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condamnation. M. Zola ne méconnaît pasl'immense effort tenté dans notre siècle pour faire disparaître la misère à force de charité. Il déclare lui-même que, dans ce Paris douloureux qu'arpente fiévreusement son abbé toujours courant et toujours indigné, les œuvres de secours pullulent « comme les feuilles vertes aux premières tiédeurs du printemps ». Il énumère les crèches, les orphelinats prodigués aux diverses classes, les asiles, les hospices, les refuges pour les membres trop faibles du corps social, et il remarque même que la charité redouble d'efforts et de sollicitude autour de l'ouvrier devenu vieux et infirme. Mais, chose curieuse, c'est précisément cette multiplicité des œuvres d'assistance qui, aux yeux prévenus de M. Zola, dénonce le mieux leur inutilité dérisoire. Du moment que la charité n'a pas fermé toutes les plaies, qu'importe qu'elle en ait fermé quelquesunes : elle est inefficace et doit être rejetée. Il ne réfléchit pas un seul instant que l'aumône ne se confond pas nécessairement avec l'assistance, que l'assistance peut être organisée dans un sentiment de justice tout comme dans la société qu'il rêve, et qu'enfin, même dans cette société idéale, l'aumône, c'est-à-dire le don de quelque chose qu'on ne doit pas, devrait encore avoir sa place, ne serait-ce que pour tempérer la dureté de la justice stricte, laquelle est contrainte par son principe même à refuser impitoyablement de secourir ceux qui n'ayant rien à donner à la société n'en doivent
rien recevoir, tels que les paresseux, les vicieux, les infirmes, tous ceux qu'un socialiste entiché de justice a appelés dédaigneusement « le poids mort de l'humanité ». Mais M. Zola ne s'embarrasse pas de ces questions délicates. Il se contente d'affirmer que la charité est inutile puisqu'elle n'est pas parvenue à diminuer le mal social. « Ne suffirait-il pas qu'un vieillard mourût de froid et de faim, pour que s'effondrât l'échafaudage d'une société bâtie sur l'aumône ! Une seule victime, et cette société était condamnée. »
Mais ce n'est pas tout, et nous avons encore beaucoup à apprendre de M. Zola. En effet, cet échec de la charité consomme d'après lui celui du christianisme, dont la charité est en quelque sorte le dernier soupir. Sa conviction définitive est que l'Evangile, enfermé dans un temps et dans un pays si différent du nôtre, ne saurait prétendre formuler des préceptes applicables aux sociétés de tous les temps ; que Jésus est destructeur de tout ordre, de tout travail, de toute vie ; qu'il a nié la femme, la terre, la nature, l'éternelle fécondité des êtres, que sa religion est une religion de despotisme et de mort, effroyablement pessimiste, puisque le dogme du péché originel, sur lequel elle est fondée, entraîne l'idée d'une hérédité terrible, renaissante chez chaque créature, qui n'admet pas, comme la science, les correctifs de l'éducation, des circonstances, du milieu. De christianisme décidément, il n'en faut plus. Il
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ne faut plus que le pauvre continue à se laisser duper par la chimère d'un paradis. Mais il faut que les mérites de chacun soient récompensés (et je pense aussi les fautes de chacun punies) sur cette terre ; il faut que réternelle vie redevienne la bonne déesse, que la femme féconde rentre en honneur, et que Timbécile cauchemar de l'enfer fasse place à la glorieuse nature toujours en enfantement. Jai à peine besoin de dire que de pareilles affirmations, dont M. Zola se garde bien d'ailleurs de donner la preuve, échappent par cela même à toute discussion. M. Zola n'a jamais compris, ni peut-être lu l'Evangile, et il connaît trop peu l'histoire de la civilisation pour se douter de ce qu'elle lui doit, même au point de vue scientifique. Nous pourrions lui rendre étonnement pour étonnement, en lui proposant de lui démontrer que le Christ a été le premier des naturalistes, que loin d'avoir maudit la vie et le travail de la terre, il les a glorifiés en leur empruntant la forme même de son enseignement, ses comparaisons les plus populaires, et que la manière dont il connaît et dépeint la nature n'est pas d'un homme qui la méprise, mais d'un homme qui l'aime, et adore en elle la main toujours agissante de son créateur. Nous pourrions aussi apprendre à M. Zola que ce n'est pasl'Evangile, mais bienl'auteur des Rougon- Macquart qui a fait du péché originel une hérédité terrible qui n'admet aucun correctif, tandis que l'Évangile prétend nous y arracher par la création
