y a autant de protestantismes que de protestants.» Je peux dire qu'il y a autant d'anarchies que d'anarchistes. Il y en a même davantage ; car certains anarchistes ont professé successivement diverses opinions. Tout cela est conséquent aux principes. Dans un parti dont la liberté individuelle est le dogme fondamental, chacun pense, et conclut à sa guise ; des gens qui répudient toute autorité ne peuvent se soumettre à la règle magister dixiL
C'est là, en vérité, la raison d'être du parti.
Le protestantisme, en son temps, a de même
Malgré que le collectivisme confine à l'anarchie, et que sur bien des points les doctrines se confondent, on ne peut considérer le travail de M. Schœffle comme un exposé de la théorie anarchiste.
Impuissance des doctrines anarchistes 163
bénéficié d*un immense besoin d'indépendance, comprimé, depuis des siècles, dans Tordre philosophique et religieux : Tessor des études spéculatives se retrempant dans l'antiquité ; le réveil des esprits étonnés de voir que tout avaitété mis autrefois en question, que les solutions les plus contradictoires avaient répondu au môme problème, et que le doute antique n'avait rien respecté de ce qui, depuis lors, avait été admis pendant tant de générations, comme d'indiscutables vérités ; le spectacle des désordres qui minaient alors la hiérarchie ecclésiastique; tout avait concouru à favoriser le développement d'une doctrine fondée sur le libre exercice de la raison individuelle.
Nous assistons dans Tordre économique à une crise analogue. Mêlés, comme nous le sommes, aux événements de cette évolution, nous en apprécions imparfaitement la marche. Quand nous étudions le xvi" siècle, nous embrassons d'un regard le mouvement général des esprits : les détails disparaissent, et nous jugeons de l'ensemble. Les détails d'aujourd'hui troublent au contraire nos études : les petits faits s'accusent à nos yeux par autant de saillie que les événements considérables, et il faut que le temps vienne mettre ce tableau à la distance convenable, pour que tout y prenne sa place, et se réduise aux proportions relatives. Je ne crois
164 IMPUISSA.ÎfCE DES DOCTRINES ANARCHISTES
pas cependant me tromper en disant, qu'avant qu'il soit longtemps, la seconde partie du xix' siècle apparaîtra comme une nouvelle époque d'émancipation sociale.
Voyez quelle place tiennent dans nos préoccupations les laits de la vie économique, avec quelle attention nous suivons tous les mouvements du commerce, de l'industrie, des finances ; admirez combien rapide et puissant a été le développement de ces agents de la civilisation ; songez à tous les efforts faits pour améliorer l'organisation du travail ; et comparez enfin notre activité avec l'indifférence de nos devanciers en pareille matière. Les discussions religieuses, les querelles de dogmes nous laissent impassibles, mais comme la moindre question sociale nous passionne ! L'économie politique date de cent ans, de soixante ans à peine :
peut-être n'est-elle pas encore constituée à l'état de science ; et voici qu'elle est déjà contestée. Nous sommes plus précoces ou moins prudents que nos aïeux du xvr siècle, et nous ébranlons l'édifice avant de l'avoir achevé. C'est ainsi que le développement de la liberté politique a favorisé l'essor des réformateurs sociaux, de même qu'autre fois la renaissance philosophique encourageait les réformateurs religieux. Ce n'est plus l'autorité de l'Eglise et de la scholastique qu'il s'agit d'attaquer; c'est l'autorité de l'Etat
et dfe Tordre établi, — et il fauf avouer que les démolisseurs d'aujourd'hui travaillent du même courage que leurs prédécesseurs d'il y a deux siècles.
Mais, s'il est impossible d^imposer à cette œuvre ardente le frein d'une direction critique, et illogique de demander l'unité de conviction à ceux qui posent en principe la liberté individuelle absolue, n'est-il pas cependant permis de leur rappeler qu'il y a une autorité à laquelle tout penseur s'honore d'obéir : celle de la raison, du bon sens, de la vérité, de l'évidence. Comment donc se fait-il que les anarchistes s'épuisent en un tumulte d'affirmations contradictoires ? Comment se fait-il qu'il n'y ait pas une théorie franchement adoptée, sinon par tous, au moins par une grande majorité ? N'y en aurait-il donc, parmi toutes ces théories, pas une seule fondée sur la vérité ? « On cherche vainement a un parti, une école : il n'y a que des atomes « d'école et de parti. Il suffit qu'un chef s'élève, « pour qu'il soit à Tinstant désavoué. Une témé- « rite, quelque grande qu'elle soit, provoque « toujours une témérité plus complète. Ce ré- « sultat n'a rien qui doive surprendre. Il tient à « la nature même des éléments dont se compo- « sent ces partis. La présomption individuelle cr y joue un grand rôle, et l'activité indomptable « dont ils sont doués cherche un aliment dans
€ ces luttes intestines. (1) Ils se condamnent de € la sorte à la plus entière impuissance, mais « ils obéissent à leur instinct. Il serait diflQcile « de dire en quoi consistent les nuances qui les « distinguent : peut-être n'y faut-il voir qu'une « simple différence de noms. On cite des égali- « taires, des fraternitaires, des humanitaires, « des unitaires, des communitaires » Changeons ces appellations afin que ce jugement, qui date de 1842, s'applique exactement à notre temps, et disons : on cite des communistes, des collectivistes, des anarchistes, des guesdites, des broussistes, des possibilistes, des abstentionnistes, etc. a Cette récapitulation serait formidable, si on n'ajoutait que chacune de ces sectes ne compte qu'un petit nombre d'adhérents. Il en est même dont le chiffre est resté à l'unité : ce sont les seules qui se soient trouvées à l'abri d'un fractionnement nouveau. » (2)
Sans aller plus loin, je me crois déjà autorisé à conclure que des doctrines dépourvues de netteté, de précision, de maturité, de fixité, d'u-
(1) € Chez la plupart de nos agitateurs les demandes de réforme sont des prétextes : ils n*y croient pas et ne s*en soucient' guère. Ils seraient fâchés qu'on leur en discutf\t la possibilité, et qu'on les mît en demeure de procéder à l'exécution. » (Proudhon, De la capacité politique des classes ouvrières.)
(2) L. Reybaud, Étude sur les réformateurs : des idées et des sectes communistes.
nité et de cohésion; tiraillées en tout sens par les ambitions ou les vanités personnelles, s'agitent en vain pour soulever les masses. Elles feront sans doute illusion à quelques esprits, elles les séduiront par leur côté passionné et leur apparence généreuse : elles resteront sans empire véritable sur la foule. Il ne suffît pas, pour ébranler et transformer Tordre social,d'une apparence philosophique ou d'une tendance sentimentale. Ce serait à désespérer de la raison humaine, si elle se laissait si facilement duper. Rien n'a de force en dehors de la précision.
