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La Philosophie (VErnest Renan, Alcan, cdit

C'est ce qu'a fait Renan. Il n'y a pas de croyance qu'il n'ait chantée avant de la renier ; pas de superstition même qu'il n'ait remerciée des services qu'elle avait rendus à l'humanité en l'enrichissant d'un peu de beauté. De là sa prédilection pour les études de saints et de saintes, pour les ascètes d'autrefois, prédilection que nous retrouverons, telle que son maître la lui a transmise, chez M. Anatole France.

En résumé, c'est à l'esthétique qu'il faut ramener toutes les pensées de Renan. Et comment s'en étonner ? Si le monde est un spectacle, il faut le considérer comme tel, applaudir aux bons endroits, sourire des acteurs défaillants, lorgner les actrices, en un mot s'y amuser en homme bien élevé, confortablement assis dans sa loge, et qui sait que tout ce qu'il voit ne prouve rien. C'est le fonds et le tréfonds de l'ironisme. Une subira chez M. France et chez M. Rarrès d'autres modifications que celles que peuvent lui donner le tempérament de l'écrivain et le cadre de son œuvre.

Si l'idéal, en littérature, était la perfection d'un genre donné, on pourrait dire que M. Anatole France a réalisé l'idéal de l'ironisme. Il y est passé maître, en ayant toutes les qualités requises: un style inimitable, admirablement nuancé, plein de grâce et de légèreté, fuyant et clair, pouvant tout dire et tout suggérer; un goût exquis, c'est-à-dire l'art de ne jamais dépasser la mesure, de ne jamais 'heurter de front les opinions qu'il veut ruiner; une vaste érudition qui lui permet, en évoquant les siècles les plus lointains, de montrer l'inanité du progrès ; enfin, une àme entièrement vide de croyances, dont aucun doute n'a effleuré la sereine incrédulité. Autant dire que, parmi les disciples de Renan, M. Anatole France, étant le plus séduisant, est aussi le plus dangereux, pour ceux du moins qui n'ont pour se défendre contre un pareil charmeur que des convictions branlantes ou à peine formées.

Ce n'est pourtant pas du premier coup que M. Anatole France est arrivé à cette conception ironique de la vie qui devient de plus en plus l'inspiration de son œuvre. Il a commencé par ôtre un humoriste. Je ne me hasarderai pas à chercher une définition de ï humour: je n'y suis pas encouragé par l'exemple de M . Paul Stapfer, qui a étudié de très près la question de l'humour, et qui en donne plusieurs définitions, par impossibilité d'en trouver une seule qui le satisfasse. L'humour est tantôt, pour le biographe de Sterne et de Montaigne « l'esprit dans le sentiment » ; tantôt « le sentiment point triste et amer, mais joyeux et poétique du néant de toute chose ». Je crois que cette dernière définition pourrait plutôt convenir à l'ironie, particulièrement à celle de M. Anatole France. Il y a, dans l'humour, une certaine tendresse pour les hommes, un sourire un peu mélancolique à constater la disproportion qui existe entre leurs actions et leurs paroles, leur petitesse réelle et leurs ambitions, leurs efforts et leurs désirs.

Quoi qu'il en soit, ce sourire empreint d'une tristesse bienveillante, qui me paraît être un des éléments de l'humour, je le trouve dans ce livre exquis, qui a fondé la réputation de M. Anatole France, ce livre qui reste son chef-d'œuvre, et pour lequel M. Jérôme Çoignard sera un jour oublié, sinon pardonné : je veux dire Le Crime de M. Sylvestre Boiinard. Vous avez tous lu cette

histoire délicate et touchante d'un vieux savant qui s'intéresse à une orpheline dont il a aimé la mère, l'enlève de sa pension, où elle est malheureuse, la marie à un élève de l'Ecole des Chartes, et souffre et jouit tout ensemble du bonheur qu'il lui donne et qu'il n'a pas connu. Vous avez goûté la bonhomie pleine de pensées du vieil archéologue, avec son grand nez dont les mouvements trahissent toutes les émotions, la dignité lente si irrésistiblement comique qu'il met à enregistrer les observations les plus divertissantes, celle-ci, par exemple : « J'ai lieu de craindre que ma physionomie n'ait trahi ma distraction incongrue par une certaine expression de stupidité qu'elle revêt dans la plupart des transactions sociales. » Cela, c'était la part de l'humour, mais à côté, en même temps, que de bonté, d'émotion discrète ! « Les voici qui reviennent de la forêt en se donnant le bras. Jeanne est serrée dans un chàle noir et Henri porte un crêpe à son chapeau de paille; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et ils se sourient doucement l'un à l'autre, ils sourient à la terre qui les porte, à l'air qui les baigne, à la lumière que chacun d'eux voit briller dans les yeux de l'autre. Je leur fais signe de ma fenêtre avec mon mouchoir, et ils sourient à ma vieillesse. » Et l'invocation: « Etoiles qui avez lui sur la tête légère ou pesante de tous mes ancêtres oubliés, c'est à votre clarté que je sens s'éveiller en moi un regret douloureux. Je voudrais un fils