d'un homme « nouveau » qui dépouillera « le vieil homme » soumis à la loi mortelle des transmissions fatales, et que par là, loin d'être une religion de mort, il est une religion de vie, d'espérance et de joies, non pas dans un monde futur seulement, mais dans le monde présent, sur une terre « oii la justice habitera ». Nous pourrions enfin rappeler à M. Zola que nous devons encore à l'Evangile l'émancipation de la femme, la notion de solidarité, la supériorité du droit même vaincu sur laforce même triomphante, etbeaucoup d'autres choses encore dont il ne soupçonne pas l'existence. Mais à quoi bon? La meilleure réfutation de M. Zola, c'est lui-même qui nous la fournit. On peut apprécier la solidité de tout ce qu'il détruit à la faiblesse de sa reconstruction. Ici, nous arrivons à l'idylle. La Société idéale que rêve M. Zola et qu'il travaille à édifier nous la voyons dans Paris résumée par une famille prototype qui incarne toutes les vertus : c'est la famille du chimiste Guillaume, frère de l'abbé Froment, la famille athée, mais d'un athéisme tranquille et plein de sérénité, plein de foi aussi, car elle a remplacé les dieux anciens par une trinité nouvelle, le travail, la science et la fécondité. Là vivent, dans les liens d'un ineffable amour, groupés autour du chimiste fabricant d'explosifs, ses trois fils, un graveur, un mécanicien à la recherche d'un petit moteur, notez ce détail, un élève de l'école normale, section des sciences, la seule
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qui ne soit pas entachée de cléricalisme, plus la belle-mère de Guillaume, mère-grand, qui doit, paraît-il, à ses origines protestantes, avec la pratique du libre examen, une indulgence souriante pour les attentats anarchistes, et enfin une jeune fille recueillie par charité, Marie, que Guillaume doit épouser, à la mode socialiste bien entendu, comme il a épousé sa première femme. L'idylle qui va se dérouler dans cette famille parfaite se rattache au drame et à l'action principale par l'attentat de Salvat, qui a volé à Guillaume la poudre de sa bombe. Guillaume n'a pas approuvé ce forfait qu'il juge inutile, mais il excuse d'un cœur débordant de tendresse tous ces bons anarchistes, qui ont de si douces figures, des regards de rêve oij fleurit l'amour le plus noble et le plus désintéressé. Pourtant, comme l'idée de justice le travaille terriblement, il n'est pas bien loin de commettre un attentat pire que celui de Salvat, puisqu'il ne songe à rien moins qu'à faire sauter l'église de Montmartre au moment d'un pèlerinage et de lancer ainsi dans les airs dix mille personnes innocentes et tout le quartier avoisinant, ce qui nous vaut une scène d'horreur, — qui fera frémir les concierges, — dans la crypte de l'église. Mais il en est empêché par son frère l'abbé Froment, qui, lui, ne va pas jusque là. J'oubliais de vous dire que l'abbé n'est plus abbé : il a jeté sa robe par dessus les moulins de Montmartre, et il va épouser Marie, dont il s'est épris au cours d'une prome-
nade à bicyclette (la bicyclette fait partie du programme de rénovation future par le moyen de la culotte émancipatrice qu'elle impose à la femme) et que son frère lui a cédée généreusement pour le prémunir contre un retour possible à la religion de la mort, et pour être plus libre lui-même dans son œuvre sociale. Après cette crise qui a failli ensanglanter l'idylle, tout rentre dans l'ordre. Guillaume découvre deux choses: 1° que son explosif peut être appliqué au petit moteur que cherche son fils le mécanicien, et bouleverser le monde, sans faire sauter personne ; 2° que seule la science est vraiment révolutionnaire, et que seule elle suffira à faire non seulement de la vérité, mais aussi de la justice, que par conséquent on n'a qu'à vivre tolérant et calme, et à faire marcher la science avec les petits moteurs et les bicyclettes.