Vouloir, c'est pouvoir, a-t-on dit. Cela est vrai ; mais on ne veut que ce qu'on comprend. Et c'est là le vice irrémissible de ces théories : elles s'imposent mal à la volonté, parce qu'elles ne s'imposent pas à l'intelligence.
Cet examen superficiel des doctrines anarchistes, ce coup d'œil jeté pour ainsi dire sur leur forme extérieure me rassure déjà.
Mais il est une autre observation plus importante qui se présente immédiatement à Tesprit.
Ces doctrines ne sont pas nouvelles : elles ont existé de tout temps, et non seulement on retrouve les mêmes idées, mais encore les mômes idées exprimées dans les mômes termes.
De tout temps, il s'est rencontré des esprits, tourmentés des misères humaines, qui ont cherché à y remédier par une réorganisation sociale.
Comme les anarchistes, c'est la société qu'ils ont accusée des maux individuels, et rejetant sur celle-ci la responsabilité que les moralistes font peser sur les individus (1), c'est la société qu'ils ont maudite. Et Dieu sait que, pas plus que les anarchistes, les autres réformateurs ne Tout épargnée I Quelle haine! quelles accusations! quelles invectives ! Et aussi, comme chez les anarchistes, quelles tendances détestables, sous le couvert d'intentions généreuses !
La révolte contre la société, prêichée comme un droit, sanctifiée comme un devoir, légitimée dans ses plus atroces violences, sous prétexte qu'au-delà du fleuve de sang s'ouvre la terre promise ; la responsabilité personnelle effacée par la substitution du devoir collectif au devoir individuel ; l'excuse en faveur du vice , l'indulgence à l'égard du crime, sous prétexte que la dépravation est une maladie, dont l'organisation sociale est cause ; mais, sur tout cela, jeté comme un manteau, Tintérôt des classes laborieuses, le souci des déshérités, la pitié des humbles, des petits, des souffrants ; si bien qu'on se prend parfois de sympathie envers ces novateurs, et qu'on -oublie leur aveuglement, pour ne voir que la générosité de leurs rêves.
Tout cela est aussi vieux que le monde !
(1) «Avec une bonne organisation sociale, éciivait Restif de la Bretonne, la vertu devient inutile. »
IMPtnSSANCE DES DOCTRINES ANARCHISTES 169
L'athéisme et le communisme ne sont pas nés d'hier. Les attaques contre la religion, contre la famille, contre la propriété, contre TEtat n'ont jamais manqué. Certes, la différence des temps et des milieux en modifie le caractère ; mais si les armes changent, ce sont bien toujours les mêmes ennemis.
Les attaques contre la religion ne se produisaient pas sous la forme de l'athéisme, dans les sociétés profondément religieuses de l'antiquité ou du Moyen-Age. La philosophie ébranlait le paganisme ; une religion plus pure achevait de le ruiner ; plus tard, on attaquait l'autorité de l'Eglise au nom de la liberté d'examen, et la discipline canonique au nom de l'histoire. On opposait le dogme au dogme, la Bible à la» doctrine ecclésiastique, la révélation à l'interprétation.
La simonie, la vénalité du clergé, son ambition, sa corruption, son luxe, devenaient au xvr siècle, des arguments d'une puissance étrange dans la bouche de tous les sectaires, qui sous l'empire de préoccupations à la fois religieuses, sociales et politiques, travaillaient alors l'Europe.
Les vices des hommes servaient d'armes contre les institutions.
C'est là un phénomène qui se présente dans toutes les transformations d'ordre intellectuel :
Tesprit humain est si misérablement penché vers la matérialisation des idées, et il est en môme temps voué à une si irrémédiable incertitude à Tégard du problème de nos destinées, que rarement voit-on les doctrines succomber simplement devant les doctrines ; le raisonnement est impuissant en face de convictions d'habitude. Il faut encore le ferment des passions, le levain des personnalités pour soulever la pâte molle et indolente des esprits.
Pas un, assurément, de ces nombreux réformateurs ne prêchait Tathéisme; tous professaient, au contraire, la nécessité d'une religion. C'était au nom de la religion, qu'ils combattaient la religion : c'était leur raison d'être et leur iorce.
L'athéisme n'apparait dans les doctrines des utopistes qu'à la fin du xviii" siècle. C'est Brissot de Warville, qui, le premier dans ses Recherches philosophiques sur le droit de propriété et le voly posa rathéïsme comme une des bases nécessaires d'une nouvelle organisation sociale.
Depuis, l'athéisme est devenu une des banalités qui traînent dans les bas fonds du socialisme. Toutefois, parmi les novateurs sérieux, c'est-àdire parmi ceux qui apportent de la conscience et de la dignité jusque dans leurs folies, je ne vois guère d'athées que Proudhon et Richard Owen : Rousseau, Saint-Simon, Fourier, Pierre Leroux, Louis Blanc sont déistes.
Depuis quelques années, les études sociales ont été abordées par des esprits de provenances diverses, souvent mal préparés, munis d'une dose insuffisante d'instruction et de réflexion, inhabiles aux spéculations philosophiques, plus prompts à la négation qu'à l'étude, plus enclins à la violence qui tranche les questions, qu'à la patience qui les résout.
L'athéisme s'offrait naturellement à cette nouvelle classe de socialistes. C'est la théorie la plus simple, la plus aisée, la plus brutale, qui supprime toute la difficulté : c'est celle qui devait triompher. Aussi constatons-nous que la plupart des sectes, recrutées actuellement dans le monde ouvrier, professent l'athéisme.
