Impressions de théâtre, 8= série, p. 2û
Que les vers ne soient pas votre éleinol emploi. Cultivez vos amis, soyez homme de foi.
C'est peu d'être agréable et charmant dans un livre: Il faut savoir encore et converser et vivre.
M. Lemaître sait « converser et vivre », et c'est de là que vient le charme de son style. C'est le ton d'un galant homme qui causerait très bien. Il en a le tact, la mesure, la craiulo de lasser l'attention, le don de suggérer et de faire penser au delà de ce qu'il dit. Les phrases de M, Lemaître s'envolent légères et brillantes comme des ailes, mais, prenez-y garde, elles portent souvent des vérités fécondes, des graines d'idées que la légèreté même de leur véhicule contribue à jeter loin. Si c'est là du dilettantisme, heureux serions-nous s'il y avait beaucoup de dilettantes comme M. Lemaître.
Aux qualités d'esprit de M. Lemaître correspondent très exactement celles de son œuvre. Je ne connais personne qui soit plus lui-même tout entier dans ce qu'il écrit. Que pouvait être, je vous le demande, la critique d'un homme qui n'est ni cosmopolite, ni dilettante, ni « gendolettre » ; d'un homme qui se pique d'être raisonnable plutôt que d'avoir raison, et d'être sincère plutôt qu'infaillible ?
Cette critique évidemment devait être aussi personnelle que possible. Je ne dis pas que d'autres formes de critique ne lui soient pas supérieures, notamment celle qui, pour les œuvres anciennes, demande à l'histoire l'explication de leur renommée. Il est bon que le critique sorte de soi pour être le contemporain de tous les temps et que son érudition lui serve à comprendre ce qu'ils ont admiré. On pourrait reprocher à M. Lemaître de rester à son point de vue de moderne, quand il s'agit de juger la littérature du passé. Mais à quoi bon? Sa critique est sans doute incomplète, mais elle est la seule qui lui convienne. Il est trop persuadé de l'instabilité du goût, de la fragilité des cloisons entre lesquelles nous enfermons notre idéal, pour croire aux règles éternelles du beau. Ces règles, c'est nous qui les faisons à la mesure de notre cerveau. 11 ne peut y avoir de critique absolument impersonnelle. Il y a des préférences personnelles immobilisées, ce qui est bien différent. Mais si tout change, si, comme le dit Montaigne, aucune connaissance n'est certaine, puisque rien n'est immuable, ni les choses, ni l'intelligence, nous ne pouvons répondre que de notre impression du moment et de notre bonne foi. Notre incertitude, c'est notre probité. Pourquoi aurionsnous la présomption ou la naïveté de croire qu'il nous suffit de nous dresser au milieu du courant pour l'arrêter ? Si la rive avait une âme, la rive envierait le Ilot. Ayons une àme, acceptons-nous,
et, pour c'trc critique, n'oublions pas d'être homme. M. Lemaitre ne l'oublie jamais. Etant homme, il y a des choses humaines qui lui seront étrangères. Epris des qualités du génie français, il préférera les écrivains de son pays ; modéré jusqu'à la timidité, il comprendra i)eu les styles violents, et classique, les styles diffus ; tolérant et maître do lui, il aura de la peine à goûter les drames de haine et de sang, (>t trouvera OEdipe- Roi « trop fort » pour lui ; ayant appris à vivre avant d'écrire, il lui faudra, pour apprécier les personnages du roman ou du théâtre, qu'il puisse se découvrir un petit commencement des passions qui les agitent et des sentiments qu'ils expriment ; bienveillant, sa critique sera sympathique et cherchera au <c coin du talent » une âme de vérité ; sensible, il ira de sa petite larme devant les choses qui l'émeuvent, mais il ne la regardera pas couler, et laissera tomber sa plume si le sujet devient trop grave, parce qu'il craint plus l'ennui ou la satiété du lecteur que sa déception. Vraiment, plus j'y songe, plus je vois se dégager de son œuvre un Lemaitre bien différent de celui que j'attendais sur la foi de quelques-uns de ses biographes. Je pourrais môme lui trouver trois ou quatre préjugés tenaces. Des préjugés chez M. Lemaitre ! Ah ! comme il a raison de s'écrier si souvent : « Nous mourrons tous inconnus ! »
Nous demanderons enfin à la personne de M. Lemaîlre l'explication de son œuvre dramatique comme nous lui avons demandé celle de son œuvre critique. Je crois l'avoir assez loué pour me permettre de faire ici quelques réserves, qui ne peuvent d'ailleurs que justifier mes éloges et les renforcer en les limitant. .Je dirai donc très franchement que le théâtre de M. Lemaître me semble (je ne donne que mon impression) inférieur à sa critique ; j'ajouterais inférieur à lui-même, si précisément je ne trouvais dans ses qualités la raison de cette infériorité relative.
