‹ L'anarchie littéraireChapitre 22 sur 40 · Du Snnr/. de la Volupté, et fie la Mort. p · texte numérisé non relu

Du Snnr/. de la Volupté, et fie la Mort. p

M. 3IAUR1CE BARRÉS 131

reculèrent hors do la vie. L'essentiel est de se convaincre qu'il n'y a que des manières de voir, ([ue chacune d'elles contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habileté, les avoir toutes sur un même sujet. Ainsi nous amoindrissons nos mortifications en pensant qu'elles sont causées par rien du tout, et nous arrivons à souffrir très peu. »

Si donc vous êtes parvenu à réaliser ces conditions variées ; si vous avez su vous tenir sans cesse en haleine et en main, être à la fois clairvoyant et fiévreux, passionne et digne, fanatique et dilettante, avec des « moi » de rechange pour n'être jamais à court et pouvoir vous renouveler « avant de vous nuire » ; si vous avez pu vous procurer deux ou trois femmes capables de vous servir tantôt de miroirs pour embrasser votre image et celle du monde, tantôt de « trapèzes pour votre gymnastique morale » et tantôt de « raquettes psychologiques » pour relancer sans le laisser tomber le volant de votre sensibilité ; si surtout vous avez eu l'habileté (M. Barrés y tient beaucoup) de vous réfugier « dans une forte indépendance matérielle » car « sans argent comment développer son imagination » ; — alors, mais alors seulement, vous serez un individu qui n'aura pas doux éditions, une énergie, un Homme Libre.

Mais un homme libre n'est que la moitié d'un Dieu. Pour être un Dieu tout à fait, il vous manque encore une chose. Il no vous suffit pas d'être

un individu très complique, il faut encore vous simplifier, étudier vos instincts primitifs, vous replonger de cercle en cercle dans les ténèbres de vos origines, éprouver l'émotion de votre genèse, vous condenser en vous-même jusqu'à la virtualité des limbes. C'est le peuple qui vous apprendra à vous connaître dans votre tréfonds. Entrez dans le jardin de Bérénice. Car Bérénice, la divine amie de l'ineffable Bougie Rose, s'appelle aussi Petite Secousse : elle représente l'Inconscient qui bondit par saccades vers la perfection, et par là elle est le symbole du peuple. Elevée dans un musée de province, dont son père était le gardien, son àme d'enfant a reflété les rêves des siècles d'art, et les tableaux du roi René lui ont appris que l'univers est un vaste rébus, et qu'il faut accepter les conventions sociales, ce qui l'incita dès sa dizième année à subir, de la part d'un vieil habitué de l'Eden, où elle était danseuse, à subir, dis-je, des familiarités qui convenaient peu à son âge. Entrez donc dans le jardin de Bérénice. Vous y découvrirez a les assises de l'univers, le désir qui nous anime tous* ». Regardez ces canards, mystères dédaignés, cetàne, mystère douloureux, et Bérénice elle-même, mystère mélancolique : tous, la femme, l'àne et le canard « expriment une angoisse, une tristesse' sans borne vers un état de bonheur dont ils se composent une imagination qui est en réalité le degré supérieur au

Page 1