qui vous voie encore quand je ne serai plus. » Pourquoi faui-il que M. Anatole France ait abandonné cette veine excellente, littérairement et moralement parlant ? Pourquoi s'est-il dérobé à cette inspiration délicate qui, avec le Crime de 31. Sylvestre Bo)iriard, lui a fait écrire de délicieuses nouvelles, comme la Bûche, ou encore Le Livre de mon a?ni? Il serait difficile de le dire, car vraiment son art ne pouvait que perdre à changer dévoie. Peut-être ^^^/;?^owr, étant fait de sentiment et d'esprit, est-il un mélange très peu stable, où l'esprit, qui ne va pas sans un certain scepticisme, doit finir par l'emporter. C'est, dans tous les cas, ce qui s'est passé pour M.Anatole France: son humour a tourné à l'ironie, et cette transformation, cette dégénérescence, dirai-je, suffit à marquer sa seconde manière, celle à laquelle nous devons La Rôtisserie de la Reine Pédauque, Thaïs, les Opinions de M. Jérôme Coignavd^ le Lys rouge^ et, tout dernièrement. Le Maimequin d'osier.

Ici, plus de bonté, mais sous les formes toujours aussi brillantes du langage, sous la fausse bienveillance de l'accent, un scepticisme sec et dur, une moquerie à froid qui ébranle tout et ne respecte rien. M. Anatole France a beau dire de son porte-parole, l'abbé Jérôme Coignard, qu'il « méprise les hommes avec tendresse », il n'y a dans ses « opinions » que du mépris, mais aucune tendresse, car ce n'est pas la môme chose de prendre les hommes en pitié que d'avoir pitié des hommes,

et la pitié de l'abbé, comme celle de M. Anatole France n'est que la politesse de son dédain.

Par exemple, M. Anatole France avoue franchement que son ami, l'abbé libertin, n'avait à aucun degré « le sens de la vénération ». Cela, je le crois sans peine, car je ne vois pas même ce qu'il respecte, hormis la table et la débauche. Ni la science, qui ne fait que multiplier les illusions de nos sens, ni la justice, qui n'est pas fondée sur le juste, mais sur l'utile, ni le service militaire, ni les lois, ni aucune forme de gouvernement, rien ne résiste à ses railleries brutales, dissimulées sous l'élégance de l'expression; rien, sinon « les vertus indulgentes et voluptueuses » du personnage, par où il faut entendre la complaisance à l'immoralité.

Car enfin, il faut bien en venir là, l'abbé Jérôme Coignard manque encore de ce sens qui s'appelle tout simplement le sens moral. Aussi j'imagine qu'il se serait délecté à la lecture du Lys ronge.

Certes, bien des gens s'y laissent prendre ; bien des gens ne voient pas, ou affectent de ne pas voir, combien est décourageante, amollissante et finalement corruptrice l'ironie de M. Anatole France, en dépit de son parler suave et des charmes de son style ailé. Bien des critiques aussi n'ont pas eu le courage, devant la célébrité et le succès de l'écrivain, de chercher, en quelque sorte, de dénoncer ce qu'il y a de perfide dans la manière qu'il a adoptée, de démoralisant dans le fond d'idées sur

lequel il se joue avec des grâces de jongleur. Quelques-uns l'ont fait pourtant, et c'est à leur honneur.

Voici ce que dit de la philosophie de M. Anatole France, M. G. Lanson, le premier qui ait cherché à l'exposer d'une manière suivie, et cela, chose frappante, précisément en manière d'introduction des Pages choisies de l'écrivain, qui viennent de paraître :

(( Le monde est un écoulement sans fin de phénomènes sans substance. La conscience humaine reflète ces phénomènes en images, et n'est qu'un certain écoulement d'une partie de ces images... Un incompréhensible et inutile trésor de sensations et d'actions, dont les unes semblent venir du'dehors et provoquer les autres à se répandre au dehors, voilà la vie. Simple qui la prend au sérieux, et croit être ou toucher quelque chose en soi, travailler pour le certain, l'éternel et l'absolu. Nos vies les plus graves sont des jeux d'enfant, occupées à des vanités ou des chimères. La vertu est de choisir les plus inoffensives; le bonheur est de choisir les plus belles. D'oîi la vie excellente est celle de l'artiste, qui ne fait point de mal, ayant renoncé à l'action, et qui crée de la joie, en assemblant des images choisies... Je tiens, il faut l'avouer, ajoute M. Lanson, ces idées pour insuffisantes et dangereuses: elles dissoudraient toute énergie si on les réduisait en système et qu'on y cherchât de quoi régler notre activité. »

