‹ L'anarchie littéraireChapitre 15 sur 40 · PESSIMISTES · texte numérisé non relu

PESSIMISTES

Quand on voudra faire l'histoire de révolution des idées pendant le dernier quart de ce siècle, M. Rod sera certainement un des premiers témoins consultés. Nul mieux que lui ne s'est pénétré des pensées de son temps, et nul ne les a traduites avec plus de sincérité et de scrupule, tout en colorant ce qu'il reflétait, à la manière des lacs de son pays natal, de la teinte spéciale de son propre fond. 11 n'est donc pas sans intérêt, et il ne sera peut-être pas sans profit, d'anticiper sur la critique de demain pour parcourir son œuvre. Celte étude, en nous conviant à une sorte de récapitulation des opinions ou des modes philosophiques qui se sont succédé depuis vingt ans avec une hâte fiévreuse, nous aidera à nous retrouver dans la confusion qu'elles ont produite, et, tout au moins, à reconnaître le chemin suivi.

Un des caractères de la littérature actuelle est de mêler à l'observation et à l'analyse une sympathie que n'ont point connue et qu'ont réprouvée lesmaîtres d'autrefois. Le naturalisme était bien descendu de la tour d'ivoire où s'étaient enfermés les survivants du romantisme ; il avait pris contact avec la vie. Mais devant elle, il croyait devoir rester impassible. Elle n'était pour lui qu'une matière d'expérience scientifique, ce qu'est le cadavre pour l'anatomiste, le malade chloroformé pour l'opérateur. Les lecteurs se sont lassés à la longue d'une littérature où l'homme était découpé en planches de physiologie, où l'amour n'avait d'autre intérêt que celui d'une plaie béante qui laisse apercevoir les organes cachés. Sans lui prescrire de renoncer à la psychologie, on a demandé à l'écrivain plus d'émotion et de sentiment, une conception plus large de l'existence. M. Rod était bien fait pour satisfaire à cette nouvelle exigence du goût public.

Venu d'un pays de fortes pensées, ayant étudié dans cette Genève qui est une ville d'esprits libres et désintéressés, une espèce d'Alexandrie moderne où, dans le filtre de la langue française, se déversent et se clarifient, comme les eaux du Rhône dans celles du Léman, les courants intellectuels

M. ÉDOUAFJD !«0D 59

des nations voisines, M. Rod étail tout préparé pour le genre de littérature requise. Il avait ce don de philosophe qui consiste à voir les antinomies des choses et à s'en tourmenter. Seulement, au lieu d'appliquer ce tourment à sa vie personnelle, de le tourner en dedans, comme le fit si stérilement son compatriote Amiel, il le répandait sur la vie générale. Par là, c'était surtout du Lévine de Tolstoï qu'il se rapprochait. Aussi n'at-il pas eu de peine à comprendre le roman russe. Si l'on consulte les dates, on reconnaîtra môme qu'il a été, avant que l'engouement s'en mêlât, un des premiers à proclamer la portée de l'influence slave et à s'en inspirer. La littérature russe, en retour, quand elle s'est imposée à l'opinion, a puissamment aidé l'intelligence et le succès des livres de M. Rod.

Ces qualités de penseur, cette préoccupation du mystère de la vie devaient forcément entraîner M. Rod dans le pessimisme. Ce fut son point de départ, marqué par la publication de la Course à la Mort. Ce livre, qui n'a pas l'attrait du roman, qui en a à peine la forme, écrit en dehors de tout souci de plaire, dans un style abstrait et parfois aride, a néanmoins une grande importance dans l'œuvre de M. Rod, non seulement parce qu'il contient en raccourci quelques-unes des idées préférées qu'il a développées plus tard, mais aussi parce qu'il condense toutes les pensées d'une époque et peut servir de document historique pour

étudier, au moment où il parut, l'état du pessimisme en France et le différencier de ses caractères antérieurs. Le pessimisme de M. Rod n'est pas plus le pessimisme orgueilleux d'un Chateaubriand, qui ne trouve pas la vie à sa taille, que le pessimisme sensuel d'un Musset, pleurant, avec de grands gestes déclamatoires, sur l'infidélité d'une maîtresse banale : c'est un pessimisme plus humain qui, s'il prend encore sa source dans l'individu, comprend, avecles souflrances du moi, toutes celles du monde, et trouve ainsi, dans ce que les misères de tous mêlent de sympathie à l'amertume des siennes propres, un élément de sociabilité qui le justifie en l'ennoblissant.

