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l'autorisait à se passer des lois et même des convenances, elle dit à son jeune époux : « Va chercher ta maîtresse ». Et il y alla. Et dès lors ce fut un ménage idyllique, en une paisible maison de campagne, parmi des chiens d'élite et des fleurs délicates. Oh 1 sans doute il fallut bien entourer cette exquise demeure de légères barrières pour la protéger contre l'invasion des Velus. Car les Velus, c'est-à-dire les chiens mal élevés, c'est-àdire le Peuple, ne sont pas encore arrivés à l'état d'âme de leurs grands amis. Le peuple doit rester encore sous la Loi. La religion est encore bonne pour lui. « Il lui faudra de longs siècles d'esclavage » pour s'assimiler les leçons de la contrainte, et se rendre digne d'entrer en ce règne de la grâce « où la sensibilité affinée supprime toute immoralité ». Qu'importe ! il y viendra, surtout avec de bons exemples comme ceux que peuvent lui donner les disciples de M. Barrés et les adeptes du Culte du Moi.
J'ai promis, il vous en souvient, en commençant ce chapitre, de décider la question de savoir si M. Barrés est un philosophe. Considéré sous cet angle, je ne ferai aucune difficulté pour reconnaître que M. Barrés a restauré, sinon créé, quelque chose : je veux dire r individualisme . Et vraiment,
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il était temps! Vous avez dû remarquer combien notre siècle est moutonnier. 11 n'y a plus d'individus : il n'y a que des copies, des gens fabriqués par grosse. On va dans la vie, comme les dindons, en monôme. La démocratie, la centralisation, la tyrannie des majorités, la mode ont passé le rouleau sur toutes les têtes. Gomme l'a écrit M. Tarde, le besoin du conformisme augmente de jour en jour. C'est la mort de l'énergie, c'est un danger pour la vie sociale. La liberté est la meilleure condition de la cohésion : sans elle pas de diversité dans les aptitudes, pas de division du travail, pas de solidarité. Différer, c'est compléter.
M. Barrés l'a très bien compris. Il a raison de dénoncer le péril moderne, le manque d'énergie, et de dire au jeune homme de notre temps : « Apprends à te connaître, à distinguer où vont tes curiosités sincères, la direction de ton instinct, ta vérité, ta loi ». Il a raison encore, quand il lui demande de faire table rase de tout ce qui n'est pas lui, de se creuser jusqu'au sous-sol de l'inconscient oij le génie de l'espèce, qui fait les êtres divers, a déposé la graine unique de sa personnalité.
Mais cet hommage rendu aux pensées justes de M. M. Barrés, je suis obligé, si toutefois le Culte du Moi doit être pris pour un système, de lui refuser des qualités essentielles, notamment l'originalité, l'unité, même « cette suite logique » que son auteur nous invitait à y chercher. Les emprunts sont manifestes. M. Barrés a eu beau-
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coup de fournisseurs. Le premier est Goethe, qui a légitimement inventé le Culte du Moi quand il faisait cet aveu: « J'ai toujours étudié la nature et l'art d'une manière égoïste, c'est-à-dire pour m'instruire, et je n'ai écrit que pour me cultiver davantage » ; ou encore quand il disait de M™" de Stein, comme le Philippe de M. Barrés le dira de Bérénice et son André Maltère de Marina: «Ce serait un spectacle délicieux, de voir le monde se réfléchir dans cette âme. » Après Goethe, c'est Benjamin Constant , Stendhal ; puis Schelling, dont M. Barrés a adopté et adapté l'idéalisme intransigeant en en changeant la portée, qui fut d'être une réaction contre le matérialisme : M. Barres a trouvé le moyen d'en faire l'allié de la sensualité la moins scrupuleuse. Enfin, le grand inspirateur de M. Barrés, c'est Renan. Seulement l'écolier n'a voulu reproduire que les tics, les coquetteries, les défauts du maître. Renan pouvait se permettre quelque divertissement, après son énorme labeur; il aimait aussi, comme ill'a déclaré « à provoquer par certaines exagérations le sens philosophique du lecteur ». Qu'il se divertit pour se délasser, ou qu'il exagérât pour instruire, Renan, on ne saurait le contester, a jeté dans la circulation quelques paradoxes dangereux, qui pourraient faire croire à une morale relâchée si l'on ignorait sa vie et les éloquentes paroles que la vertu lui inspira toujours, bien qu'il y vit parfois une duperie. S'il a dit quelque part que « c'est peut-être après tout
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le libertin qui a raison et qui pratique la vraie philosophie de la vie », il a dit aussi que « la vie est éminemment frivole si elle n'est un grand et perpétuel devoir ». M. Barrés a écouté les leçons de Renan, comme Alcibiade devait écouter celles de Socrate, qui lui aussi ne détestait pas le mot pour rire. Prenez quelques-unes des boutades du maître, vous y retrouverez en germe toute l'idéologie du disciple. Renan a écrit que « l'amour collabore aux recherches du philosophe, que cette fonction contribue au travail le plus abstrait » : et M. Barres a mis la femme de moitié dans la culture du Moi. Renan a écrit encore « qu'il faut goûter tout l'univers, jouir desvoluptés du voluptueux et de l'austérité de l'ascète » : et M. Barrés a préconisé comme moyen de culture l'alliance de deux ou trois vies morales opposées. Renan a répété sous toutes les formes que tout est vanité, que l'univers n'est pas sérieux, mais « qu'il y a des choses vaines dignes d'être savourées » : et M. Barres nous recommande de jouir de tout sans nous attacher à rien. On pourrait multiplier les rapprochements. Voilà pour l'originalité du << système » de M. Barrés.
