Les Contemporains. 4' série, p
2. De r influence récente des littératures du Nord. Revue des Veux-Mondes, 15 décembre 1894.
Heure, une sorte de rc^'alisme intégral qui tenait compte aussi bien des fatalités extérieures que des réactions douloureuses du moi, les conflits de la conscience avec la passion ou la société, toutes choses qui étaient absentes du réalisme français, voire môme de notre romantisme, qui, s'il a connu la lutte de l'individu contre la société, n'a pas connu celle plus dramatique de l'individu contre lui-môme. Ce souci tragique du côté moral de l'être était une nouveauté, du moins pour notre siècle, et je ne crois pas que, sur ce point spécial qui constitue peut-être toute l'originalité de la littérature septentrionale, on puisse avancer que nous admirions en elle seulement notre propre bien. Si donc on peut comparer, comme l'a fait M. Lemaitre, la Guerre et la Paix de Tolstoï à VEdacaiioiî senfime?itale de Flaubert, Crime et Châtiment de Dostoïevsky aux Misérables de Victor Hugo ; si l'on découvre l'inquiétude du mystère dans M""" Bovary aussi bien que dans Pierre Bésoukhow, il y a quelque exagération, sinon quelque injustice, à s'autoriser de semblables rapprochements (toujours faciles en critique) pour proclamer la supériorité de notre littérature. Mais je n'ai pas à discuter le brillant paradoxe de M. Lemaitre. Ce parti pris, chez un homme qui en a si peu, n'est point pour nous déplaire, et vraiment nous lui savons gré de son chauvinisme. Il est bon de nous rappeler de temps en temps au respect de nous-mêmes ; il est bon de nous avertir
que cette large sympathie humaine qui nous porte à préférer les autres à nous peut nous entraîner à perdre ou à gâter nos meilleures qualités naturelles, et qu'il est à craindre « qu'à force d'être européen notre génie ne devienne moins français )). Et, quand on retrouve, dans le style et dans la pensée de M. Lemaitre, ces qualités et ce génie de notre race, la hardiesse légère, la souplesse, l'art de tout dire sans appuyer, l'éclat franc du clair et pétillant flambeau de notre langue, on ne saurait lui contester le droit de nous ramener, même au prix d'un peu d'exclusivisme, à une plus juste estime de l'esprit français, puisque, avec la leçon, nul mieux que lui n'a su nous donner l'exemple de ce qu'un tel esprit a d'absolument inimitable.
Un cosmopolite est un dilettante qui voyage. M. Lemaitre est-il un dilettante qui ne voyage pas ? Mais qu'est-ce qu'un dilettante ?
Nous avons la définition de Littré : « Un dilettante est un homme qui a un goût très vif pour la musique, surtout pour la musique italienne. » Cette définition manque évidemment de logique. Avoir du goût « surtout » pour la musique italienne, est-ce avoir un goût « très vif » pour la musique? Mais je crois que ce sens a vieilli.
28 l'anarchii: littéraire
Le dilollantismc esl-il seulement, comme le voudrait M. Lemaître lui-même, « un don de souple sympalhio, avec uue arrière-pensée de reprise, dans la crainte d'être dupe? » S'il n'était que cela, on ne pourrait y voir qu'une qualité professionnelle, la condition essentielle de tout jugement littéraire. L'homme d'un seul livre peut être un apôtre, il ne saurait être un critique.
Tout bieji pesé, le dilettantisme me semble contenir un autre élément, celui qu'indique M. Paul Bourget quand il en fait « une disposition à la fois très intelligente et très voluptueuse qui nous incline tour à tour vers les formes diverses de la vie, et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes sans nous donner à aucune ». Ainsi entendu, le dilettantisme appliqué à la critique est le sens moral perverti, ou, si l'on veut, le scepticisme moral transporté du domaine de la conduite dans celui des idées pour en effacer les dilférences qualificatives de bien et de mal, et jouir imaginativement de toutes les « formes de vie » à travers leur représentation esthétique. Le comble du dilettantisme est même de rapprocher furtivement dans son jugement les choses les plus contraires, afin de mêler à l'estime égale qu'on leur donne une arrière-pensée de sacrilège. Un dilettante dira par exemple, comme M. Renan, que « la beauté vaut la vertu ». Il confondra dans son esprit le mysticisme et la sensualité, comme ce prêtre de M. Barrés qui se plaisait à contenter
le souvenir qu'il avait gardé d'une ancienne maîtresse en faisant ses dévotions devant une madone qui lui en rappelait l'image.
Ce serait bien mal connaître M. Lemaitre que de lui prêter une pareille dégénérescence du goût. Il ne croit pas que le beau vaille le bien : « Le but de l'univers, a-t-il dit, ce n'est point la production de la beauté plastique, mais de la bonté *. » S'il ne nous a pas livré son credo philosophique, et l'on remarquera qu'il ne nous le devait pas, il ne s'est jamais inspiré dans sa critique (je viens de relire à ce point de vue tout ce qu'il a écrit) des négations ou de l'indifférence du scepticisme pratique. Encore ai-je tort de dire qu'il ne nous a pas donné son credo. N'en est-ce pas un que cette page ^ ?
« Je crois que l'humanité marche — quoique très lentement, avec des arrêts et des retours — vers un état meilleur, où la justice sera moins incomplètement réalisée, la souffrance moindre, la vérité mieux connue, et, si vous le voulez, vers un idéal... Je crois que notre intérêt et notre plaisir, c'est d'aimer autre chose que nous, de travailler pour ceux que nous aimons, et, par delà, en vue de la communauté... Je crois aussi qu'on est bon et juste (quand on l'est) naturellement, par un sentiment qui commande et rend le plus souvent facile le sacrifice à autre chose que