Le salut par la science ! M. Zola en est encore là, après un siècle où la misère s'est accrue en proportion des progrès scientifiques. Mais de cette affirmation incessamment répétée avec un enthousiasme grandissant, M. Zola ne donne pas une seule preuve, pas même un commencement de preuve. Si l'auteur de Paris était optimiste, s'il professait, comme jadis Rousseau, que l'homme est bon au sortir de la féconde nature, et que seule la mauvaise organisation sociale l'a corrompu, il serait excusable de penser qu'un moyen extérieur comme la science pourra changer la face du monde, et que les automobiles aidant, la société
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transformée transformera l'individu et le rendra juste en le rendant heureux. Mais M. Zola ne croit pas à la bonté de l'homme; toute son œuvre est là pour nous d^imontrer au contraire qu'il est livré aux hérédités les plus noires, les plus abjectes, qu'il est enclin au mal dès sa naissance et conçu dans la corruption. Comment M. Zola n'a-t-il pas vu cette contradiction de sa pensée? Pourtant, elle semble s'être montrée à lui, en un éclair, sous la forme de l'objection que se fait à lui-même son abbé Froment, quand il s'écrie: « Si l'on réalisait jamais ce problème insoluble de tout détruire, de tout recommencer, qui donc pourrait promettre que l'humanité, obéissant aux mômes lois, ne repasserait pas parles mômes chemins?... N'étaitce pas l'homme lui-môme qu'il aurait fallu changer? » M. Zola ne s'est pas arrêté à cette objection. Puisse-t-il y revenir, car là est la vraie question sociale, qui est avant tout une question morale. Cette question morale est la seule qui mérite d'être résolue, et il suffit de la poser pour rendre au christianisme sa véritable signification, celle que M. Zola a si peu comprise, et qui est d'être, en dépit de ses anathèmcs, la seule puissance capable de renouveler l'homme et, par lui, la société dont il fait partie. Il est regrettable que M. Zola ait passé à côté de cette vérité qui aurait éclairé et vivifié son œuvre. Sans elle, malgré de fortes pages et une très sincère aspiration vers la justice, elle aboutit à un avorlcment.
Jadis, il n'y a pas bien longtemps, l'ironie était une façon de parler ; aujourd'hui c'est une profession. C'était un procédé de discussion ; on en a fait un état d'âme. On était ironique ; on est un ironiste.
Eq devenant une fonction, l'ironie a complètement changé de sens. Dans l'ancienne rhétorique, l'ironie était une figure qui consistait à dire avec une certaine amertume le contraire de ce qu'on pensait pour le faire mieux entendre. Il y avait dans l'ironie une indignation contenue dont on sentait le frémissement prêta se déchaîner. C'était une sorte de colère rentrée, un sourire qui montrait les dents. Quand Oreste trompé, renié, abandonné par Hermione s'écrie :
Grâce au ciel mon malheur passe mon espérance.
il fait de l'ironie.
L'ironie peut être encore une flatterie dont on ne pense pas un mot, destinée à faire ressortir les défauts ou les ridicules des gens en leur prêtant, avec une sorte d'emphase, des qualités qu'ils n'ont pas. Ainsi comprise, l'ironie se confond avec la raillerie, et c'est dans ce sens que l'entendait Voltaire, qui la pratiquait si bien.
Nos modernes ont changé tout cela. Enlevée au domaine de la rhétorique, l'ironie s'est élevée à la hauteur d'une philosophie. Elle n'a conservé de son ancienne destination et de son origine toute littéraire que certaines qualités de style. Elle ne va pas sans beaucoup de finesse et de grâce ; tantôt vive et tantôt nonchalante, elle doit pouvoir tout dire, sans avoir l'air d'y penser, et laisser tomber des énormités, sans qu'on s'en doute. Douce, insinuante, pleine de détours et de coquetterie, toujours parée, elle ne pince qu'à travers des gants, et ses morsures ressemblent à des caresses.