Il y eut une courte période, (le fait est assez singulier pour qu'il mérite d'être rappelé), pendant laquelle la religion et le socialisme semblèrent, non pas se réconcilier, mais se tolérer mutuellement, avec une certaine déférence. Ce fut au milieu du siècle. L'influence d'un petit groupe d'hommes éminents , qui avaient constitué le parti du catholicisme libéral, ne fut pas étrangère à ce rapprochement, et, il est permis, en se souvenant de l'accueil favorable fait par le clergé et les catholiques à la révolution de 1848, de penser qu'à côté d'autres considérations, la théorie de l'alliance de la liberté et de la religion a été pour quelque chose dans ce premier
élan d'enthousiasme. Malheureusement, en dépit de Tascendant passager du génie, le public se rendait facilement compte du désaccord intérieur qui séparait les catholiques purs des catholiques libéraux. L'école des Montalembert, des Lacordaire resta toujours isolée dans le catholicisme. Vainement, ils prenaient pour épigraphe: « Dieu et Liberté;» vainement, ils proclamaient que toutes les réformes peuvent s'accomplir au sein du catholicisme, et que le progrès social doit y croître et fleurir à l'aise, sans craindre que les dogmes traditionnels opposent jamais un obstacle à ses plus libérales expansions, sans craindre non plus que l'expansion du progrès brise le moule des dogmes immuables. Dans ces montées de sève et de jeunesse, il y avait une ardeur inquiétante et un esprit d'initiative qui sentaient l'indépendance; sans désavouer des hommes dont le génie avail un rayonnement de noblesse et de séduction , le camp des catholiques austères les considéra toujours comme des enfants perdus. Il faut lire ce qu'en dit Renan, dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse^ pour se rendre compte de l'impression que ressentait le monde orthodoxe de Saint-Sulpice et d'Issy, aux échos des conférences de Notre-Dame, ou à la lecture des articles de V Avenir.
En outre, l'ombre des solidarités compromettantes pesait sur les novateurs. Tous deux mêlés
byGoogk
activement au siècle, professant tous deux que le catholicisme s'accommodait de toutes les formes politiques, jetés tous deux dans un mouvement d'esprits et d'événements où leurs croyances semblaient égarées; entourés à un certain moment de sectes sociales vouées à Tirréligion, et qui cependant, par l'effet soit d'une certaine parenté intellectuelle et d'un pareil besoin de liberté, soit d'une égale antipathie à Tégard du gouvernement de Louis-Philippe, soit encore d'un calcul politique ou de l'espoir inavouable d'une conversion, manifestaient, à leur égard, des sentiments de respectueuse prévenance, ils ne pouvaient éviter que leur popularité se tournât en défaveur auprès des puristes du catholicisme. Si bien que, tenue en suspicion de part et d'autre, leur œuvre de réconciliation devait fatalement échouer.
La paix entre le socialisme et le catholicisme fut de courte durée. Et, si les premières années du second Empire ne permirent pas aux revendications de se produire, lorsqu'un peu de liberté fut rendue au parti populaire, on constata bien vite que la guerre à la religion était écrite en tête de tous les programmes ouvriers.
Aujourd'hui, la division est plus profonde qu'elle n'a jamais été.
Faut-il y voir un danger social ?
On peut, on doit en gémir, quelque opinion qu'on ait. Qu'on prenne garde à ne point
donner à TEglise un rôle politique dans TElat, cela est conforme à la conception de l'Etat neutre et indifférent en matière de religion ; mais, prétendre d'autre part que la religion est une école de servilité, d'affaiblissement intellectuel et moral, comme le professent les anarchistes , proscrire l'église, la religion, l'idée même de Dieu, c'est une folie, un oubli de la première de toutes les libertés, de la liberté de conscience.
Est-ce un danger ?
Au point de vue purement social, et dans l'organisation politique actuelle, la religion est importante comme discipline morale. Le dogme, à cet égard, importe peu ; l'intérêt humain de la société n'est en jeu qu'en ce qui concerne la morale de la religion. Si les anarchistes m'assurent que la morale indépendante prendra sur les volontés autant d'empire que la morale religieuse, je ne concevrai plus d'inquiétude.
J'avoue, toutefois, que c'est moins cette certitude qui me rassure,qu'une autre considération. Le sentiment religieux est trop naturel à l'homme , pour que l'athéisme puisse jamais avoir beaucoup d'adeptes, et je passe, en répétant le mot de Bacon : « L'athéisme n'a jamais ébranlé les empires. »
En ce qui concerne l'organisation de la famille, les anarchistes encore timides aujourd'hui, peuvent, s'ils le veulent, s'abandonner à toutes les
IMPUISSANCE DES DOCtRIÏÎES ANARCHISTES 175
audaces, sans craindre que jamais leur folie dépasse celle de leurs devanciers. Platon (1), Carpocrate, Prodicus, les Florians dans l'antiquité; plus tard Dulcin, Campanella et David Georges ; de nos jours les Doukhoborstes en Russie, les Frères du libre amour dans TEtat de New- York ont montré jusqu'où pouvait s'égarer l'utopie en pareille matière.
La doctrine de la communauté des biens est tout aussi vieille que celle de la communauté des femmes. « L'humanité depuis sa naissance, a dit Proudhon, chancelle comme un homme ivre, entre le communisme et la propriété.» Le communisme, c'est la défroque que tous les novateurs ont endossée, qu'ils se transmettent d'âge en âge, toujours plus usée, et plus misérable, et qui, malgré reprises et ravaudages, n'est plus aujourd'hui qu'une loque ridicule.
« Quelque part que cela se réalise ou doive se réaliser, il faut que les richesses soient communes entre les citoyens, et qu'on apporte tous les soins imaginables à retrancher du commerce de la vie jusqu'au nom de propriété. :> Cest ledivin Platon
(1) « Je ne pense pas qu'on me conteste les grands avantages de la communauté des femmes et des enfants, si eUe peut se réaliser ; mais je pense qu'on m'en contestera surtout la possibilité. » Platon. De la République, -^ Trad. Cousin, t. IX, p. 269. V. Aristote, Politique, II. 2; et Histoire des animaux^ X, 1.
qui parle ainsi. (1) Faut-il passer en revue tous les penseurs qui ont prêché le communisme, et Thomas Morus, (2) de qui Erasme disait, qu'il n'est pas dans l'histoire de caractère qui ait plus approché de la perfection, et Gampanella, (3) ce héros de la conviction philosophique qui, en plein xvir siècle, fut torturé trente-cinq heures de suite, qui subit sept fois ce supplice, qui passa vingt-sept ans en prison, sans rétracter un mot de ses opinions, sans fléchir, demandant seulement à ses geôliers des livres, du papier et
(1) Platon, Les lois, liv. V. Trad. Cousin, t. VII, p. 282 et argument, p. 50. V. La République passim.
(2) Th. Morus. « L'égalité est je crois impossible dans un état où la possession est solitaire et absolue. Voilà ce qui me persuade invinciblement que l'unique moyen de distribuer les biens avec équité, avec justice et de constituer le bonheur du genre humain, c'est l'abolition de la propriété. Tant que le droit de propriété sera le fondement de l'édifice social, la classe la plus nombreuee et la plus estimable n'aura en partage que disette , tourments et désespoir. » {Royaume d'utopie 1518.)