M. ANATOLE FRANCE l2o

Telle est aussi l'opinion de M. René Doumic. « Votre continuel persillago m'inquiète, ne craintil pas (Je dire à M. Anatole France; il m'est arrivé de le trouver moins spirituel que je n'aurais voulu. Vous vous moquez de toutes choses pareillement, et il ne me semble pas qu'elles soient toutes pareillement risibles. Il y en a qui nous tiennent chèrement au cœur et je ne vous approuve pas d'avoir porté sur elles une main trop peu délicate... Vous tenez la vie pour une mauvaise plaisanterie; la vie n'est en soi ni plaisante ni sérieuse ; mais il y a des gens qui la prennent au sérieux et leur part est la meilleure ; les autres ont prouvé seulement que leur science est stérile ; leur habileté ne dépasse pas celle de ce jongleur dont vous m'avez conté la plaisante histoire. »

Une habileté de jongleur, voilà donc à quoi se réduit l'art de M. Anatole France, depuis qu'il s'est livré tout entier aux funestes inspirations de l'ironie. Ce n'est pas ici le lieu, ou plutôt ce n'est pas le moment de discuter la grave question de la moralité dans l'art. Aussi bien M. Anatole France nous fournit sur ce point une preuve de fait qui vaut tous les raisonnements. Je demanderai simplement à un homme de goût à quel endroit de son œuvre M. Anatole France a atteint la perfection de son art. Est-ce dans les Opinions de M. Jérôme Coignard ou dans le Lijs rouge'} Ne serait-ce pas plutôt dans le Crime de Sylvestre Bomiard'] Tant il est vrai que l'art, si merveilleux qu'en soit

l'expression, ne peut se passer de ce minimum de moralité, qui s'appelle la bonté ; tant il est vrai que l'ironie ne peut rien fonder de durable. Rien qui passe plus vite que l'esprit. L'humanité ne consacre et ne conserve que les œuvres qui la consolent ou la font pleurer. En retirant à la sienne ce sens humain, qui est la sympathie, M. Anatole France l'a condamnée à une durée éphémère. H était de ceux qui peuvent ambitionner davantage.

iM. MAURICE BARRÉS

Avec M. Barres l'ironisme entre dans une voie nouvelle, celle, — il faut bien dire le mot, — de la fumisterie. Et ce n'est pas, malheureusement pour ceux qui prennent la peine, que j'ai prise, de lire les livres de M. Barres, une fumisterie amusante : je n'en connais pas de plus ennuyeuse ni de plus saugrenue. Chose curieuse, c'est par là qu'elle a réussi : on la prise au sérieux. M. Barrés a été sacré philosophe. On l'a comparé à Spinoza et à Descartes. On l'étudié en Allemagne. Tant et si bien que, à force de s'entendre louer en plusieurs langues comme l'inventeur d'une éthique et d'une sociologie nouvelle, M. Barrés s'est un jour frappé le front en s'écriant, comme le Marseillais. « Si c'était vrai, pourtant ! » 11 est donc revenu sur son œuvre et il lui a trouvé un sens, en a dégagé un système, et a déclaré qu'elle cens-

tituait : T un renseignement; 2" un enseignement; 3" une grande po(''sie.

C'est ce que nous allons voir.

Tout grand système de philosophie s'appuie sur un axiome, une vérité si évidente qu'elle se passe de démonstration, un quul inconcmsum, comme disent les pédants. Vinconcussum de M. Barrés comprend deux affirmations péremptoires :

1° Il n'y a rien. La croyance au monde extérieur est le produit d'un développement incomplet. Il est vrai qu'il est impossible de s'expurger absolument de cette illusion entretenue par l'hérédité : elle est entrée dans les parties basses de notre être. Eh bien, il faut la leur réserver. Cette apparente concession procurera aux parties hautes, qui savent à quoi s'en tenir, la paix profonde des quiétistes, lesquels, comme on sait, disaient des erreurs de leur chair : « Ces choses sont trop laides pour que nous souillions notre âme à les surveiller ». On laissera donc les appétits se satirfaire dans les apparences, comme on donne des joujoux aux enfants pour les faire taire ' ;

2" Le monde extérieur n'étant qu'une grossière méprise, il en résulte invinciblement que le Moi seul existe. Malheureusement, le Moi est, dans

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