Sans doute, par plus d'un point, le héros de la Course à la MoiH est proche parent des pessimistes romantiques. Lui aussi souffre de ne pouvoir aimer, et raisonne à perte de vue sur cette impuissance incurable ; lui aussi connaît l'ennui des heures vides oi^i Ton est rejeté du regret au désir et du désir au regret, sans trouver de repos ni dans la possession ni dans le souvenir, et, par ses angoisses purement intellectuelles et souvent factices, il continue la filiation des grands mélancoliques de ce siècle ; mais, à cette tristesse, qui a servi de lieu commun à tous les poètes du passé, s'ajoute ici un sentiment nouveau que M. Rod a traduit dans une page centrale de ce premier livre, une de celles oii se saisit le mieux le fil de sa pensée toujours coupé et flottant dans son récit,

parce que la préoccupatiou d'être sincère en excluait tout plan arrêté, cette page qu'il faut citer en entier :

« Il y a des Renés, des Werthers, des Laras : égoïstes qui ne pensaient qu'à leurs pauvres passions personnelles, orgueilleux qui se croyaient seuls de leur espèce alors que le nombre de ceux qui souffrent comme eux, mais en silence, et qui valaient mieux qu'eux, était déjà légion... Sans doute, de ces tristes personnages nous tenons aujourd'hui par plus d'un côté ; mais, que sont pour nous nos pauvres souffrances ! Ce sont les sanglots de tous qui nous gonflent la poitrine : nous devinons les douleurs cachées et nous en frissonnons, comme nous frissonnons de celles qui s'ignorent elles-mêmes. Nos cœurs sont remplis de sentiments qui ne sont pas à nous ; nous avons lu trop de secrets dans des yeux tristes. Et nous voudrions en lire davantage encore, nous voudrions pénétrer dans toutes les âmes pour en partager un instant les angoisses, nous voudrions nous identifier à ces frères inconnus dont la misère n'est pas nôtre et nous appartient pourtant. »

Ni égoïste, ni sensuel, mais plutôt altruiste, tel nous paraît avoir été, sinon dans son fond, du moins dans sa tendance, le pessimisme de M. Rod, quand il écrivit la Course à la Mort, et c'est, à peu près, celui de la génération môme qu'il représente. Je dis : à peu près, car M. Rod y a joint un trait qui lui est propre : son pessimisme a des

inquiétudes morales que n'ont guère éprouvées ses contemporains. Il a un vif sentiment du mal, considéré comme le principe positif du monde, et j'entends par là, non pas seulement l'impression des désordres de la vie, mais surtout celle des désordres de la conscience, en un mot le sentiment du « péché », une expression que M. Rod a dû entendre souvent dans cette éducation calviniste qu'il est parfois tenté de renier ou de maudire, bien qu'il lui doive une partie do son originalité, et ces qualités de moraliste qui ont donné à son œuvre romanesque un accent et un charme tout particulier.

Entre la Course à la Mort et le Sens de la Vie, il n'est pas nécessaire de chercher une transition. Ce second livre reprend et continue le premier, avec une différence qui indique une étape nouvelle dans l'évolution des idées de l'auteur. Si, dans la Course à la Mort, le porte-parole de M. Rod concluait au désespoir, dans le Sens de la Vie, il accepte cette vie qu'il méprise, à la condition de surprendre le secret qui lui donne son prix et la rend digne d'être vécue. 11 s'agit donc de savoir pourquoi, après avoir exhalé sa plainte ou crié ses blasphèmes, le pessimiste d'aujourd'hui se résigne à faire comme tout le monde ; pourquoi

il se marie, alors qu'il s'est déclaré incapable d'aimer; pourquoi il agit, alors qu'il a découvert que toute action est vaine ; pourquoi il vit enfin, quand il avait juré de mourir. Cette contradiction étonne M. Rod, et, pour en trouver l'explication, il recherche s'il n'y a pas une raison cachée de vivre qui la justifie. Serait-ce la Foi ? Certes la foi est une grande force. Elle répond, sinon à toutes nos curiosités, du moins à tous nos besoins ; elle donne le « courage de supporter les maux, puisqu'ils nous préparent un avenir meilleur, et le goût de la vie, puisqu'elle commence l'éternité. » Mais n'a pas la foi qui veut, et l'homme de ce siècle l'a perdue au sortir de l'enfance.

Serait-ce la pitié, la religion de la souffrance humaine ? Personne n'était plus disposé que M. Rod à choisir cette solution. 11 avait salué comme un renouveau de l'àme contemporaine cet Evangile simplifié qui nous répétait, au milieu des sanglots des humbles tragiques de la terre russe : « Aimez-vous les uns les autres. » Mais s'il avait senti passer sur son front le souflle rafraîchissant des divines paroles, si la tendance propre de son pessimisme le rendait plus capable que tout autre de trouver la charité dans les misères de l'être, d'autre part, la sincérité de sa nature, la peur d'être dupe des mots, la tournure critique de son esprit le condamnaient, avant d'en faire une raison de vivre, à analyser cette religion nouvelle, à lui demander ses titres et son certificat

G4 l'anarchie littéraire

d'origine. Et voici que bientôt il apercevait toutes les difficultés de la voie généreuse oii son cœur l'engageait. Que d'obstacles à cette compassion pour les petits, les écrasés, les offensés de la terre, dès que, cessant de la répandre en paroles éloquentes, on l'a fait entrer dans l'ordre pratique où elle doit s'exercer ! II faut quitter les temples sereins de la contemplation et des libres études, descendre dans les chantiers, pénétrer dans les taudis, subir la promiscuité et l'alliance des braillards de carrefours, se casser la tête sur des questions peut-être insolubles, légitimité ou suppression de la propriété, organisation du travail, et pourquoi en définitive ?