Les dramaturges sont des espèces d'ouvriers à part. S'il n'y a pas de recettes pour faire un bon livre, il y en a pour faire une bonne pièce. La première, c'est de ne pas trop connaître le théâtre des autres. L'ignorance, dans ce domaine, est une grâce et une force ; elle permet d'aborder sa tâche avec une àme neuve et fraîche, avec cette conviction naïve, cette énergie enthousiaste qui seule est capable d'enfanter des chefs-d'œuvre. Or M. Lemaître, qui est critique de théâtre, connaît par métier tous les sujets traités à la scène et les diverses façons dont ils l'ont été. Quand il veut à son tour écrire une pièce, il doit se livrer d'abord à un énorme travail d'élimination. Ah ! s'il ne le
connaissait pas, ce théâtre des autres, il pourrait y puiser sans s'en douter, et refaire ce qui a été fait avant lui, en y mettant sa marque, et peutêtre aurait-il ainsi la chance de surpasser ce qu'il aurait innocemment recommencé. Son érudition spéciale le lui interdit. Il est donc obligé de mettre de côté tout ce qui pourrait troubler sa probité de créateur ; seulement, il rejette du même coup tous les sujets susceptibles de réussir au théâtre, et il est contraint de fixer son choix sur des sujets plus singuliers, moins généraux, ceux par conséquent dont l'exécution n'offre pas les mêmes garanties de succès.
Ces sujets, en effet, sont condamnés d'avance par ce qu'on pourrait appeler l'âme de la foule. Tout le monde sait qu'une foule est un être collectif dont les traits ne répondent pas exactement à ceux des individus qui la composent. Chacun y vaut moins intellectuellement qu'il ne vaut isolé. Un auditeur n'est pas un lecteur ; il n'en a pas la liberté, la possession, la réllexion. Au théâtre donc, un double courant magnétique s'établit : celui qui émane de tous, celui qui émane de l'auteur à travers des interprètes plus ou moins conductibles. S'il y a conffit, le plus fort effluve l'emporte. L'auteur ne peut diriger le premier courant à son profit qu'en y mêlant le sien. Mais pour le suivre, il doit le connaître. Et où va-t-il, ce courant ? Il va à des sujets très définis, à des personnages dans les sentiments desquels on
puisse facilement et rapidement entrer, à des intentions clairement exprimées qui ne laissent aucun doute sur la pensée-mère de la pièce. Cela va bien quand il s'agit de l'amour, de la jalousie, de la vengeance. Mais qu'un auteur essaie de nous prouver, comme M. Lemaître dans Mariage blanc, qu'un dilettante est incapable d'accomplir jusqu'au bout une bonne action, et que, pour nous le prouver, il choisisse le cas très particulier, on l'avouera, d'un libertin fatigué qui, voulant se procurer la satisfaction d'un dévouement inédit, épouse une pauvre petite poitrinaire, dans l'espoir un peu chimérique de lui donner l'illusion du bonheur et de l'amour, — il est évident que tout l'art du dramaturge ne pourra faire que nous nous mettions tout de suite, et sans effort, de plain-pied avec un personnage relativement rare, placé dans une situation presque unique.
