‹ L'anarchie littéraireChapitre 17 sur 40 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

On ne peut contester, on doit même, si l'on veut être juste envers M. Zola, signaler et louer la gravité des préoccupations qui l'ont inspiré dans la longue étude en trois parties qu'il a entreprise avec Lourdes, continuée avec Rome, terminée avec Paris. Quelles que soient les réserves qu'appellent les conclusions du romancier, il faut reconnaître la grandeur de son etTort. Nous sortons enfin de la triste famille des Rougon- Macquart, de cette interminable histoire d'une névrose héréditaire à laquelle M. Zola a, pendant près de vingt ans, consacré son talent avec une stérile obstination. Que restera-t-il, en effet, de cette première série d'ouvrages? La démonstration de l'hérédité qui fait retomber les vices des pères en malédictions sur les enfants? Mais on la connaissait depuis Moïse, et il n'était pas nécessaire d'enfoncer cette porte ouverte, La preuve qu'une fatalité inflexible régit les choses humai-

nés, et que, dans les mailles serrées d'une solidarité de fer, il n'y a aucune place pour le jeu de la liberté, que tout est mauvais, pourri, sans espoir de remède, que l'homme est conduit par d'immuables instincts, que la vertu elle-même est une névrose? C'est bien ce que M. Zola a essayé de démontrer, mais aujourd'hui, il tient un autre langage. Dans Paris ^ infligeant le plus éclatant démenti à ses théories déterministes et récusant la plus grande partie de son œuvre, il a fait un acte de foi solennel à cette liberté morale qu'il avait si catégoriquement niée en vingt volumes inspirés par le pessimisme le plus sombre. M. Zola a-t-il bien vu qu'il y avait là une rupture avec ses propres opinions, qu'il est impossible et contradictoire de s'insurger contre les iniquités sociales, d'appeler un monde nouveau de justice et de vérité, si l'on ne croit pas que l'homme est responsable en une certaine mesure de ses fautes et de ses erreurs et capable de les réparer? Ou bien, n'y a-t-il dans cette nouvelle attitude de M. Zola qu'un exemple de plus à ajouter à tous ceux oiî se trahisssent chaque jour l'incertitude, l'incohé rence et l'anarchie des esprits de notre temps ?

Quoi qu'il en soit, c'est bien le besoin de justice, et, qu'il le veuille ou non, l'affirmation idéaliste de la liberté morale, comme moyen de l'établir, qui semble l'emporter aujourd'hui dans la pensée de M. Zola sur les décourageantes conclusions de la philosophie fataliste qui remplit

l'Iiisloire des Rougon-Macquart. Avec les « Trois Villes » sa vision du monde s'élève et s'épure. Ce monde, il se demande enfin qui le sauvera, qui le délivrera du joug de la superstition, de la ruse, de l'argent corrupteur, de la misère envahissante, et comment on y pourra introduire plus de bonheur et d'équité. La question est grave, angoissante. Comprenant très bien qu'elle comporte une double enquête, sociale et religieuse, M. Zola s'est transporté dans tous les milieux susceptibles de lui fournir les éléments d'une solution à ces deux points de vue. Avec l'abbé Froment, qui devait lui servir de porte-parole, il s'est transporté d'abord à Lourdes où il a bien été obligé de constater (il l'oubliera par la suite dans Paris) que la science ne suffit pas à apaiser la faim d'infini et de bonheur qui torture la foule, et que, dès qu'on a fermé devant la foi la porte du mystère, la superstition la rouvre d'une poussée violente. Lui, pourtant, et à bon droit, s'est révolté « contre la glorification de l'absurde, la déchéance du sens commun, convaincu que le salut, la paix des hommes et des peuples d'aujourd hui,ne sauraient être dans cet abandon puéril de la raison ». Ha donc appelé de ses vœux une religion nouvelle qui ferait à cette raison sa part légitime, un catholicisme rajeuni qui reviendrait à l'esprit de ses origines, et pourrait s'accorder avec la science cl la démocratie. Cette seconde enquête, comme la première, était condamnée au plus piteux échec.

Il nétait pas nécessairo d'y aller voir pour se rendre compte que Rome ne cède rien de son dogme, et ne peut en rien céder.

Cette conviction bien établie, M. Zola est rentré à Paris, et ici nous arrivons à son dernier ouvrage, à cet énorme volume de plus de 600 pages qui termine sa longue étude.

Pour le juger équitablement, on ne peut le juger en bloc. Il y a là, comme dans tous les romans de Zola, un amas colossal et confus dont il faut tout d'abord dégager les lignes principales. Réduit à ses éléments essentiels, il se compose de deux parties alternées, de très inégale valeur : une satire et une idylle, ou si vous le voulez, la description du mal et le remède, le diagnostic et le traitement.

La première partie, la satire, dont le morceau le plus important est condensé dans les 144 pages du commencement, est tout à fait remarquable. Ici M. Zola pouvait se laisser aller à ses habitudes de grossissement sans risquer de dépasser la réalité. L'égoïsme féroce, la corruption, les vices de la bourgeoisie enrichie par les affaires, tel est le mal que M. Zola a regardé en face et qu'il a dénoncé avec une vigueur qui cette fois n'est pas entachée d'exagération. Car ce qu'il raconte, nous l'avons vu, plus ou moins, se dérouler sous nos yeux, et les événements qu'il rapporte sont empruntés aux chroniques les plus récentes. Par un procédé fort habile, grâce à l'abbé Froment chargé