Pour reconnaître « qu'on ne peut aimer sans croire », que, pour surmonter ses dégoûts, résoudre les problèmes sociaux, consacrer son existence à la défense du droit, à l'amélioration de l'individu, au progrès de l'espèce, il faut, à moins d'une flagrante inconséquence, accepter les postulats d'une foi qu'on n'a plus, le prix infini et éternel de la personne humaine, la certitude qu'il y a un avenir, un bien, une vérité, une justice, tous les absolus qui, logiquement, impliquent l'absolu suprême. Dieu, et constater qu'il ne saurait y avoir de fraternité sur la terre s'il n'y a, pour en faire le lien et la récompense, une paternité dans le ciel !

Si pourtant, las de se heurter toujours après tant de marches à cette éternelle question de

croire, pour rebrousser chemin, tête baissée, à travers les ténèbres, on pouvait trouver dans les joies et les devoirs du foyer un asile de paix, et, tout ensemble, la raison suffisante de vivre ! « Il y a quelque chose de plus solide que les rêves du philanthrope, de plus accessible que la foi, quelque chose de puissant cependant, qui fait la chaleur du cœur, la bonté de Tàme, le charme et valeur de l'existence : c'est l'affection. » Et qu'axa ions-nous besoin de chercher ailleurs ? Laissons Dieu dormir dans son ciel, les hommes s'entredévorer sur la terre. Têtes blondes caressées dans la lumière douce de la lampe familiale, propos, rires d'enfant, maison bien close, comme l'arche biblique, au milieu des vagues tumultueuses des villes, maison ouverte à la clarté des champs, au reflet bleu des monts, dans quelque repli perdu des Alpes neigeuses, que peut-on désirer de mieux pour apaiser les doutes de l'esprit et s'accommoder d'être au monde ? On ne réformera pas la société, mais on créera des âmes ; on travaillera à rendre ses enfants meilleurs et plus heureux que soimême, et quand, parvenu à la vieillesse toute blanche, on se retournera vers les jours écoulés, on pourra dire : « Je n'ai pas vécu inutile. » Oui, ce serait beaucoup, ce serait assez, soupire M. Rod, « s'il n'y avait pas la Mort ! » La Mort ! c'est-à-dire l'intruse dont la seule pensée suffit à stériliser l'œuvre du dévouement paternel, à décourager le dur labeur de l'éducation ; la Mort ! c'est-à-dire

66 l'anarchie LITTÉItAllUO

encore la terrible alternative de croire ou de ne pas croire, le sphinx qui dévore quiconque ne Ta pas deviné, de telle sorte que, là encore, la vie ne peut s'accepter qu'à la condition de lui donner l'absolu pour explication, l'infini pour fondement et l'éternité pour but.

Ainsi, après beaucoup do détours et de volteface, M. Rod revient toujours à ce chemin barré. Tel le chasseur égaré, qui voit la nuit venir, se presse, revient sur ses traces, et, dans les ombres accrues, se retrouve devant la môme haie épineuse, la même clôture de ténèbres. Il faudrait jouer le tout pour le tout, prendre son élan, sauter par dessus l'obstacle, quitte à se débarrasser de tous ses fardeaux, de l'arme inutile et du gibier médiocre, quitte à laisser aux broussailles des lambeaux de sa chair. Mais M. Rod ne veut pas se risquer, et il préfère se contenter de savoir que ceux-là seuls qui ont eu ce courage ont découvert ce qu'il cherche encore.

Arrivé là, M. Rod semblait devoir s'arrêter. Mais, à vrai dire, cet insuccès de son enquête dûment constaté n'était pour lui qu'un motif de plus à la continuer. C'est bien à sa pensée qu'on peut appliquer ce vers de M""® Ackermann :

Le désir qu'on exile Revient errer autour du gouffre défendu.

Seulement, convaincu par l'expérience qu'il ne tirerait de sa raison rien de plus qu'une sorte de kantisme dégénéré, et de son cœur rien de mieux que la prière de l'athée, il est sorti de lui-même pour demander à ses contemporains comment, à leur tour, ils s'étaient posé le problème, et comment ils l'avaient résolu.

Il s'est adressé tout d'abord aux écrivains. Dans un livre très ingénieux, Idées morales du temps présent, il a interrogé quelques-uns des maîtres de la pensée moderne, et, suivant les réponses, les a classés dans la catégorie des négatifs ou dans celle des positifs. L'avouerai-je? La préoccupation philosophique de M. Rod me semble l'avoir mal servi dans cette partie de son œuvre consacrée à la critique littéraire. La question de la foi, — car aussi bien, sous couleur de morale, c'était elle encore qui dominait l'étude de M. Rod, — n'est pas un critère approprié pour apprécier, et surtout pour classer des écrivains qui se sont souciés de faire œuvre d'art, ou de satisfaire aux tendances naturelles de leur imagination, plutôt que de formuler nettement tel ou tel principe abstrait. Et vraiment, je serais tenté, si je voulais lui chercher querelle, de reprocher à M. Rod d'avoir été plus exigeant envers les auteurs qu'il soumettait à son analyse qu'il ne l'avait été envers lui-même. Il sait mieux

que personne qu'un lettré de la fin de ce siècle ne peut que difficilement se ranger tout entier, soit du côté de ceux qui affirment, soit dans la compagnie de ceux qui nient.

