‹ L'anarchie littéraireChapitre 16 sur 40 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

Si le travail, comme le croit et l'a dit M. Zola, était une vertu, il y aurait eu du mérite à écrire, il y en aurait plus encore à lire Rrmie. On reste confondu devant la masse d'encre, déplumes, de papier, de notes, de recherches à travers les livres, les guides, les manuels, de compilations patientes que représente cet ouvrage de 7 jO pages. Songez qu'il y a là, dans un entassement prodigieux, pêle-mêle avec un roman, une apocalypse, et un pamphlet, toute l'histoire de Rome: la Rome antique, la Rome païenne, la Rome chrétienne, la Rome papale ; pour le passé, deux siècles de monarchie, cinq siècles de république, cinq siècles d'empire, 262 papes ; pour le présent, tout ce qui reste du passé, tous les monuments, tous les tombeaux, toutes les fontaines, tous les tableaux, toutes les statues, tous les palais, toutes les églises, avec le relevé minutieux des matériaux empruntés aux temples anciens. Joignez-y l'histoire de la Rome moderne, l'histoire de l'ar-

chitecture, de la peinture, et encore l'histoire des papes, de la diplomatie ecclésiastique, l'histoire complète de Léon XllI, les descriptions des cérémonies, des coutumes, des costumes, des attitudes, des repas, des marches et des démarches dans le labyrinthe du Vatican, le tout entre deux procès, le procès d'un livre dont le compte rendu est aussi long qu'aurait pu l'être le livre luimême, et une instance en rupture de mariage, pour une raison délicate et naturaliste dont M. Zola s'est visiblement délecté.

Prenez, superposez, échafaudez ces matériaux de provenance et d'importance diverses, sans vous inquiéter de leur valeur respective, en ne tenant compte que de leur poids ; faites-en une muraille, une tour, quelque chose d'énorme et de massif, sans façade, sans porte, sans fenêtres, une montagne de moellons cimentés à tour de bras, une Babel de phrases grises, brutalement façonnées, uniformément équarries, et vous aurez quelque idée du monument que M. Zola vient de maçonner.

Mais, par exemple, d'intérêt, point. Malgré son incontestable talent descriptif, M. Zola ne réussit pas une seule fois à dissiper l'ennui qui gagne le lecteur dès la vingtième page. Est-ce parce que M. Zola, pour ses innombrables descriptions de Rome, s'est contenté de déverser dans son livre, sans se les assimiler, les observations de ses devanciers, les ouvrages traditionnels que

parcourent les bons touristes, tels que les quatre volumes de l Histoire romaine à Rome par Ampère , les Promenades dansRome^ par Stendhal, Rome et ses monuments, guide du voyageur catholique avec les plans annotés par Blesser, ou la Rome de Wey?

Est-ce parce que, voulant faire ce qu'on n'avait jamais tenté jusqu'à lui, c'est-à-dire une Rome complète et définitive, il s'était pris la main et donné sa parole qu'il n'oublierait rien, rien, devrait-il écrire plusieurs milliers de pages, et qu'ainsi il s'est mis à entasser descriptions sur descriptions, moins par goût que par devoir, pour gagner sa gageure et tenir son serment ? Je crois que la principale raison de l'impression de lassitude qu'éprouve le lecteur doit être cherchée dans l'impuissance de M. Zola devant un sujet qui n'était pas fait pour lui. M. Zola est un admirable peintre de la vie animale et végétale, des beautés naturelles qu'il anime d'un grand souffle panthéiste, et des souffrances physiques qui rapprochent l'homme de la bête. Rappelez-vous, d'une part, la Faute de Vahbé Mouret, et de l'autre. Germinal et Lourdes. Mais, à Rome, il se trouvait en présence de choses d'art, dans la « cité de l'àme ».

L'art n'est pas la nature, mais l'homme ajouté à la nature, comme l'a défini Bacon; ou, si vous voulez, le monde vu à travers son esprit. Or M. Zola ne voit le monde qu'à travers son tempe-

rament, un tempérament de mâle sanguin, et « l'esprit de finesse » qui seul peut comprendre cette transcription spiritualiste de l'univers, qui constitue l'art, lui fait complètement défaut.