(3) Gampanella (Civitas solis 1642) voit dans Tégoïsme la racine de tous les maux de la société. Chacun s'agite isolément dans sa sphère propre et souvent met obstacle à la réalisation du but social. L'intérêt particulier seul mobile de nos actions est le grand fléau du monde. Supprimez l'intérêt particulier, il ne restera que l'intérêt général. A la dissémination et à l'antagonisme des forces de la société, provenant de l'intérêt personnel, doit succéder l'union et l'harmonie des forces maintenues par l'intérêt général. Donc la propriété, source de l'égoïsme, doit être abolie. Le travail subsistera , grâce à l'esprit de dévouement , à l'esiprit de corps et au zèle pour le bien de tous. — C'est la théorie de Platon (De la République), de Proudhon, de L. Blanc, d'Owen.
des plumes, pour nourrir sa pensée, et garder trace de ses méditations, et qui mourut pensionné de Louis XIII et protégé par le Pape ; et Morelly, {Code de la nature 1755) (1) et Mably, {Du gouvernement et des lois de la Pologne 1781) (2)
(1) 1V« Partie : Modèle de législation conforme aux intentions de la nature. Lois fondamentales et sacrées qui couperaient racine aux vices et à tous les maux de la société : a 1" Rien dans la société n'appartiendra singulièrement ni en propriété à personne, que les choses dont il fera un usage actuel pour ses besoins, ses plaisirs, ou son travail journalier. 2* Tout citoyen sera homme public, sustenté et entretenu aux dépens du public. 3* Tout citoyen contribuera pour sa part à l'utilité publique, selon ses forces, ses talents et son âge : c'est sur cela que seront réglés, ses devoirs conformément aux lois distribu-
tives Tout citoyen, qui aurait tenté par cabale ou
autrement d'abolir les lois sacrées pour introduire la détestable propriété, sera enfermé pour toute sa vie, comme un fou furieux et ennemi de l'humanité, dans une caverne bâtie au lieu des sépultures publiques. Son nom sera pour toujours effacé da dénombrement des citoyens ; ses enfants et toute sa famille quitteront ce nom, et seront séparément incorporés dans d'autres tribus, cités ou provinces. »
(2) Mably prêche l'égalité et la communauté des biens. L'inégalité des biens est à ses yeux une conséquence de l'inégalité des facultés, laquelle est une conséquence de l'inégalité de l'éducation. Il conclut à l'abolition de la propriété individuelle, de l'hérédité, et du droit de tester. Il ne se dissimule pas que les trois quarts du genre humain disparaîtront dans la révolution qu'il propose : « Mais il vaut mieux ne compter qu'un million d'hommes heureux sur la terre entière, que d'y voir cette multitude innombrable de misérables et d'esclaves qui ne vit qu'à moitié dans l'abrutissement et la misère. »
et Babœuf, (Charte de VÉgahU) (1) et Owen, {Nouveaux aperçus sur la société ^ ou essais sur la formation du caractère humain 1812) (2) et Saint-Simon, et Proudiion, (3) et Cabet. (4)
(1) ■ Art. 1. La nature a donné à chaque homme un droit
égal à la jouissance de tous les biens Art. 6. Nul
n'a pu sans crime s'approprier exclusivement les biens de la terre et de l'industrie. Art. 7. Dans une véritable société, il ne doit y avoir ni pauvres ni riches. Art. 8. Les riches qui ne veulent pas renoncer au superflu en faveur des indigents sont les ennemis du peuple . — Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. Ceux qui usurpent la souveraineté devront être mis à mort par les hommes libres. Toute opposition sera vaincue sur le champ par la force. Les opposants seront exterminés. — Tous les biens des émigrés, des conspirateurs, et de tous les ennemis du peuple seront distribués sans délai aux défenseurs de la patrie. Les malheureux de toute la république seront immédiatement meublés et logés dans les maisons des conspirateurs. La grande communauté nationale entretient tous ses membres dans une égale et honnête médiocrité : elle leur fournit ce dont ils ont besoin. » — Les tirades sur l'égalité, sur la communauté des biens, sur l'illégitimité de la propriété, sont un des lieux communs favoris de la littérature révolutionnaire. V. de Laveleye, Le socialisme contemporain. Introd. p. xn.
(2) Selon Owen, l'homme n'est pas libre, et par suite n'est pas responsable. De ce principe il conclut à l'égalité absolue des conditions dans l'ordre social, par conséquent à l'abolition de la propriété, à la suppression du commerce par intermédiaire et de la monnaie, à l'échange direct des produits contre les produits.
(3) Voir à l'égard de Proudhon ce que j'ai dit p. 107.
(4) « Le territoire ne forme qu'un seul domaine, indivis,
Lorsqu'on lit dans le Code de la Nature de Morelly : « Tout individu est homme public. Il doit être sustenté , entretenu et occupé aux dépens du public. Les individus ne possèdent rien en propre; ils échangent entre eux les fruits de la terre, dans la mesure de leurs besoins, » ne croit-on pas lire un article du Droit Social ?
Lorsque le manifeste des Égaux de Babœuf proclame : « Plus de propriété individuelle des terres; la terre n'est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance commune des h'uits de la terre ; les fruits sont à tout le monde. Nous déclarons ne pouvoir souffrir davantage que la très-grande majorité des hommes travaille et sue au service et sous le bon plaisir d'une extrême minorité. Assez et trop longtemps, moins d'un million d'individus disposa de ce qui appartient à plus de vingt millions de leurs
social, national, commun, exploité par le gouvernement avec toute la* puissance nationale, avec tous les citoyens pour ouvriers, dans l'intérêt de tous. Les produits sont recueillis dans de vastes magasins, et le gouvernement fait fabriquer tout ce qui a besoin d'être travaillé pour servir à la nourriture, au vêtement, au logement et à l'ameublement. Supposez alors qu'il distribue également à tous pour une jouissance commune ou séparée, quels avantages ! Plus de clôtures, plus de murs, plus de mauvaise culture, plus de mauvaise exploitation, plus un seul pouce de terre inculte I Plus d'inquiétude sur l'existence, plus de souci du lendemain, plus de discorde, plus de haine, plus de guerre ! » Douze lettres d'un communiste à un réformiste sur la communauté 1843.
semblables, de leurs égaux, » n'est-ce pas là un manifeste anarchiste?
Et, si des régions nécessairement agitées où se plaisent les novateurs, nous montons plus haut, dans la sphère des spéculations pures et des méditations philosophiques ; si nous interrogeons les grands penseurs qui se sont posé le problème de la légitimité de la propriété, ne sommes-nous pas effrayés des réponses qu'ils nous donnent, et des conséquences terribles dont ces réponses sont grosses ?