Pour prendre un exemple, M. Renan doit-il recevoir l'étiquette de négatif comme le voudrait M. Rod ? N'a-t-il pas affirmé lui-même, en maints passages trop connus pour être cités, son irréductible dualité de nature ? Déclarant ici que « le libertin pratique peut être la véritable philosophie de la vie », et là, que « l'existence n'est rien si elle n'est un grand et perpétuel devoir », osant écrire que « la beauté vaut la vertu » et s'agenouillant ensuite avec respect devant quelque ascète du passé, négateur frivole, jouant de l'infini, coquetant avec rÉternel, puis, croyant, mystique, et s'écriant que « l'homme est le plus religieux dans ses meilleurs moments, et le plus dans le vrai, quand il est le plus religieux », M. Renan ne se dérobe-t-il pas à toutes les classifications qui voudraient l'enfermer, et n'y a-t-il pas une sorte d'injustice de la part de M. Rod à le placer parmi les négatifs, alors que, précisément, il n'hésite pas à mettre au nombre des positifs des hommes qu'il traite lui-même de « médiocres croyants, conservant les doutes les plus graves sur les plus importants des articles de foi » ?

D'ailleurs, depuis que M. Rod a écrit les Idées murales du temps présent^ quelques-uns des écrivains qu'il avait ainsi rangés à sa droite ou à sa

gauche ont changé de place peu à peu. On les a vus passer de gauche à droite ou flotter entre les deux côtés. On a parlé de la « conversion » de M. Bourget, et il est de fait que l'historien subtil des adultères compliqués semble avoir abjuré le culte des élégances mondaines pour des habitudes dépensée de plus en plus sévères. Et, si Ion n'a pas encore parlé de la conversion de M. Zola, il s'en faut peu qu'il ne brûle ce qu'il avait adoré, s'il n'est pas encore décidé à adorer ce qu'il a brûlé.

Il suit de là qu'il est malaisé de confesser les écrivains de ce temps, qu'ils déroutent toutes les prévisions, et que la question de savoir pourquoi ils acceptent la vie et quel sens ils lui donnent, n'étant pas celle qu'ils se posent avec le plus d'inquiétude, du moins avec l'obstination de M. Rod, il est téméraire de la leur poser malgré eux, et plus téméraire encore de donner à leur réponso une signification arrêtée et définitive...

Aussi bien, M. Rod n'avait pas fini son enquête auprès des gens de lettres qu'il en poursuivait une autre dans un milieu moins restreint. S'il y a des esprits curieux et inquiets que tourmente le gros problème de la vie, il y a aussi, de par le monde,

des êtres, hommes et femmes, qui ne s'en préoccupent guère, et dont la tranquillité d'âme, à cet endroit, laisserait supposer qu'ils ne cherchent pas parce qu'ils ont trouvé. Et qu'ont-ils trouvé? Qu'est-ce qui les fait vivre? Ce n'est ni la foi, ni l'altruisme, encore moins les devoirs du foyer : c'est la passion. Voilà ce qui remplit leur cœur et leurs jours, et leur fait oublier pour des angoisses plus chères celles qui pâlissent le front des penseurs. Et voilà pourquoi M. Rod, abandonnant pour un temps la critique, a pris la plume du romancier, et écrit cette très belle série : les Trois Cœurs, Scènes de la vie cosmopolite, la Sacinfiée, la Vie privée et la Seconde vie de Michel Tessier, le Silence, les Roches-Blanches, Dernier Refuge.

M. Rod n'aura pas lieu de se repentir d'avoir ainsi élargi le cercle de ses observations. Le succès a répondu à cette transformation inattendue et pourtant logique de son talent, et je n'en connais pas de mieux fondé, car je ne connais pas non plus d'œuvres plus passionnées que ces romans sur la passion, et partant plus passionnantes. Mais c'est peu de noter ce caractère des romans de M. Rod, il faut en montrer la raison. Il ne suffit pas, pour qu'un roman nous passionne, qu'il soit une peinture de la passion, et je n'en veux pour preuve que l'intérêt très relatif que nous prenons aux romans naturalistes. Si ceux de Maupassant font peut-être exception, le motif en

doit être cherché dans la qualité incomparable du style, l'habileté de la composition, le relief extraordinaire des personnages bien plutôt que dans le choix du sujet.