Je prends mon autre exemple dans le Pardon. Ici le cas était plus général, mais le mobile, le ressort de l'action ne l'était pas. Qu'y a vu le public? Il a cru comprendre que l'intention de M. Lemaitre était de démontrer qu'on ne peut pardonner la faute de l'adultère qu'à la condition de se venger en la commettant à son tour. Vous savez combien sa pièce ainsi entendue prêtait à la parodie. Or l'intention de M. Lemaître était tout autre : elle est nettement exprimée pour le lecteur, mais pour lui seulement, dans les dernières lignes de la dernière scène. M. Lemaître est parti d'une idée phi-
losophique, je pourrais presque dire théologique. Il s'est posé cette question : Qu'est-ce qui rend le pardon si difficile à l'homme? C'est son orgueil. Pour qu'il pardonne, il faut qu'il soit humilié, et rien ne peut l'humilier davantage que de faillir lui-même. Puis, il a voulu montrer qu'une faute toujours entraîne une autre faute, que nous sommes solidaires, que le mal qu'on nous fait nous corrompt. Mais qu'est-ce qui s'est douté de cette pensée de derrière sa tête ? Et comme il était aisé de l'accuser d'une immoralité qui était bien loin de son esprit !
Je pourrais donner d'autres preuves de la difficulté qu'il y a pour M. Lemaître, étant ce qu'il est, le plus délicat de nos écrivains, à rencontrer du premier coup l'âme un peu grossière du public de théâtre. Mais qu'importe ? Les pièces de M. Lemaître nous intéresseront toujours malgré tout, parce que c'est lui qui les a faites ; parce que là, comme dans sa critique, comme dans ses contes, comme dans tout ce qu'il écrit, nous le retrouvons tout entier, avec cet esprit si foncièrement français, le plus souple, le plus alerte, le plus attentif à ne rien cacher de ses incertitudes, de ses scrupules, de sa fragilité même ; avec ce don de réceptivité qui en fait une de ces intelligences créatrices par lesquelles s'accroît et s'organise la conscience que chacun prend des choses de la vie et de l'art ; avec ce style nuancé, ennemi des tons voyants, des syllabes criardes, dont la
facilité est pleine d'idées, de mots qui sifflent et de mots qui se gravent ; avec cette grâce qui, chaque fois qu'on le lit, reste enfin la plus forte. On peut discuter son théâtre ou sa critique, on ne peut discuter le charme qui se dégage de tous ses ouvrages.
Et ce qu'on aime en eux, Lemaître, c'est vous-même.
Parmi les jeunes critiques contemporains, M. René Doumic est très certainement au tout premier rang, non seulement par la position qu'il occupe à la Revue des Deux-Mondes^ mais aussi par des qualités qui lui sont propres, et un talent bien digne d'attirer l'attention de tous ceux qui voient dans la littérature autre chose qu'un amusement frivole. C'est qu'en effet M. Doumic a pris très au sérieux et la littérature et la critique. « Ce que nous souhaiterions, dit-il quelque part, c'est que, sans renoncer aux habitudes de précision que nous a léguées la période écoulée, la littérature se fît intelligente de plus d'idées, compréhensive de plus de sentiments et d'émotion et que, s'interdisant de mutiler l'àme humaine, elle mît tout l'homme en face de toute la nature. » Il va même plus loin ; il voudrait que la littérature exerçât autour d'elle une intluenre moralisante. Dans une curieuse conférence qu'il a donnée à
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Bordeaux il y a quelques années, il a essayé de prouver que cette influence était possible, que seule elle pouvait préserverla démocratie de l'exagération de son principe, la passion égalitaire et niveleuse, la haine des supériorités, l'utilitarisme, le mépris du passé. Il demandait à la littérature de défendre les droits de l'idée et de la beauté, d'être une protestation constante de la liberté contre la nécessité, du rêve contre la réalité, et, tandis que la démocratie oublie et parfois opprime l'individu, de l'affranchir et de le relever.