Voilà pour le dehors. Mais, dans son fond, une fois qu'on l'a dépouillée de l'éclat de sa parure, qu'est-ce donc que l'ironie, ou, pour parler plus exactement, fironisme f Le voici :
Regarder la vie d'un regard amusé, non point en observateur, car il faut à l'observation un système qui la dirige, mais en spectateur qui ne cherche dans ce qui se passe autour de lui qu'une série de représentations variées, une comédie d'apparences, une sorte de Revue de théâtre dépourvue du lien et du sons tragique que prennent
les phénomènes, quand on en considère l'enchainemeni brutal ; se tenir en dehors des êtres le plus possible, afin de n'éprouver aucune de ces impressions pénibles qui gâtent le plaisir, sympathie, indignation ou haine, mais pour avoir seulement une émotion sans profondeur, comme celle que donne la pure fiction ; enlever au bien et au mal toute réalité, puisque, en définitive, la morale diffère suivant les lieux et ne reste nulle part dix ans la même, mais ne pas aller pourtant jusqu'à supprimer les notions traditionnelles du vice et de la vertu, car le vice est l'engrais qui a fait pousser des fleurs charmantes de sainteté dont il est agréable de respirer le parfum ; et, d'autre part, il est tout à fait piquant de voir comment les hommes manquent aux principes de vertu qu'ils professent. La corruption est donc une bonne chose, car, sans elle, il n'y aurait pas de morale, et, sans la morale, il n'y aurait plus moyen de rire aux dépens d'autrui. Il en est de même de la souffrance. C'est aussi une bonne chose, car elle donne au plaisir, en l'abrégeant, une acuité singulière, et nous lui sommes redevables des heures les plus exquises de notre destinée. Quant à la mort, qui né sait que nous lui devons de goûter la vie et qu'elle est le « condiment de l'amour » ? (Voir VAbbesse de Jouarre, de Renan.) Cn bon ironiste doit aussi dénoncer (oh ! sans fracas et en se jouant) l'œuvre funeste du christianisme, qui a terni la splendeur des choses et corrompu la joie.
(Voir Thaïs ^ de M. Anatole France.) Mais il serait tout à fait grossier de vouloir écraser « l'infâme », à l'exemple de ce bon Voltaire ; comme la mort, le christianisme doit ôtre conservé à titre de document, car il donne au péché, ce qu'ignoraient les gens innocents, la saveur du remords. (Voir M. Barres, passim.) A ce point de vue, il faut rester catholique, car le catholicisme, mieux que l'austère et rigide protestantisme, a su mêler en de dangereuses équivoques, l'adoration et la volupté, ce qui est tout à fait charmant. (Voir encore M. Barrés.)
Enfin, pour être un ironiste complet, il faut avoir beaucoup lu, beaucoup ilàné le long des quais de la rive gauche, devant les étalages des libraires et les boites des bouquinistes en plein vent. Ainsi seulement on peut se rendre compte de la variété et de la vanité de l'esprit humain. Joignez à cela un sens distingué de l'histoire qui vous permette de vous transporter avec aisance dans tous les siècles, et de devenir le contemporain de tous les âges, et vous comprendrez alors que le progrès est une croyance d'ignorant, que les générations se suivent et se ressemblent, que tout étant pareil, tout est inutile, que nous n'avons pas même pu inventer un vice nouveau, et, que, par conséquent, rien n'est sérieux, rien ne mérite ni colère, ni haine, ni amour. Arrivé là, vous n'aurez plus qu'à jouir de la vie et de votre supériorité ; vous serez tolérant, aimable, impartial. Vous laisserez
venir à vous les petits jeunes gens et leur chanterez le gaudeamus igitii?' d'une sagesse souriante. De fines mains gantées se disputeront vos livres, et la Gloire, charmée, se dérangera pour venir vous chercher, et vous faire asseoir à l'Académie au milieu des applaudissements de la foule. Telle est la manière de penser des ironistes.