Bossuet, résumant la doctrine de tous les théologiens (1) et des jurisconsultes du moyen-âge, écrit : « Sans le gouvernement, la terre et tous ses biens sont aussi communs entre les hommes que Tair et la lumière; selon le droit primitif de la nature, nul n'a de droit particulier sur quoi que ce soit, et tout est en proie à tous. Du gouverne-
(1) « La nature a engendré le droit de communauté , et c'est l'usurpation qui a fait la propriété». (Saint- Ambroi se), c Le riche est un larron. » (Saint-Basile.) c L 'opulence est toujours le produit d'un vol; s'il n'a été commis par le propriétaire actuel, il l'a été par ses ancêtres. » (Saint-Jérôme), c Le riche est un brigand. Il faut qu'il se plie â une espèce d'égalité en donnant son superflu. Il vaudrait mieux que tous les biens fussent en commun, w (St-Jean-Ghrysostôme.) « En bonne justice tout devrait appartenir à tous. C'est l'iniquité qui a fait la propriété privée. » (Saint-Glément.) — Voir F. Villegardelle, Histoire des idées sociales avant la Révolution, ouvrage bizarre où l'auteur prêche le communisme en s'appuyant sur les Pères de l'Eglise.
byGoogk
ment est né le droit de propriété, et, en générai, tout droit de propriété vient de l'autorité publique. » (1)
Et écoutez, à côté de cette grande voix paisible, Tamère insistance de Pascal : « Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres ? Mais, n'est-ce pas par mille hasards, que vos ancêtres les ont acquises, et qu'ils les ont conservées. Mille autres, aussi habiles qu'eux, ou n'ont pu les acquérir, ou les ont perdues, après les avoir acquises. Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque voie naturelle, que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous, et qu'ils les ont conservés? Cela n'est pas véritable. Cet ordre n'est fondé que sur la seule volonté des législateurs qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n'est prise d'un droit naturel que vous ayez sur ces choses. S'il leur avait plu d'ordonner que ces biens après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retourneraient à la république après leur mort, vous n'auriez aucun sujet de vous en plaindre. Ainsi, tout le titre, par lequel vous possédez votre bien, n'est pas un titre de- nature, mais d'un établissement humain. Un autre tour d'imagination dans ceux
(1) Et ailleurs : « Les murmures des pauvres sont justes. Pourquoi cette inégalité des conditions ? » (Sermon su7^ les dispositions relativement aux nécessités de la vie), — Voir aussi le sermon sur la dignité des pauvres dans l'Eglise^
qui ont fait les lois vous aurait rendu pauvre, et ce n'est que cette rencontre des hasards qui vous a fait naître avec la fantaisie des lois favorables à votre égard, qui vous met en possession de tous ces biens. » Et ce passage si émouvant : « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfa ats. — C'est là ma place, an soleil. » (1)
Cette théorie, qui fut celle de Rousseau (2), de Montesquieu (3), de Necker (4), de Mira-
(1) Pascal, 1*^ discours sur la condition des grands, p. lh; Pensées art. VI, n* bO, p. 94 Dezobry 1852.
(2) Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'est avisé de dire :« Ceci est à moi, » et a trouvé des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la guerre civile. Que de crimes, que de guerres, que de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût pas épargnés au genre humain celui qui arrachant ces pieux, et comblant ces fossés, eût dit à ses semblables : « Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne, » Inégalité des conditions parmi les hommes, tom. IV. 2m« partie p. 95, édit .Amsterdam Rey 1755.
(3) * (îomme les hommes ont renoncé à leur indépendance naturelle pour vivre sous des lois politiques, ils ont renoncé à la communauté naturelle des biens pour vivre sous des lois civiles. Ces premières lois leur acquirent la liberté ; les secondes la propriété . »
(4) Necker dans son livre sur la Législation des grains s'exprime ainsi : « Votre titre de possession est-il écrit dans le code ? Avez - vous apporté votre terre d'une planète voisine ? Non ; vous jouissez par l'effet d'une convention. » Et ailleurs, parlant de l'antagonisme entre le travailleur et le riche : c Combat obscur et terrible, où le fort opprime le faible, à l'abri des lois, où la propriété
byGoogk
beau (1), de Tronchet (2), de Benjamin Cons-
accable le travail du poids de sa prérogative. Les propriétaires ont le pouvoir de ne donner en échange du travail que le plus petit salaire possible. Les uns imposent toujours la loi, les autres sont contraints de la recevoir. » (P. 176, Paris, Pisset). — Ces doctrines avaient trouvé en Allemagne un interprète puissant. Fichte écrivait : « La propriété ne peut avoir d'autre origine que le travail. Quiconque ne travaille pas n'a pas le droit d'obtenir de la société des moyens d'existence. » (Matériaux pour justifier la Révolution française). — « Celui qui n'a pas de quoi vivre ne doit ni connaître ni respecter la propriété des autres, attendu que les principes du contrat social ont été violés à son détriment. Chacun doit avoir une propriété à lui ; la société doit à tous les moyens de travail et tous doivent travailler pour vivre. » {Principes de droit naturel). Et dans son Rechstat, il formule la théorie collectiviste : « Le travail et la répartition seront organisés collectivement ; chacun, pour une part déterminée de travail, reçoit une part déterminée de capital qui constitue sa propriété, conformément au droit. La propriété est ainsi universalisée. Personne ne peut avoir du superflu, quand tous n'ont pas le nécessaire, et le droit de propriété sur les objets de luxe n'a aucun fondement, tant que chaque citoyen n'a pas sa part nécessaire de propriété. Les agriculteurs et les ouvriers s'associeront pour produire le plus avec le moins d'efforts possible. »
(1) Cl La loi seule constitue la propriété, parce qu'il n'y a que la volonté politique qui puisse opérer la renonciation de tous, et donner un titre commun, un garant à la jouissance d'un seul. En effet, Messieurs, qu'est-ce que la propriété en général % C'est le droit que tous ont donné à un seul de posséder exclusivement une chose à laquelle, dans l'état naturel, tous avaient un droit égal. » Discours sur la propriété des biens du clergé. V. aussi discours sur les mines,
(2) c C'est rétablissement seul de la société, ce sont les lois conventionnelles qui sont la véritable source du droit de propriété. »
tant, (1) qui était celle de M. Laboulaye, (2) ouvre la porte au communisme. Avouer que la propriété n'est qu'une convention des lois positives, ne conclure qu'à la simple légalité de la propriété, c'est presque conclure à Tillégitimité ; c'est au moins abandonner le plus solide rempart de la défense. Et, à vrai dire, cette théorie sur Torigine du droit de propriété est le fondement de la doctrine anarchiste. La terre n'est à personne, le capital n'esta personne. Actuellement, par l'efifet d'une fiction légale, l'appropriation individuelle existe. C'est une erreur de la loi, c'est une injustice. Il faut changer la loi ; il faut détruire la propriété.