Mais voici des œuvres où la composition est faible, parfois absente, comme dans les Trois Cœurs, oii les personnages sont à peine décrits, où le cadre pittoresque est toujours négligé, où les scènes d'amour sont traitées avec une discrétion, une austérité systématique, et cependant, dans ces œuvres dénuées d'attrait extérieur, la vie abonde et surabonde jusqu'à se confondre avec la nôtre, et nous donner l'illusion d'agir, de sentir et de souffrir avec des âmes purement fictives, ce qui est après tout le but suprême de l'art. Et pourquoi? Serait-ce parce que, renonçant à dépeindre, après tant d'autres, des êtres dont l'éducation et les mœurs dépassent ou n'atteignent pas le niveau social de la classe moyenne, M. Rod a donné à ses personnages les sentiments de gens qu'on est convenu d'appeler « bien élevés », et que, les plaçant parfois en des situations exceptionnelles, il leur a gardé soigneusement des âmes normales? C'est une raison sans doute, et un fait qui a sa valeur, car, en définitive, si l'art doit tendre à solidariser des semblables en leur révélant ce qu'ils ont de commun, on ne saurait mieux faire que de choisir ses modèles parmi ceux-là mêmes qui vous lisent.

Mais il y a plus évidemment. A mon sens, ce

qui fait l'intérêt, en même temps que l'originalité des romans de M. Rod, c'est que jamais il n'y sépare la passion de son antagoniste, la conscience. Si enragés que soient ses héros à s'aimer et à se détruire, si fatals que soient leurs entraînements, si profondes que soient leurs chutes, ce n'est pas sans lutte contre eux-mêmes, sans d'énergiques reprises, sans, tout au moins, de sombres remords qu'ils aiment et succombent. Et, c'est de ce combat intérieur qu'est faite leur passion, c'est des résistances violentes et stériles de leur conscience toujours vaincue et toujours frémissante qu'ils tirent leur noblesse avec leur misère, et, par suite, l'attrait poignant qui force et épure notre pitié. Si parfois l'amour qui les domine est assez fort pour leur enlever tout scrupule préventif, même alors, il n'est jamais une sensualité médiocre d'êtres insignifiants et corrompus, et il devient une telle douleur par l'accumulation des ruines qu'il sème sur leurs pas, par les sacrifices auxquels il les condamne, qu'il respecte et proclame encore les lois de la conscience au moment où il les viole. Tel, le torrent arrêté par un barrage n'élève son cours que pour être précipité de plus haut. Les exemples abondent, dans l'œuvre de M. Rod, de cette moralité dans la peinture de la passion. C'est Richard Noral [les Ti'ois Cœurs), dont l'insensibilité de lettré travaille à s'émouvoir et n'y parvient que pour assister à la perte du seul bonheur qu'i-1 ait connu,

Noral dont tout le roman se résume dans cette petite phrase, bien propre à décevoir ceux qu'affriandent les descriptions détaillées de « la faute » : « Quand Rose-Mary fut sa maîtresse, Richard se sentit malheureux ; » c'est Nora [le Pardon : scènes de la vie cosmopolite), qui paie de sa vie une unique défaillance; c'est Michel Tessier, dont la passion brise la carrière, tue la femme et la fille, et qui se voit acculé par la logique de ses actes aux compromissions et aux duretés qui répugnent le plus à l'élévation naturelle de son caractère ; c'est Kermoysan et M"' Herdevin [le Silence), qui subordonnent héroïquement leur amour aux usages du monde et qui meurent des contraintes et des mensonges qu'ils se sont imposés.

Je citerai enfin la Sacrifiée, celui de ses romans où M. Rod s'est le plus ouvertement inspiré du seul sentiment moral. Le drame y est tout intérieur. Le médecin Pierre Morgex aime la femme de son ami Marcel Audouin. Mais, dès qu'il s'en est fait l'aveu, il réagit, s'éloigne, s'efforce d'oublier. Le devoir professionnel le ramène auprès de Clotilde. Son mari malade, menacé d'apoplexie, fait promettre à Pierre Morgex d'abréger son agonie à la première attaque. Après de douloureuses hésitations, une agonie morale parallèle, Pierre cède à la tentation de tenir cette folle promesse. La mort de Marcel, hâtée parla morphine, libère Clotilde : Pierre l'épouse. Mais, après le long combat des scrupules qui remplissait la pre-

mière partie du récit, sans une minute de relâche, sans une heure d'ivresse, un autre combat commence, celui du remords. Pierre ne parvient pas à excuser ce qu'il appelle son crime. Las d'en porter le poids, il le confesse à un prêtre, et, pour l'expier, se sépare de celle qu'il aime. Mais je m'aperçois que cette analyse sommaire ne dit pas l'impression poignante qui saisit le lecteur d'un bout à l'autre du roman.