C'est là, on en conviendra, se faire une très haute idée de la littérature ; c'est peut-être lui demander l'impossible. Quoi qu'il en soit, cette idée devait entraîner, chez M. Doumic, celle qu'il s'est faite de la critique elle-même et qu'il s'efforce de réaliser. Si les définitions n'avaient pas l'inconvénient de limiter leur objet, j'appellerais M. Doumic un critique moraLisle. Il a, en effet, une extrême répugnance à séparer l'art de la morale- Cette préoccupation l'empêchera toujours d'admirer en toute liberté ceux dont la vie fut inférieure au talent. Il refuse une statue à Verlaine, et il écrit : « Pour s'être placé en dehors de toute règle, avoir jeté le défi à l'opinion, tiré vanité de ses défaillances, étalé ses plaies avec une orgueilleuse humilité, traîné sa veulerie du café borgne à la prison, de la prison au confessionnal, du confessionnal à la brasserie mal famée, de la brasserie à l'hôpital, et pour avoir, enfin, donné une
forme d'art aux suggestions de l'alcoolisme et au ressouvenir de vices innommables, Verlaine a semblé digne de recevoir un hommage solennel et d'être, avec l'assentiment des pouvoirs publics, proposé en exemple aux jeunes gens. A notre avis c'est là qu'est le scandale. » Quant à Miirger, dont la statue dressée en plein Luxembourg, pour servir d'exemple à la jeunesse, excite à bon droit son indignation, il n'hésite pas, comme pour le punir d'avoir eu des mcrurs repréhensibles, à lui retirer tout mérite littéraire. « Dans la prose comme dans les vers, dit-il, Miirger reste un des plus piètres écrivains que nous ayons, la forme est lâche et plate. Un fade et niais sentimentalisme cache mal la vilenie du fond. Dans le mensonge de ses livres, Miirger a donné pour spirituel ce qui est imbécile et pour gai ce qui est lugubre. » Comme il a dû gémir de la reprise et du succès de la Vie de Bohême à la Comédie-Française ! Les plus grands noms de la littérature, ceux dont la gloire s'impose et se transmet par tradition, ne parviendront pas à faire fléchir le jugement moral de M. Doumic. C'est ainsi qu'il sera toujours gêné dans son admiration pour Chateaubriand parce qu'il ne pourra s'empêcher de se rappeler que, pour avoir écrit \e Gé?iie du Clmstianisme, Chateaubriand n'en fut pas moins un mari déplorable. Il écrit même à cette occasion, pour justifier l'introduction du point de vue moral dans l'appréciation des écrivains : « L'œuvre propre du
critique commence à l'instant précis où il fait effort pour échapper à cette séduction qu'exerce le génie et pour se ressaisir. Les grands hommes, ou ceux qui se prennent pour tels, n'ont que trop de penchant à se faire cette illusion que leur caprice est supérieur à toute règle et défie tout jugement. Le public les y encourage par sa complaisance. C'est pourquoi, il est nécessaire qu'on vienne leur rappeler, au nom du goût parfois et d'autres fois au nom de la morale, que leurs fantaisies ne prévalent par contre l'ordre commun, et que le génie lui-môme n'élève pas ses privilégiés au-dessus de lois qui n'ont de valeur que parce que leur valeur est universelle. »
Certes, nous sommes bien loin de blâmer un point de vue qui fait le plus grand honneur à M. Doumic et le met à part et au dessus de tant de critiques qui, pour avoir méconnu l'importance de la moralité dans l'art, se sont condamnés à ne pouvoir apprécier que les côtés formels des œuvres littéraires. Il ne suffit pas de dire qu'un livre est bien ou mal écrit, il faut encore se rendre compte de l'idée qui l'a inspiré, et cette idée relève forcément de la morale. Tout littérateur, même tout romancier a nécessairement une philosophie et une éthique de derrière la tête, une conception quelconque de la vie et du sens qu'il faut lui donner. La tâche du critique ne sera donc complète que lorsqu'il aura dégagé, mis en lumière et jugé cette conception fondamentale. Je
ne saurais, à cet égard, assez féliciter M. René Doumic d'avoir su échapper aux séductions du style et de l'esprit de M. Anatole France, pour nous montrer ce qui se cache de scepticisme désolant, et en définitive de perversité dans l'œuvre souriante de Fauteur de Thaïs. Lui seul, peut-être, a osé dire à M. Anatole France, après la lecture des gais propos de son Jérôme Coignard,ces fortes et sévères paroles : « L'humanité pleine de bonne volonté et de patience s'efforce vers un idéal qui lui échappe sans cesse : il y a dans son effort, môme inutile, bien de la vaillance ; je ne saurais louer ceux qui la découragent ; c'est un cas où tout leur esprit me semble assez misérable. » Ce n'est pas ainsi qu'eût parlé Sainte-Beuve, mais c'est ainsi qu'eût parlé Vinet à qui M. Doumic me fait souvent penser.