C'est ainsi que, se réclamant des plus grands publicistes modernes, les anarchistes pensent qu'ils ont le droit, puisque le régime de la propriété relève de la loi positive, qu'ils ont le devoir, puisque l'appropriation individuelle est contraire au droit naturel, de prêcher le communisme et la rénovation sociale.
Et c'est ainsi que nous retrouvons ce qui est toujours, dans tous les temps, sans exception, au fond de toutes les révolutions : le conflit soulevé entre le droit naturel et le droit positif,
(1) V. Cours de politique constitutionnelle.
(2) Laboulaye, Histoire du droit de propriété en Occident (Paris 1839).
c'est-à-dire entre la conscience et la loi. C'est là réternel drapeau de tous les révolutionnaires; c'est parfois leur excuse aux yeux des contemporains, c'a été souvent leur justification devant l'histoire.
En résumé, on ne rencontre pas une idée originale dans la doctrine anarchiste. En politique, les anarchistes sont les disciples de Proudhon ; en religion, ils sont les élèves de bien des maitres; en économie, sociale, ils sont les copistes de tout le monde.
J'ai insisté sur la banalité de ces théories, parce que celte constatation préliminaire permet de répondre historiquement à la question que je me suis posée, à savoir, si ces théories constituent un danger social. Nous venons de les voir mêlées à toutes les sociétés, prôchées dans tous les temps par des apôtres divers. Quels désordres ont-elles enfantés ? Car, si elles sont dangereuses aujourd'hui, elles l'étaient hier, et, si elles menacent la société actuelle, elles ont déjà dû la troubler autrelois.
J'ai bien cherché, j'ai lu bien des historiens ; je ne prétends pas avoir lait en détail le tour de l'histoire universelle, et sans doute j'ai commis quelque oubli ; mais je n'ai trouvé que deux mouvements populaires, fomentés par des théories sociales analogues à celles des anarchistes.
La première de ces révolutions eut lieu en
Perse au vi* siècle : je n'en aurais pas parlé, car les faits sont trop mal connus, et se sont passés dans un pays trop étranger à nos mœurs pour qu'il soit permis d'en tirer argument ; je n'en aurais pas parlé, si cette révolution n'offrait pas une circonstance absolument remarquable et unique, bien faite pour étonner ceux qui prétendent que « les bourgeois ne se prêteront jamais de bonne grâce à l'essai loyal de l'anarchie » : la communauté des biens et des femmes, l'égalité des rangs et des fortunes ont été mises en pratique sur un ordre du roi lui-même, fanatisé par un novateur. (1) Cet essai, le seul essai en grand que je connaisse, ^ut suivi d'une série de catastrophes politiques et sociales, et se termina enfin par le retour à la monarchie, et la condamnation à mort de Mazdak et de dix mille de ses sectateurs. Les supplices eurent lieu en masse et durèrent plusieurs mois ; malgré l'horreur des tortures et le nombre des victimes, les doctrines communistes se perpétuèrent jusqu'au temps de l'islamisme.
(1) Mazdak, grand pontife des mages, né à Istakar en 470, mort en 535, entreprit, à la suite de la famine et de la peste qui ravagèrent la Perse en l'an 500, une réforme sociale et religieuse : attaquant les abus, prêchant la fusion des deux principes du bien et du mal, la communauté des biens et des femmes, l'égalité des rangs et des fortunes, il entraîna un nombre immense de disciples, et le roi, parmi eux.
Au XVI' siècle, des doctrines absolument comparables aux doctrines anarchistes engendrèrent un mouvement considérable, et ensanglantèrent l'Europe. Je veux parler de la guerre des Anabaptistes.
C'est la seule insurrection de doctrines dont le passé nous montre l'exemple. Les dernières recherches historiques ont démontré que les autres insurrections qui agitèrent le xvi* siècle ne furent entachées ni de communisme, ni de théories sociales réformatrices. Les Vaudois et les Albigeois, qui inondèrent de leur sang les vallées du Piémont et le midi de la France, Wiclef et les Lollards, qui. firent trembler l'Angleterre, la grande sédition de Wat Tyler, de John Bail, et celle de Jack Straw qu'on a parfois rapprochée, à titre de tentative, de la Révolution de 1789, ne furent, en réalité, que des mouvements religieux. Sans doute, ces soulèvements ne peuvent pas s'expliquer par l'ardeur seule de convictions purement spéculatives; ils furent compliqués, comme tout soulèvement populaire, de revendications matérielles. Mais leur cause et leur but n'étaient point une réforme sociale.
L'insurrection des Anabaptistes était, au contraire, essentiellement sociale, et elle ofTre ce véritable intérêt que les doctrines anabaptistes rappellent exactement, sauf la dif-
férence des temps et des milieux, les doctrines anarchistes.
L'anabaptisme ne fut, au début, qu'une secte religieuse ; mais Thomas Mùnzer tira des principes religieux qu'elle professait les conséquences extrêmes, et transforma une opinion religieuse en une doctrine de réforme sociale et politique. De Tégalité des fidèles devant Dieu, il conclut à Tégalité politique absolue et à Tabolition de toute autorité temporelle; du devoir de la fraternité chrétienne à la communauté des biens.
C'est bien là, issue de principes différents, mais aboutissant aux mêmes conséquences, la doctrine des anarchistes: « Nous sommes tous frèrQs, disait Mûnzer, et nous n'avons qu'un commun père dans Adam. D'où vient celte différence de rangs et de biens, que la tyrannie a introduite entre nous et les grands du monde ? Pourquoi gémirions-nous dans la pauvreté, et serions-nous accablés de travaux, tandis qu'ils nagent dans les délices ? N'avons-nous pas droit à l'égalité des biens qui, de leur nature, sont faits pour être partagés sans distinction entre tous les hommes ? La terre est un héritage commun, où nous avons une part qu'on nous ravit. Quand avons-nous donc cédé notre portion d'hérédité paternelle? Qu'on nous montre le contrat que nous en avons passé ? Rendez-nous, riches
du siècle, avares usurpateurs, les biens que vous nous retenez dans Tinjustice 1 » Est-ce Mùnzer, est-ce Kropotkine qui parle ainsi ?