Que pouvaient lui dire les chefs-d'œuvre de l'architecture? Mais l'architecture est un art tout idéal, comme la musique. Si la peinture se rapproche de la nature, elle ne vaut que par sa beauté expressive, qui procède de l'âme de l'artiste. Il faut se laisser pénétrer lentement par ces choses ; il faut, pour les aimer et les dépeindre, une longue préparation qui manquait à M. Zola. On dirait que seul Michel- Ange a frappé l'écrivain : il lui a consacré plusieurs pages enthousiastes. C'est à se demander s'il n'a pas trouvé (ô présomption !) de secrètes affinités entre le génie du peintre et le sien propre. Pour tout le reste, on ne découvre rien de personnel dans les admirations et les observations de M. Zola.

Si, au moins,, la fable romanesque que M. Zola a insérée dans son lourd édifice était capable de relever notre attention défaillante. Mais ici, nouvelle déception, car ici encore, M. Zola semble gêné. Que lui manque-t-il pour nous intéresser aux amours de Dario et de Benedetta? Très probablement l'air et l'espace. Il lui faudrait un grand jardin, comme celui du Paradou, beaucoup de bêtes et de plantes, du soleil à Ilots, une odeur de sève et de fumier. Mais les amours de ses personnages sont des amours chambrées, des amours

captives dans un vieux palais sombre. Puis, ces personnages oux-mômes sont d'une psychologie bien courte. M. Zola ayant remarqué que la race italienne est portée à la volupté et à l'impudeur, n'a pas mis autre chose dans l'âme de Dario et de Benedetta. Cette idylle est tout à fait monocorde. La fin en est grotesque. Je sais bien que M. Renan a dit et essayé de prouver dans son Ahbesse de Jouarre que « ce qu'on fait en présence de la mort échappe aux règles ordinaires ». Mais ce n'est pas une raison de faire ce que fait Benedetta en présence de Dario mourant, et mourant empoisonné. Cela échappe évidemment aux règles ordinaires, mais cela n'échappe pas au ridicule. Heureusement d'ailleurs, car le ridicule est un correctif qui pratique instantanément la fameuse « purgation des passions » dont parle Aristote ; il désarme la sensualité, et fait perdre tout son danger, avec tout son charme, à la peinture d'un acte immoral.

Si maintenant nous en arrivons au véritable sujet de Rome, la partie philosophique, nous sommes obligés de constater que cette partie aurait gagné en intérêt si M. Zola ne l'avait étouffée sous tant de choses indifférentes, si surtout il lui avait donné plus de précision. Mais toute cette histoire d'une religion nouvelle dont l'abbé Froment s'est fait l'apôtre, manque absolument de clarté. Que veut l'abbé Froment dans le livre dénoncé à la congrégation de l'Index qu'il vient défendre à

Rome ? Que le pape, devenant franchement démocrate, renonce au pouvoir temporel, revienne au christianisme primitif, et, pour effectuer ce retour, .' se mette » avec les pauvres, les humbles, les petits de la terre. C'est demander trop ou trop peu. Au point de vue catholique, c'est demander trop. Vraiment cet abbé Froment, que l'auteur nous représente comme un homme supérieur, est tout simplement un naïf. Comment, étant prêtre, peutil s'imaginer un seul instant que son livre va révolutionner l'Eglise et gagner le pape luimême? Comment peut-il croire qu'il lui suffira de tomber aux pieds de Léon XIII et de l'abjurer en phrases abondantes de revenir à la sim- ; licite primitive, pour sauver à la fois son livre et la papauté? Décidément, cet homme supérieur manque totalement, lui aussi, d'esprit de iinesse. Il n'y a qu'aie voir d'ailleurs s'emballer tout le temps et tout de suite sur les beautés de Rome, et s'étonner devant tout ce qu'il voit. lia toujours la fièvre, est toujours pénétré d'un frisson, « les mains nues et serrées nerveusement, brûlantes ». Le pauvre homme!

Enfin, c'est demander trop peu, si revenir au christianisme primitif c'est seulement, comme l'entend M. Zola, réformer les mœurs de l'Eglise, se dépouiller des splendeurs païennes du Vatican: ce n'est là qu'une question de forme. M. Zola ne parait pas se douter qu'il y a une question de fond, c'est-à-dire de dogme, qui domine toutes les autres

et que celle-là a déjà été tranchée au xvi' siècle. Maintenant, quelle affirmation ou quelle espérance M. Zola compte t-il tirer de son enquête? Après avoir proclamé la banqueroute de la science à Lourdes, et celle du catholicisme à Rome, à quelle force nouvelle va-t-il confier l'avenir? C'est ce qu'il va nous dire dans Paris.

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