Mais cela dit, n'y a-t-il pas une certaine exagération des droits de la critique à mêler, comme le fait M. Doumic, le jugement d'une œuvre à celui que peut encourir la vie de son auteur? Cette vie, avec ses défaillances, ses chutes, ses méprises regrettables, ne vaut-il pas mieux l'ignorer, puisque aussi bien elle n'appartient pas à la littérature, ne s'y rattache que d'une manière indirecte? Le plus souvent, c'est l'œuvre qui est moralement supérieure à l'homme, car il est naturel de mettre dans un livre le meilleur de soimême et tout l'idéal qu'on n'est pas parvenu à réaliser. Faudra-t-il juger le livre sur la mesure
de l'homme ? Et qui donc alors pourrait subsister devant la critique ainsi comprise ? Devronsnous nous refuser à admirer les Nuits de Musset, parce que Musset a demandé à l'ivresse et à la débauche l'inspiration de son génie ? Faudra-t-il mépriser l'œuvre entière de George Sand, parce que nous savons aujourd'hui par le menu l'hissoire de Venise et parce qu'on a tiré de l'ombre où elle devait rester la piètre figure de Pagello ? Et Balzac sera-t-il un moins grand écrivain parce qu'il s'est conduit comme un collégien dans l'aventure que l'on sait? Par contre, s'il arrive qu'un écrivain mette dans ses écrits un libertinage d'imagination qu'on ne retrouve pas dans la réalité de sa vie, faudra-t-il lui être indulgent, en considération de la pureté de ses mœurs privées ? Mais M. Doumic lui-même ne le voudrait pas, et il l'a bien prouvé, chaque fois qu'il a parlé des romans de M. Zola.
Je n'insiste pas. Je crains seulement que l'abus de sa méthode n'ait développé, chez M. Doumic, une tendance plus dangereuse pour le critique que pour les écrivains qu'il est appelé à juger, je veux dire la tendance à l'éreintement. Je ne vois guère en effet que des éreintements dans la partie des livres de M. Doumic consacrée aux auteurs contemporains. Je ne lui reproche certes pas d'avoir été sévère à Zola, aux Goncourt, à F. Coppée, à Anatole France, à Verlaine ou à Mûrger, et je le félicite d'avoir eu le courage de contrecarrer très
nettement, sur leur compte, l'opinion courante. Je regrette seulement qu'il n'ait pas donné place dans la série de ses études à une œuvre vraiment digne d'éloge. Mais peut-être une telle œuvre n'existe-t-elle pas pour M. Doumic. Son opinion sur la littérature de notre temps est essentiellement pessimiste. Il gémit sur l'absence d'un courant général, sur la diminution, chez les écrivains, des sentiments de la forme, sur Tanarcliie des esprits. « Une génération inquiète, écrit-il dans la préface de son livre sur Les Jeunes, Idésireux de se créer un idéal et qui n'y arrivent pas ; une génération très intelligente et très peu artiste, telle me semble la génération actuelle. » D'autre part, M. Doumic se refuse à faire entrer dans la critique l'admiration et la sensibilité. C'est aller bien loin. L'anarchie, en littérature, n'est pas toujours une preuve de vitalité, mais elle n'est pas non plus forcément un signe de dégénérescence, comme le voudrait Max Nordau. L'absence d'un courant général nous prive peut-être d'un homme de génie, mais nous délivre aussi d'un grand nombre de copistes et de pâles imitateurs. La sensibilité, sous la forme de l'admiration et de la sympathie, est, dans la formation du goût littéraire, le contrepoids nécessaire de l'intelligence, et si Fintelli- .gence la préserve de l'engouement, elle la préserve de la sécheresse : elles sont indispensables Tune à l'autre.
Voilà ce qu'oublie un peu trop M. René Dou-
mic. Mais que sa critique soit franche et droite, qu'elle se soit fait un devoir de dire la vérité à tout le monde, môme aux plus illustres, qu'elle soit toujours inspirée par un vif sentiment de la moralité, c'est ce que nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître, et c'est aussi ce qui nous suffit pour placer M. Uoumic parmi les maîtres de la critique contemporaine.