Pourtant, il ne faudrait pas sy tromper, ni conclure, de Tanalogie des doctrines et du langage, à l'existence actuelle d'un danger analogue.
L'insurrection des Anabaptistes, à elle seule, eût été peu de chose ; mais elle se trouva soutenue, fortifiée, doublée d'une véritable insurrection politique contre l'oppression ecclésiastique et féodale.
Cette insurrection politique, qu'on a appelée la guerre des paysans, fut un mouvement général et profond, qui ébranla toute la constitution de l'Allemagne, et la tentative de révolution sociale qui se manifesta alors, n'en fut presque qu'un épisode.
Ces deux insurrections, qui éclatèrent en même temps, qui étaient nées d'aspirations bien différentes, furent mêlées l'une à l'autre par le hasard des dates et par l'ambition d'un homme. En deux ans, l'une et l'autre furent écrasées.
Malgré les désastres et les supplices, les doctrines anabaptistes subsistèrent. Les Anabaptistes se réfugièrent en Suisse, et y recrutèrent de nombreux adhérents. Le Sénat de Zurich, effrayé de leurs théories subversives et de l'extension qu'elles prenaient, lança contre eux des
édits de proscription terribles, et fit noyer par bandes, dans le Rhin et dans les torrents des environs, les Anabaptistes qui refusèrent de se soumettre.
Écrasés en Allemagne, exilés de Suisse, ils rentrèrent en Allemagne et Charles-Quint les frappa de nouveau. Ils résistèrent à toutes les persécutions et se répandirent dans les Pays- Bas, en Silésie, en Bohême et en Pologne.
Peu à peu, ils avaient dépouillé leur caractère de violence pour se vouer à un prosélytisme pacifique. Ils essayèrent, spécialement en Moravie, l'application de leurs principes, et se constituèrent en sociétés régies suivant les doctrines anabaptistes. Tant que la ferveur religieuse sut plier tous les caractères sous une loi uniforme, ces communautés furent assez florissantes : elles comptèrent à un moment donné jusqu'à septante mille membres. Mais, après peu d'années, elles s'effondrèrent sous le poids des vices, dont le communisme porte en soi le germe.
Voilà l'exemple que nous fournit l'histoire.
Nous pourrons en tirer tout d'abord deux conclusions.
C'est que la vitalité de ces doctrines est artificielle, et que, si elle présente une grande force de résistance contre la persécution, elle succombe bien vite lorsqu'on essaie de les appliquer.
C'est, en second lieu, que, si elles ont réussi à soulever les populations, elles n'y ont pas réussi par leur seule influence, mais qu'elles ont dû profiter d'une insurrection politique contemporaine, beaucoup plus puissante et générale.
Or, pareille insurrection n'est plus à craindre. Le nom même de guerre de paysans, dont elle a été baptisée par Thistoire, le démontre. C'est toujours dans la classe des paysans que se sont fomentées les insurrections au XVI* siècle. Pourquoi ? parce que c'était la classe misérable entre toutes. A côté des revendications politiques, sociales, ou des protestations religieuses, on entend le cri des souffrances matérielles. Qu'on se souvienne des plaintes de Golbert (1), et de Vauban (2), des cahiers présentés
(1) Mémoire sur les finances 1683.
(2) Projet d'une dixme royale 1707. « Par toutes les recherches que j'ai pu faire, j'ai fort bien remarqué que près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité, et mendie effectivement ; que des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là, parcequ'eux-mêmes sont réduits, à très peu de chose près, à cette malheureuse condition ; que des quatre autres parties qui restent, trois sont fort mal aisées et embarrassées de dettes et de procès ; et que la dixième où je mets tous les gens d'épée, de robe, ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distinguée, et les gens en charges militaires et civiles, les bons marchands, les bourgeois rentiers et les plus accomodés, on ne peut pas
aux Etats-généraux. « Le peuple de nos campagnes, s'écriait Mâssillon, vit dans une misère affreuse, sans meubles ; la plupart même, la moitié de Tannée manque de pain d'orge et d'avoine qui fait leur unique nourriture. » « Au moment où j'écris, rapporte d'Argenson en 1709 (1), en pleine paix, avec les apparences d'une récolte sinon abondantes du moins passable, les hommes meurent tous autour de nous de pauvreté, et broutent l'herbe. » Qu'on se rappelle le portrait sinistre des paysans, tracé par Labruyère : « Ces animaux farouches, ces mâles et ces femelles » ; (2) qu'on se rappelle le morceau de pain de fougère, que le duc d'Orléans présentait un jour à Louis XIV, en lui disant: « Sire, voilà le pain de quoi vos sujets se nourrissent. »
Certes les causes de misères ne manquaient pas. Les ravages des guerres privées, ceux de de ces guerres qui s'éternisaient, qui duraient sept ans, trente ans, cent ans; les grandes compagnies, les routiers, les tard-venus, la grand mort de 1348, les Armagnacs et les Bourgui-
compter cent mille français ; et je ne croirai pas mentir, quand je dirais qu'il n'y en n'a pas dix mille, petits ou grands, qu'on puisse dire être fort à leur aise. »
(1) Mémoires et journal inédit du marquis d'Argenson (Paris 1857-58).
(2) Caractères, — édit. Régnier, T. II, p. 61.
gnons, les égorgeurs ; les oscillations de la production agricole, mal jatténuées par un commerce international insuffisant, et qui se traduisaient par des périodes de famine et des périodes de pléthore également désastreuses pour les gens de la campagne ; la réglementation des corps d*état dans les villes qui, en restreignant la production, maintenait à un prix élevé la main d'oeuvre et les objels manufacturés, tandis que, dans les campagnes, la concurrence n'ayant pas de contre-poids, le prix des matières premières s'avilissait, de sorte que les paysans achetaient cher tout ce qu'ils achetaient, et vendaient bon marché tout ce qu'ils vendaient; enfin, les charges écrasantes qui pesaient sur la propriété foncière, les mille sortes de rente qui faisaient comme une pyramide, dont le sommet touchait au roi, et dont la base portait tout entière sur les épaules du cultivateur; tout depuis quatre siècles contribuait à rendre la situation des agriculteurs particulièrement intolérable, et, de l'extrême misère à la révolte, il n'y a qu'un pas. (1)
On a pu dire de telles de ces insurrections, que c'était l'insurrection des affamés, et, lorsqu'on s'indigne des horreurs de la Jacquerie, on ne
(1) V. Levasseur, Histoire des classes ouvrières depuis 1789. t. 1, p. 23. — A. Young, Voyages en France. t. 1, p. 31.
réfléchit peut-être pas assez que tous ces révoltés avaient la faim pour conseillère. Si jamais cette formidable loi de Texploitation, contre laquelle se révoltent les anarchistes, et ce droit de la force, que les anarchistes regardent comme le fondement de l'ordre social actuel, ont été quelque part légitimés, c'est bien vraiment dans la société féodale.