Pour la caractériser, je ne saurais mieux faire que de rappeler un autre roman tragique que M. Rod ne s'est pas caché d'avoir transposé dans le sien : Crime et Châtiment de Dostoïewsky. A l'exemple de Raskolnikofî, Pierre est entraîné par une fatalité plus forte que lui, mais qui, si elle paralyse sa volonté, ne peut endormir sa conscience. 11 succombe, comme le héros russe, mais en luttant, en se débattant désespérément sous l'étreinte de son vainqueur. Grâce à cette résistance, nous ne cessons pas, tout en condamnant sa faiblesse, d'estimer, d'admirer môme son caractère, et, par suite, de plaindre son malheur. Relisez, à ce point de vue, les romans de M. Rod, depuis les Trois Cœ?//'5 jusqu'aux Roches-Blanches, vous y verrez que c'est toujours ce conflit entre la fatalité extérieure et les réactions de l'âme qu'elle subjugue qui, d'une part, donne à la passion son maximum d'intensité, et qui, de l'autre, confère aux personnages une somme égale de délicatesse et de grandeur ; de telle sorte que.

sans inventer des événements compliqués, sans même se mettre en grands frais de style, M. Rod trouve le moyen d'écrire des romans où se rencontrent ces deux qualités que nous étions habitués à regarder comme inconciliables : la passion et la moralité.

Si maintenant, nous nous rappelons que le roman a été pour M. Rod un instrument de recherche à la poursuite d'une solution philosophique, nous devrons reconnaître qu'il lui doit un notable enrichissement de sa pensée. Sans doute, après cette exploration, il reste l'incroyant désolé de l'être du Se?is de la Vie, mais il sort de l'impasse où il s'était enfermé; le positif triomphe en lui du négatif, et s'il continue à proclamer l'union théorique de la morale et de la religion et l'impossibilité pratique de les accorder, il se rend compte de l'inconséquence, et reporte sur la morale la foi qu'il n'a plus dans la religion. 11 aboutit ainsi à cette série de préceptes éprouvés par l'expérience, et qui, par là, échappent à son intellectualisme critique :

Nous sommes à nous-mêmes nos premiers ennemis. La sagesse consiste à abdiquer nos désirs, pour lesquels notre sang est trop pauvre, à combattre nos passions trop fortes pour respecter la loi de conscience mais qui ne le sont pas assez pour la supprimer. « Nous devons nous soumettre au décret, d'où qu'il vienne, qui nous ordonne d'en dégager nos âmes, afin qu'elles soient tou-

7 fi l'anarchie littéraire

jours prêtes à recevoir la grâce ou la mort, à entrer libres et pures dans le néant ou dans l'éternité [la Sacrifice). »

La meilleure manière d'accepter et de comprendre la vie, ce n'est pas d'y chercher le bonheur, mais d'en accomplir les devoirs, même si l'on ne parvient pas à en justifier la raison supérieure {la Vie privée et la seconde Vie de Michel fessier).

Hors du mariage, l'amour est la pire douleur, qui appelle une suprême pitié [Dernier Refuge). Quelle rancune garder du tort qu'ils ont fait à l'ordre social à des êtres qui sont leurs propres bourreaux? L'immense faculté de souffrir que développe la passion ennoblit, parce qu'elle tue le bonheur et empoisonne le plaisir. D"autre part, les victoires de la vertu sont tristes et risquent do pétrifier le cœur [les Roches- Blanches). Cependant nous ne dirons pas : Vienne la passion pour l'expiation qui la suit, pour la délicatesse morale qu'elle donne à ses victimes ; car, héroïsme pour héroïsme, mieux vaut l'héroïsme de ceux qui « ayant reconnu l'insuffisance du mariage, l'acceptent pourtant, non par faiblesse ni par sécheresse d'âme, mais par esprit de sacrifice. On parle de dévouement, mais y en a-t-il davantage à sui vre les impulsions de son cœur qu'à leur résister, au profit d'une parole donnée et d'un être auquel on s'est lié [le Silence) ? »

M. Rod en restera-t-il à cette solution provisoire du problème de la vie? Ne cherchera-t-il pas à la préciser, à Fillustrer dans une nouvelle série de romans oi^i il s'attacherait à raconter l'histoire de ces martyrs obscurs du devoir et de « la parole donnée » dont l'héroïsme lui semble plus noble et moins paradoxal que celui des victimes de la passion? Il y a là une voie peu explorée, bien digne de son talent, oià son style si nuancé se trouverait à l'aise, et s'enrichirait de nouvelles délicatesses. Ce ne serait pas une entreprise banale ni ingrate que celle qui ferait servir la psychologie romanesque à découvrir ce qui se cache de grandeur et de souffrance dans les existences soumises au devoir, et M. Rod le sait bien pour l'avoir tenté dans cet épisode de la '< demoiselle » qui est la perle d'un de ses livres. Et ce ne serait pas non plus une entreprise inutile à cette recherche obstinée du sens de la vie qui ne cessera pas d'inquiéter et d'inspirer sa pensée. Peut-être, en effet, qu'au bout de cette enquête fondée sur l'observation de ces victoires de la conscience qui, M. Rod l'a très bien vu dans les Roches- Blanches, restent après tout sans récompense terrestre, une lumière lui apparaîtrait, plus éclatante que la pitié, moins froide que la loi

morale, pour éclairer l'abîme des humaines misères d'un rayon tombé de cet Inconnu, où, par delà les espaces que peuvent atteindre nos plaintes avant de s'être tues, une suprême justice « confond toutes les dissonances dans l'ampleur d'une souveraine harmonie ».