Le titre que M. Gaston Deschamps a choisi pour le recueil de ses articles parus dans le Temps, est de bon augure : la Vie et les Livres. Voilà donc enfin un critique qui ne croit pas que la littérature est le tout de l'homme et qu'il n'y a pas autre chose au monde. Pour lui, à côté des livres, précédant les livres, il y a la vie, c'est-à-dire des êtres, des actes, des événements, des gouvernements, des peuples divers, une réalité enfin, et les livres n'ont d'intérêt qu'autant qu'ils reflètent, analysent ou synthétisent cette réalité vivante. Ainsi, M. Deschamps se présente à nous comme un critique qui croit à la vie et qui, avant d'être un criti(|ue, a la prétention d'être un homme. A notre époque de littératurite aiguë, cette position n'a rien de banal.
Mais M. Deschamps ne se contente pas de proclamer l'existence du monde extérieur, il voudrait aussi convaincre de cette existence ses frères de
lettres et les pousser à s'y mêler; il a l'ambition de restaurer une littérature d'action qui ne dédaignerait pas les « vagues humanités », et qui se jetterait au milieu de la foule pour la diriger. Il se rappelle qu'il fut un temps où les poètes remportaient des batailles, le temps de nos plus grandes gloires littéraires, où Victor Hugo écrivait: « Ce serait une erreur presque coupable de l'homme de lettres, que de se croire au-dessus de l'intérêt' général et des besoins nationaux, d'exempter son esprit de toute action sur ses contemporains et d'isoler sa vie égoïste de la grande vie du corps social. » Et M. Deschamps cite avec admiration ce qui se passa en 1825. On venait d'apprendre les horribles massacres d'Orient, une de ces boucheries officielles dont nous avons vu l'affreuse réédition. Et, comme aujourd'hui les politiques, les diplomates avaient gardé le silence, les députés avaient démontré que la France avait intérêt à ne pas s'occuper de ces carnages. Mais on avait compté sans les écrivains, et tandis que M. de Villèle se taisait, Chateaubriand se mit à parler. Il s'écria: « La victime a palpité trop longtemps sous les yeux de l'Europe indifférente pour qu'elle n'excite pas enfin quelque pitié. Cinq ans d'héroïsme et de malheur ! Il y aurait de quoi rendre légitimela plus mauvaise cause, à plus forte raison
la cause la plus sainte! Si nos anciens hôtes,
les Hellènes, devaient disparaître de la terre, je crierais encore sur leurs tombeaux aux gouverne-
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ments chrétiens: « Vous avez fait une énorme faute, et le sang innocent retombera sur vous ! » Eh bien, ces éloquentes paroles du poète des Martyrs furent le signal d'un admirable mouvement d'enthousiasme généreux. Gouvernants, diplomates, ministres, préfets, furent comme pris au collet par l'opinion réveillée à la voix des poètes, et obligés de s'engager à leur suite dans le chemin de l'héroïsme et de la pitié. Voilà le temps et les mœurs que regrette M. Deschamps. iVussi, n'a-t-il pas assez de railleries pour l'égoïsme et l'indifférence raffinée de nos poètes contemporains. (( Ils vivraient, s'écrie-t-il, au temps de Pepi I" ou sous la dynastie des Tcheou, ils seraient les contemporains de la coupe de Préneste ou du sceau d'Abibal, qu'ils ne seraient pas plus étrangers à nos disputes et à nos querelles, à nos déceptions, à nos espérances et à nos chimères. Tandis que nous cherchons, dans l'univers vaste, une sécurité ou une certitude, ils se rencoignent au clairobscur de leurs chambres, pour faire tinter le gentil cliquetis des chaînettes et des pendeloques. Au moment oii la démocratie, de sa formidable poussée, menace de tout bousculer, ils combinent, sur des vases d'argiles, le losange avec l'ove, et les palmettes avec le plumetis. Au moment oii la France hésite sur la route à suivre et se demande avec angoisse oi^i l'entraînent ses alliances inévitables, ils esquissent des symboles sur des tablettes de santal. Quand les lois sont en opposition