Le père des ironistes est M. Renan. Il est incontestablement le chef de l'école. M. Anatole France et M. Barrés, qui sont ses disciples les plus authentiques et les plus célèbres, et à qui je bornerai cette étude des ironistes, n'ont fait que développer quelques-uns des aphorismes du maître. C'est donc à M. Renan qu'il faut remonter. Seulement avec lui, il est nécessaire de distinguer. L'auteur des Souvenirs d'enfance et de jeunesse et des Feuilles détachées est aussi l'auteur de V Histoire d'Israël et de Y Avenir de la Science. Il n'est pas un ironiste complet, il ne l'a pas été toute sa vie, ni dans toutes les pages de son œuvre, et ce serait non seulement une faute de critique, mais aussi une véritable injustice que de l'enfermer tout entier dans cette définition sommaire. Je ne trouve pas trace d'ironie dans cet Avenir de la Science qui a été écrit sous l'empire d'un enthousiasme aus-
tore et profond pour la recherche de la vérité, dont il ne s'avisait pas encore de dire qu'elle était (( une grande coquette. » Les lettres de Renan à sa sœur Henriette nous ont révélé en lui un tout autre homme que celui que nous avons connu et qu'il a été dans sa vieillesse : c'est l'époque des luttes de conscience, des premières difficultés dans la vie, du travail obstiné, de cette séparation d'avec l'Eglise qui a été un acte de courage et de sincérité, dont il eût été peut-être incapable vingt ans plus tard, et qu'un ironiste n'eût pas accompli ; c'est, en somme, la belle époque de Renan, grâce à la tutelle et à la haute influence de cette noble sœur qu'il a profondément aimée. Et celte influence préservatrice ne s'est pas complètement effacée par la suite. Le pli était pris des grands travaux, de la vie studieuse, retirée dans les livres et les affections de famille. D'ailleurs, n'oublions pas une autre influence tout aussi profonde : celle de la race. Renan était breton ; de là son goût pour une existence désintéressée, toute idéale, un certain mysticisme qui a survécu en lui à la mort de la foi, son dédain de poète pour tout ce qui était pratique, matériel, vulgaire. A ces deux actions combinées, nous devons toute une partie de la vie, du caractère, et de l'œuvre de Renan. C'est en leur obéissant qu'il a consacré son existence à des études d'Histoire religieuse que l'on peut, certes, critiquer, mais qui n'ont, après tout, rien de frivole ; c'est à elles qu'il faut rapporter
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certaines affirmations qu'un moraliste chrétien ne désavouerait pas. N'est-ce pas lui qui a dit que « l'existence n'est rien, si elle n'est un grand et ptM'pétuel devoir ? » N'est-ce pas lui qui a écrit : « L'homme est le plus religieux dans ses meilleurs moments. C'est quand il est bon qu'il veut que la vertu corresponde à un ordre éternel ; c'est quand il contemple les choses d'une manière désintéressée qu'il trouve la mort révoltante et absurde. Comment ne pas supposer que c'est dans ces moments-là que l'homme voit le mieux? Il est le plus dans le vrai quand il est le plus religieux. »
Mais, cette part faite (et j'aurais pu la faire plus large, en multipliant les citations), à l'un des deux éléments constitutifs de la nature si complexe de Renan, il ne faut pas oublier l'autre , celui qui l'enveloppe, celui à travers lequel filtre encore longtemps son idéalisme de breton, mais qui finira par le recouvrir tout entier ; celui, en un mot, qui constitue son ironie, ou, ce qu'on a appelé, de son vivant même, le renanisme. En Renan, il n'y avait pas qu'un breton, il y avait aussi un gascon, et le gascon, comme il le confesse dans ses Souvenirs cV enfance et de jeunesse, « jouait des tours incroyables au breton et lui faisait des mines de singe ». C'est ce lutin, venu en droiture de Rordeaux, par la famille de sa mère, qui est vraiment le père de Tironisme ; c'est lui qui a réussi à faire fléchir sa pensée et à la soumettre à peu près toute entière. De ces « tours incroyables » et de « ces
mines de singe », il est résulté une morale et une politique qu'il nous sera facile de retrouver chez les disciples de Renan.