Quoi qu'il en soit du résultat final de son œuvre, elle se recommande dès maintenant par des qualités de premier ordre. Une personnalité complexe s'en dégage ; plusieurs hommes y viennent tour à tour prendre la parole ; mais tous ont l'accent de la sincérité et commandent le respect. Un intellectualiste désabusé qui, dans le silence de l'esprit, écoute la réponse du cœur, s'en enchante et craint d'en être dupe ; un pessimiste généreux qui cherche le malheur des autres dans le sien, mais ne veut pas se faire illusion sur la portée pratique de son altruisme ; un positif qui voit dans la certitude du croyant l'explication et le but de la vie, et un négatif qui se refuse à l'embrasser ; un disciple timide de Kant, dont la logique a pu traverser les sables arides du nihilisme critique, échapper à la séduction des fausses idoles, mais qui s'arrête et se brise au pied du Sinaï de l'impératif catégorique, sans pouvoir gravir l'austère sommet d'où se découvrent les plaines riantes de la terre promise : tel nous apparaît M. Rod, et si l'on ajoute à ces caractères qu'il est un des reprétants les plus troublés et les plus clairvoyants de l'âme moderne, qu'il s'est imposé à l'attention

sans aucun artifice de réclame, sans avoir recours à aucune séduction malsaine, par l'unité et la persévérance de son effort, on reconnaîtra avec nous que son œuvre ne peut laisser indifférent, et qu'elle mérite d'être récompensée par une estime toute particulière.

M. Georges Meunier a réuni, sous la direction de l'auteur, des extraits choisis et expurgés de l'œuvre de M. Emile Zola. C'est une excellente idée. Ce travail de triage et d'épuration qui a dii être considérable, si l'on en juge par les nombreux points de suspension jetés comme des grains de sable aux endroits nettoyés, aura pu convaincre M. Zola, mieux que toutes les critiques, de l'inutilité littéraire de ses habituelles crudités. La puissance de son talent n'a rien perdu à ces suppressions, et beaucoup de lecteurs y auront gagné de pouvoir apprécier ce talent lui-même avec plus de justice et de liberté.

Il faut en effet être juste d'abord envers M. Zola, ne serait-ce que pour avoir le droit d'être sévère après. On ne peut lui contester certaines qualités très rares en notre siècle de dilettantisme, d'impatience et d'improvisation. M. Zola est un convaincu, un laborieux: il est le contraire d'un

dilettante. Si le travail était une vertu, M. Zola serait un saint. Le travail ne vaut que par son objet ; pourtant, à ce degré, il comporte une somme d'énergie peu commune, une rigueur de méthode et de discipline qui pourrait être citée comme modèle à beaucoup de gens dont les tâches sont de meilleure qualité. Pensez à la somme énorme d'efforts constants, de recherches patientes, d'études de toutes sortes, de lectures, d'observations, d'écriture enfin qu'il a fallu pour édifier cette lourde construction de romans qui forme la série des Rougon-Macquart,ce mur cyclopéen que depuis vingt-cinq ans M. Zola élève pierre à pierre, malgré toutes les oppositions, en travers de tous les courants. Il est bon de rappeler cet exemple à ceux qui se figurent que la littérature est un mélier facile, et que l'écrivain, pour prendre la plume et faire des chefs-d'œuvre, n'a qu'à attendre le caprice de l'inspiration.

Si de l'homme nous passons au romancier, il faut lui reconnaître aussi quelques dons remarquables, et, tout de suite, pour ne pas y revenir, celui d'animer les choses naturelles et les êtres réunis d'une vie extraordinairement intense. M. Zola est le plus grand peintre de foules qui ait paru dans ce siècle. Dans la description et la psychologie spéciale des masses d'hommes en mouvement, et là seulement, sa philosophie déterministe trouve une juste application. La foule en effet n'est pas libre: chacun des indivi-

(S2 l' \.NM!(-nii-; i.ri iKitAïui:

(lus qui la cuniposoiil y perd instantanémonl la possession de son moi, et par suite une part très grande de responsabilité. L'homme n'est vraiment lui-même que seul. La société est un échange perpétuel de suggestions, ce que M. Tarde appelle dans Les lois de l'imitatio)i, un état de somnambulisme. De là ces courants, ces entraînements irrésistibles, ces paniques et ces enthousiasmes, ces débordements de bestialité, de bassesse, d'inintelligence dont les individus seraient incapables pris isolément, mais qui les emportent dans le même sens, sans pensée, sans résistance, sans remords dès qu'ils sont rassemblés.

Il y a là un mystère que je ne me charge pas d'expliquer en ce moment, mais il y a là aussi un fait dont il faut tenir compte en littérature et que M. Zola a parfaitement compris et dépeint. Rappelez-vous certaines pages que vous retrouverez dans le recueil de M. (Georges Meunier : les descriptions des rues de Paris [la Curée); dans Ge?mmal, le va-et-vient misérable, enfiévré des mineurs décidant la grève, puis courant affamés à la destruction des puits ou à l'assaut de la direction ; dans la Débâcle, les armées en marche, avançant, reculant, piétinant, sans savoir où elles vont ou ce qu'on veut d'elles ; dans Lourdes, la procession des pèlerins, cette multitude exaltée, emportée par le môme souffle brûlant de foi et de désir. Il y a cent passages de cette force dans l'œuvre de M. Zola.