avec les mœurs, lorsque l'antagonisme de l'individu et de la société lézarde le vieil édifice de nos institutions politiques, ces artistes solitaires continuent à égrener des gemmes, à enfiler des perles, à friseler des galbes de gobelet, à aiguiser des pointes de fibules, à inciser des jaspes ou des sardoines, à découper dans Tos ou dansle lapis-lazuli, des élytres de scarabées. »
A ce sens très vif de la réalité, M. Deschamps a su unir le sens non moins vif delà beauté, cette tleur de la vie. J'imagine que c'est tout à fait par accident qu'il a dû s'astreindre à la besogne fatigante et souvent fastidieuse de critique littéraire. Ancien élève de l'école d'Athènes, son cœur est resté en Grèce au milieu des blanches statues, au bord des flots bleus, à l'ombre azurée du Parthénon . 11 en a conservé la nostalgie. Il ne peut en détacher ses souvenirs. Tandis que, sur sa table, s'amoncellent les livres du jour, et que sa main hésite, nonchalante et lassée, entre le roman de M. X. et les poésies de M. Z, sa pensée s'enfuit à tire d'aile vers les pays du soleil, loin, bien loin de l'article hebdomadaire. Et il soupire : « Oh ! les départs vers l'aurore, dans la fraîcheur des matins d'Urient ! Oh! les haltes de midi sous les platanes ! Oh ! les causeries près des fontaines avec les chameliers! Oh ! les journées oi^i je cheminais vers Stratonicée ou Iconium, botte à botte avec Ali, zaptié deCircassie, ou avec le nègre Osman, caporal des gendarmes de Bouldour ! »
Aussi, chaque fois qu'il le peut, à propos des livres d'anciens camarades restés fidèles à Tépigraphie, M, Deschamps y revient, à sa chère Grèce. Il refait le voyage avec M. Max Collignon, MM. Alfred et Maurice Croiset ou MM. Monceaux et Laloux. Avec quelle joie, il retourne à Olympie par la route d'Athènes au milieu des tombeaux, des statues et des légendes ! Et comme elle revit à ses yeux émerveillés, la demeure préférée de Zeus qui était en môme temps un incomparable musée, a une sorte d'exposition universelle de l'hellénisme à laquelle travaillaient les sculpteurs, les peintres, les poètes, les athlètes, tous ceux qui étaient capables de révéler aux hommes le secret de la divine beauté ! »
Mais l'amour dont M. Deschamps aime la Grèce est un amour jaloux. Il redoute pour elle l'actualité, et les Compagnies de navigation, qui organisent les pèlerinages économiques à l'usage de M. Perrichon, le font justementfremir.il redoute, par dessus tout, le mauvais style de ceux qui en parlent en archéologues pédants. Il veut qu'on discute des choses de l'art en artiste et non en savant, et l'érudition allemande appliquée aux chefs-d'œuvre de Phidias le remplit d'une indignation qu'il ne peut contenir. « Il faut maudire au nom des muses, s'écrie-t-ii, ceux qui profanent par un pareil sacrilège les précieuses reliques auxquelles on ne devrait toucher qu'avec un scrupuleux respect. Il leur serait si facile d'étudier
l'évolution de la peausserie à travers les âges, ou de dépouiller des cartulaires concernant la corporation des savetiers ! »
A force d'adorer au pays de la beauté, M. Deschamps a pris quelques traits de ressemblance à l'objet de son culte. D'avoir tant admiré la Grèce « joyeuse, avenante et libre », il lui est resté quelque chose. Gomme ces substances qui gardent dans l'obscurité le reflet de la lumière, son style a retenu quelques rayons de la clarté magique du pays sacré. Sa critique, elle aussi, est joyeuse, avenante et libre. Elle est pleine de jeunesse et de bonne humeur. Elle a quelque chose de riant, môme quand elle s'indigne. Par là, elle a une physionomie propre qui n'appartient qu'à elle. M. Brunetière a la puissance, le fer et la flamme ; sa phrase roule en coups de tonnerre ; c'est le Jupiter olympien de la critique. M. Faguet en est le Mercure: il est terriblement intelligent. M. Lemaitrerappelle Apollon. Je n'ose pas comparer M. Deschamps àEros; il me suffit de goûter la grâce, l'eurythmie de son style et de le remercier d'avoir apporté dans notre littérature brumeuse et morose la lumière et le sourire de la terre de beauté.