Cette situation existe-t-elle encore ? Poser la question, c'est la résoudre.
Les paysans, qui étaient autrefois l'élément révolutionnaire sont devenus aujourd'hui essentiellementconservateurs. Tout conspire à étouffer en eux le besoin de réformes. Leur condition s'est considérablement améliorée, et il suffit d'avoir parcouru les campagnes pour demeurer convaincu que la vraie misère y est très rare. La vie matérielle, même des derniers journaliers, est assurée par un travail qui ne souffre d'autre chômage que celui de la maladie ou de la vieillesse. Le vieillard et le malade trouvent toujours quelque secours parmi une population qui les connaît : il n'est pas perdu, anonyme, comme le salarié des villes, dans un désert d'indifférence. En outre le journalier agricole n'est pas aigri et excité par le spectacle du luxe et du bien-être ; il est entouré de situations analogues à la sienne : la vie d'un petit propriétaire rural diffère peu de celle de son domestique. Puis les idées se pro-
pagent lentement à la campagne, le travail des champs isole les travailleurs les uns des autres ; la vie au village est encore séparée : il n'y a, à nul moment, cette fermentation qui naît de l'échange et du contact continuel, comme à la ville, dansTatelier, dans Tusine, dansla maison, dans la rue.
Enfin et surtout il ne faut pas oublier que la majeure partie des paysans est propriétaire. La division de la propriété constitue une digue toute puissante contre une doctrine dont le dogme principal est Tabolition de la propriété individuelle. Je me souviens à cet égard d'une anecdote caractéristique. C'était en 1848. Les doctrines socialistes avaient eu un certain retentissement dans les campagnes, et, sans avoir conquis beaucoup d'adeptes, elles avaient pourtant trouvé parmi les paysans quelques oreilles complaisantes. Un fermier abordant son propriétaire lui dit, d'un ton de satisfaction à demi railleur : « Eh bien, monsieur, on va donc partager les biens. — On le dit, répond l'autre ; et on a fait le compte : il y aura à peine de la terre pour tout le monde; il parait que personne n'aura plus que trois hectares. Et, ajoutait l'auteur de la mystification qui me la racontait en riant , le fermier qui avait bien dix ou vingt hectares à lui, devint du coup un adversaire du communisme. » Or la division de
la propriété rurale va toujours en croissant: elle est également favorisée par les mœurs égalitaires . d'une très-grande partie de la France, par notre régime légal des successions, et par la désertion des grands capitaux que séduit Tappât des spéculations industrielles.
En 1815, 4.500.000 hectares étaient répartis entre 8.800.000 familles. En 1860, cette même étendue était divisée entre 5.550.000 familles, c'est à dire, qu'en soixante ans, un million et demi de familles avait passé de la classe des salariés dans la classe des propriétaires.
En 1872, la population agricole formait 51,279 pour cent de la population totale; en 1876, elle était montée à 51,397 pour cent, en 1881, elle est redescendue à 48,76 pour cent. (1) De 1871 à 1876 le nombre des propriétaires ruraux a augmentéde 1.529.128, celuidesfenniersdel.138.064, pendant ce temps, les salariés agricoles diminuaient de 2.205.912. (2)
En 1862, nous avions 33.871.708 hectares cultivés (en laissant de côté les forôtsdel'Etat et des communes). Cette superficie se divisait ainsi :
(1) En 1872 : population totale 36.102.921 ; population agricole, 18.513.225 ;— en 1876 : population totale 36.905.780, population agricole 18.968.605 ; — en 1881 : population totale 37.405.000, population agricole 18.249.209.
(2) En 1871, les propriétaires et leurs familles cultivant eux-mêmes leurs terres formaient un total de 9.097.758 ; les fermiers, colons, métayers et leurs familles étaient au
2.435.401 domaines de petite culture (de moins de 10 hectares) ; 636.309 de moyenne culture (de 10 à 40) ; 154.167 domaines de grande culture
nombre de 4.570.068. En 1876, les propriétaires donnaient 10.620.886, les fermiers 5.708.132.
Voici à titre de document comparatif les chiffres fournis par le recensement de 1876, et se rapportant au commerce, et à l'industrie.
1* CM)MMERGE. Patrons et chefs 78^.101
Employés 817.585
• Ouvriers 478-701 j
Famille, domestiques S.S61.826
Donc dans le commerce pour 1000 patrons, il y a 1009 employés ou ouvriers.
f INDUSTRIE
GBiW«DB INDUSTIIE PETITE INDUSTRIE
Patrons 134.259 991.421
Commis et employés 77.478 \ 115.213 i
Ouvriers.. ... 1.103.178 [ I.88Î.291 1497.686 J 1.961.876
Journaliers, hommes de peine . 201.740 ' 847.977 *
Donc dans la grande industrie, il y a un patron pour 14 ouvriers ; dans la petite, 1 patron pour 2 ouvriers.
En prenant l'ensemble de la population, et en cherchant la proportion des travailleurs et des patrons, on trouve:
Hommes Femmes Total
Chefs, patrons .'i.75K.6B9 1.073.819 6.829.478
Employés, ouvriers, journaliers. . . t. 372.822 2.78^.651 7.157.478
Domestiques 949.349 1.404-289 2.353.698
Le reste se décompose ainsi :
Rentiers 948.617
Mendiants, vagabonds, prostituées, professions inconnues
ou innommées 281.540
Familles, femmes, vieillards ou enfants 19.340.042
(40 hectares et au dessus). En 1880, nous avions 43.288.359 hectares cultivés. (1)
Les ouvriers socialistes sentent bien que l'indifférence des travailleurs ruraux affaiblit leurs revendications. Dans tous les congrès on constate cette préoccupation. Mais on constate aussi que jusqu'à présent les efforts pour entraîner les
(1) statistique agricole de M. Legoyt. — Il est intéressant de rapprocher les diverses évaluations officielles des propriétés rurales non bâties.
Terrains de qualité lupérienre .
Terres laboarablei et analogues
Prés et herbages •
Vignes
Bois (non compris ceux de l'Eta Landes, terrains incultes . . .
Cultures diverses non classées .