d'une mission charitable (il s'agit de faire entrer un de ses protégés dans un hospice), nous pénétrons dans les divers milieux où s'étalent les formes les plus significatives de la corruption de cette bourgeoisie, mise constamment en opposition avec la misère lamentable de l'ouvrier. C'est d'abord la famille désorganisée par l'argent et le plaisir qui nous est montrée. Nous pénétrons dans le luxueux hôtel du baron Duvillard, le grand brasseur d'affaires et de millions, acheteur effronté des consciences parlementaires, qui vient encore de lancer une entreprise à scandale, les chemins de fer africains, oii sont compromis deux ministres et trente députés, mais qui n'en est nullement troublé, abrité derrière un homme de paille, et dont le seul ennui est de ne pouvoir faire entrer une cabotine, Silviane, à la Comédie-Française, ce qui va l'obliger à bousculer un ministère. Tel est le chef de la famille; par lui, nous pouvons juger la femme et les enfants, chacun battant sa marche, allant à son plaisir, à son vice, tous se retrouvant parfois aux mêmes endroits louches, oii ils se surprennent et se gênent les uns les autres, en des rencontres de vaudeville, la mère rivale de la fille, le fils traversant avec un sourire d'universel dégoût les distractions du père, qu'il trouve peu distinguées, trop naturelles, tandis que lui, l'esthète pâle, aux allures d'androgyne, aux longues redingotes taillées comme des robes, représente le « nouveau jeu » après lequel il n'y

a rien. C'est dans ce milieu qu'est introduit l'abbé Froment pour solliciter de la baronne l'entrée de son protégé Laveuve à l'Hospice des Invalides du Travail dont elle préside le comité. Il y est accueilli certes, avec des égards, car on y ménage le clergé, depuis la conversion au catholicisme de la baronne qui est d'origine juive, mais il sent bien vite qu'on y a bien autre chose à faire que de plaindre et de secourir un pauvre diable, et on le renvoie à l'administrateur, qui est député et qu'il trouvera à la Chambre.

Là, un autre spectacle se déroule devant nous. Mais ce sont les mêmes appétits égoïstes qui s'y déchaînent, le même incessant combat pour le pouvoir et les satisfactions qu'il procure, toutes les questions rapetissées à celle de savoir qui, de tel ou de tel, mettrait la main sur la France, pour en jouir et en distribuer les faveurs à ses créatures. Nous connaissons le triste spectacle, et nous ne trouvons pas que M. Zola aille trop loin quand il s'écrie, par la bouche de l'abbé Froment en détresse au milieu des ambitions soulevées autour de l'interpellation en cours, dans cette salle des Pas-Perdus oii il attend une réponse à son humble demande : « Ah ! qu'importait au vieux misérable, crevant de faim sur ses haillons, que Mège renversât le ministère Barroiix, et qu'un ministère Vignon arrivât au pouvoir! A ce train, il faudrait cent ans, deux cents ans, pour qu'il y eût dû pain dans les soupentes où râlent les éclopés

du travail, les vieilles bêtes de somme fourbues. El, derrière Laveuve, c'était toutes les misères, tout le peuple des déshérites et des pauvres qui agonisaient, qui demandaient justice, pendant que la Chambre, en grande séance, se passionnait pour savoir à qui serait la nation et qui la dévorerait. »

Ai-je besoin de dire que l'administrateur de THospice des Invalides du Travail, trouvé à grand'peine, renvoie l'abbé Froment à la baronne, qu'il s'agit de retrouver au milieu de ses multiples et mystérieux rendez-vous d'après-midi, ce qui permet à M. Zola de nous conduire dans un troisième cercle infernal, une matinée chez une petite princesse plus ou moins slave, où se ruent tous les fervents du cosmopolitisme, pour goûter le plaisir délicat d'une danse exotique interdite en public. Mais la présidente du comité des Invalides du Travail, retenue ailleurs, est introuvable, et ses enfants, l'esthète Hyacinthe et sa sœur Camille, conseillent à l'abbé Froment, avec des sourires entendus, de ne pas la chercher davantage. D'ailleurs, la recommandation du père, que l'abbé Froment est allé chercher jusque chez la cabotine, suffira sans doute. L'abbé erre au hasard, entre àla Madeleine, où il entend une élégante conférence de Mgr Martha, sur V Esprit nouveau, la réconciliation de la science avec le catholicisme, le ralliement à la République. Ce n'est point cela encore qui nourrira et sauvera les Laveuve, se dit l'abbé

Froment, qui finalement revientà l'hôtel Duvillard, dans l'espoir de mettre enfin la main sur la fuyante baronne. A ce moment, sous la porte cochère, sur le passage de la voiture qui ramène les enfants Duvillard, une bombe éclate, tuant seulement un petit trottin de modiste qui entrait avec un carton. C'est l'anarchie qui se redresse. Après la cause, l'effet; toute la corruption que nous venons de voir passer devant nous, en quelques tableaux saisissants, aboutit à cela, un misérable, qui s'enfuit, après avoir fait son œuvre de mort, tuant au hasard, et manquant le coupable ; l'attentat inepte et cruel, mais qui, hélas ! n'est pas sans excuse, quand on pense aux ferments de haine que l'égoïsme des riches fait germer dans l'âme du pauvre. Tout le livre, dans sa partie satirique, n'est que le développement de ce chapitre, qui est un chef-d'œuvre d'indignation contenue, d'observation aiguë, narquoise, d'une ironie vengeresse. A côté de cette satire, nous allons voir ce que vaut l'idylle.

Mais avant de l'aborder, nous devons recueillir les singulières conclusions de la partie satirique de Paris.

C'est d'abord que la charité a fait son temps. Par charité, vous devez entendre l'aumône, et par aumône, car M. Zola n'y regarde pas de si près et ne connaît pas les nuances, vous devez entendre toutes les œuvres de prévoyance et d'assistance, réunies et confondues sous le môme mot dans la même

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