Je retrouve la même puissance de vision dans

les descriptions de nature morte el dans les paysages. M. Zola donne aux choses Fâme qu'il refuse aux êtres; elles ont pour lui une parole, une volonté, une action formidable,

'Da.nsVAssotnmoir^cesi le cabaret du père Colomb avec son alambic, terrible conseiller de crime et de débauche ; c'est, dans le Bonheur des dames, l'immense magasin multicolore qui dévore tristement le petit commerce et, avec lui, les économies, les honnêtetés, les scrupules de millions de femmes fascinées ; c'est, dans la Faille de Vabhé Mouret, la forêt de fleurs du Paradou, cet énorme entassement de plantes croissant à l'abandon, toute la vie végétale du globe concentrée dans un jardin, avec ses senteurs enivrantes, ses enlacements irrésistibles, la griserie de sa sève débordante; c'est, ça et là, des peintures de soleils couchants, de ciels sombres, de mer, de champs, toutes largement traitées, d'un pinceau très sûr, très coloré qui est celui d'un maître.

Tout cela est parfaitement évident, et il était équitable de le signaler. Mais, par contre, que de critiques, que de réserves il faudrait faire ! En vérité, cette œuvre est triste. Et cette tristesse est stérile. A ne regarder vivre, par les yeux de M. Zola, que des fous, des dégénérés, des maniaques, dont il voudrait faire les représentants de l'humanité toute entière ; à se laisser pénétrer de cette philosophie désolante, qui ne connaît que la bassesse de l'homme et se refuse à relever les

quelques signes de sa grandeur, on est pris de ce morne découragement qui est le prélude de toutes les faiblesses. Oui, cette œuvre est triste dans sa violence monotone et sa dureté implacable; et comment en serait-il autrement? M. Zola ne croit qu'à la force. Il n'aime, n'estime, ne glorifie et ne redoute que la force. S'il s'attache à l'observation de la nature, ce n'est pas par souci de la beauté qu'elle révèle, mais à cause de la force brutale qui s'y déchaîne à certaines heures. S'il choisit les personnages de ses romans parmi les êtres les plus assujétis aux lois de l'hérédité, les plus dénués de moralité et de conscience, c'est pour mieux faire ressortir la force des fatalités élémentaires dont ils sont les jouets inconscients. Y a-t-il quelque chose de plus déprimant, de plus funeste, de plus malfaisant que cet enseignement qui, dans certaines pages de l'œuvre de M. Zola, devient un culte sombre de je ne sais quelle divinité du mal aux pieds de laquelle il faut laisser toute espérance! Est-ce bien cet enseignement qu'on doit répandre autour de nous, à l'heure où nous avons tant besoin de confiance, de courage, voire même de ces illusions généreuses qui, elles aussi, sont des forces, et deviennent des réalités, quand elles ont pris possession d'une âme ? Vraiment, M. Zola serait-il bien fier d'avoir communiqué à ses millions de lecteurs cette conviction que l'homme est un animal dirigé par ses instincts ? Serait-il bien fier que tous ses compatriotes, tra-

hissant l'idéal de leur race, n'eussent pas d'autre conception de la vie que celle qui l'a inspiré, et que dans notre France, où grâce à Dieu il y a encore de braves gens exempts de névroses, toutes les belles œuvres de résistance morale, de reconstruction pacifique, de civilisation et de progrès fussent arrêtées par la preuve soi-disant scientifique que M. Zola croit avoir instituée de l'inutilité de tout effort et de la vanité de toute vertu ?

On a reproché à M. Zola bien des choses: la fausseté de sa méthode, l'impossibilité de faire, comme il le croit, des expériences concluantes avec des faits d'imagination, ses renseignements de seconde main, les erreurs de sa documentation, les grossièretés de son langage. Pour moi, je lui reproche surtout de ne pas avoir compris, qu'avec le succès qui a accueilli ses romans, il avait de plus en plus une écrasante responsabilité sociale; je lui reproche de ne pas avoir cru à ce qui, dans les ignominies humaines, est encore le rachat de notre misère, la fleur d'espérance qui s'épanouit aux fentes du rocher, l'action sainte et divine qui se dresse devant la force, embaume le pied qui la foule et parfois le fait reculer, je veux dire, la bonté. Voilà ce qui manque à cette œuvre. M. Zola le reconnaitra-t-il jamais? Nous souhaitons qu'il ne le reconnaisse pas trop tard, à cette heure du soir où l'on ne peut plus travailler, mais où parfois une lueur vient éclairer toute l'œuvre ancienne. Quel remords alors d'être obligé

de se dire : « J'ai beaucoup écrit, beaucoup vendu, mon nom est célèbre, mais je n'ai pas versé une seule espérance dans un seul cœur. Ce n'est pas moi qui ai vécu, mais un système factice, une leçon de haine, de faiblesse et de désespoir. »

Page 1