Cette morale tient en une ligne : la vertu est une piperie ; il est élégant de se laisser piper, quand on le sait. Soyons donc vertueux, mais moquons-nous de la vertu. « Nous devons la vertu à l'Éternel ; mais nous avons le droit d y joindre, comme reprise personnelle, l'ironie. Par là, nous rendons à qui de droit plaisanterie pour plaisanterie. Nous voulons que l'Eternel sente que, si nous acceptons la piperie, nous l'acceptons le sachant et le voulant. » Mais enfin, il y a des gens qui ne veulent pas être pipés, et qui trouveraient que cette reprise de l'ironie n'est pas une compensation suffisante. Eh bien, il faut leur être indulgent. Le même Renan qui, en 1849, lisant un bizarre recueil de chansons de Réranger, composé à l'usage des familles, s'indignait fort qu'on réconciliât ainsi le chantre de Lisette avec la religion et la morale, — le voici qui, en 1888, parlant, dans un discours, de la langue française, ne craint pas d'en faire cette singulière apologie : « Le français et le vin de France ont un rôle humanitaire à jouer. Le français réjouit ; ses locutions favorites impliquent un sentiment gai de la vie, l'idée qu'au fond rien n'est bien sérieux et qu'on entre dans les intentions de l'Eternel par un peu d'ironie... J'ai médit autrefois du Dieu des bonnes gens ; mon Dieu ! que j'avais tort ! » De là à laisser échap-
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per « que le libertin possède peut-être la véritable philosophie de la vie », il n'y a qu'un pas. De là, à faire de la vertu une sorte d'aristocratie, et à résumer sa politique en un mot : « Il faut que le peuple s'amuse, » il n'y a pas loin. Renan est allé jusque-là, écoutez plutôt : « La plus dangereuse erreur, en fait de morale sociale, est la suppression systématique du plaisir. La vertu rig^oureusement correcte est une aristocratie, tout le monde n'y est pas également tenu. Il faut que les masses s'amusent. Les Sociétés de tempérance reposent sur d'excellentes intentions, mais sur un malentendu... Au lieu de supprimer l'ivresse pour ceux qui en ont besoin, ne vaudrait-il pas mieux essayer de la rendre douce, aimable, accompagnée de sentiments moraux ? Il y a tant d'hommes pour lesquels l'heure de l'ivresse est le moment où ils sont les meilleurs ! »
Et quand ce malheureux Amiel, dévoré de doute, s'écriait avec angoisse : « Qu'est-ce qui sauve ? » savez-vous ce que lui répondait Renan : « Eh ! mon Dieu ! c'est ce qui donne à chacun son motif de vivre. Pour l'un, c'est la vertu ; pour l'autre, l'ardeur du vrai ; pour un autre, l'amour de l'art ; pour d'autres, la curiosité, l'ambition, les voyages, le luxe, les femmes, la richesse ; au plus bas degré, la morphine et l'alcool. »
Encore si la vertu, que Renan réservait aux élus de l'aristocratie intellectuelle, était bien la vertu ! Mais, comme l'a très justement prouvé
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M. Raoul Allier, dans sa remarquable étude sur la philosophie de Renan ', pour l'auteur de l'Abbesse de Joxiarre, la morale se confond avec l'esthétique, et par conséquent, doit exclure tout effort ; ce n'est pas une lutte, c'est un art. « L'homme vertueux est un artiste qui réalise le beau dans une vie humaine, comme le statuaire le réalise sur le marbre, comme le musicien par des sons. Y a-t-il obéissance et lutte dans l'acte du statuaire et du musicien ? » A conserver l'ancienne distinction, il faudrait dire que la beauté vaut la vertu, que même elle lui est supérieure. Et Renan l'a dit : «J'entrevoyais déjà que labeauté est un don tellement supérieur que le talent, le génie, la vertu même, ne sont rien auprès d'elle, en sorte que la femme vraiment belle a le droit de tout dédaigner. » Il suit de là que « l'amour est l'expression la plus intense du bien » ; c'est « la meilleure preuve de Dieu, notre communion avec l'infini ».
Notons enfin ce qui a été le fondement du renanisme, un des principes de l'école ironiste, je veux dire l'attitude à prendre vis-à-vis de la religion. Il faut la rejeter comme dogme, règle gênante de vie, mais il faut la conserver comme le chefd'œuvre de l'esprit humain, comme une chose d'art. On raconte que le bourreau chargé d'exécuter Charles P'" se mit à genoux devant lui, pour lui demander pardon d'avoir à lui trancher la tête.