Quanta sa « suite logique », il serait trop long d'en noter toutes les lacunes. Sur une base de réminiscences variées, M. Barrés a construit, comme à plaisir et à croire qu'il le faisait exprès, les plus amusantes contradictions. C'est à dégoûter d'être un homme libre, si pour le devenir il faut
tant d'affaires : une raélhode, des voyages, une forte indépendance matérielle, un ami, quelques chiens, plusieurs femmes. Qu'une seule de ces conditions vienne à manquer, et tout est perdu. Je n'ignore pas que beaucoup, qui sont déjà entraînés, goûteront ces préceptes. Il suffit, pour trouver de nombreux adeptes de cette manière de cultiver son moi et sa liberté, de jeter un coup d'œil dans le monde dépeint par iNl. Lavedan. Mais les forçais volontaires de la haute vie n'ont jamais songé à y voir une philosophie, encore moins un affranchissement. Pour le reste : mener une existence en partie double, se donner la fièvre et prendre soigneusement sa température, etc., j'en conviens, c'est aussi la constante pratique de plusieurs, mais ce n'est pas chez eux non plus un système, c'est une maladie. Je sais bien que M. Barrés parle beaucoup de l'énergie qu'il faut déployer dans sa méthode, mais comme l'a très bien remarqué M. Doumic, comme l'avait jadis éloquemment démontré M. Brunetière, comme enfin M. Benan lui-même l'avait noté en passant, ce n'est pas en suivant la nature qu'on est un homme, mais en la contrariant. L'énergie ne consiste pas à cultiver ses instincts primordiaux, sous couleur d'inconscient, si difficile que soit cette culture, mais à lutter contre ces instincts qui, précisément parce qu'ils sont naturels, ne sont pas humains. Que dire enfin de la récompense promise aux disciples de M. Barrés, de cette Salente oii « la sensibilité affinée
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supprime toute immoralité » ! C'est réternelle utopie qui ne se discute pas. M. Barres y a seulement ajouté une bonne plaisanterie en fermant la porte de son Eden aux pauvres diables dont la culture laisse encore à désirer. C'est ainsi qu'inaugurée cérémonieusement, dans le silence et le recueillement, la main sur les yeux, la méthode de M. Barrés conclut par une pirouette et s'achève en pied de nez.
Si donc il y avait une philosophie ou, comme il l'annonçait lui-même, un enseignement dans l'œuvre de M. Barrés, cette philosophie, cet enseignement ne mériterait pas l'examen. Mais, après tout, rien ne nous empêche d'y voir autre chose. Voyons y par exemple une description, une satire, ou si vous le voulez, une parodie de l'état d'àme d'un eertain nombre de nos contemporains. Aussitôt, tout change, et cette œuvre n'est plus aussi négligeable. Elle est même très remarquable, si elle n'est pas amusante. Quelle analyse, en effet, et quelle critique du dilettantisme précieux et puéril, du mysticisme et de l'égoïsme erotique, des hypocrites sentimentalités, des dédoublements morbides, de toute l'anarchie morale et intellectuelle qui détraque l'esprit de tant déjeunes gens cultivés, sous notre troisième République ! Quelle
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peinture du décadent gorgé de science et de lectures qui a entrepris d'appliquer ses connaissances à ses plaisirs, et de faire descendre la philosophie dans le monde où l'on s'amuse ! Quelle moquerie du mandarin sensuel, de l'idéaliste hystérique qui ne peut se connaître tant qu'il n'a pas joui de tout ! Quelle charge du socialiste faux-bonhomme qui se fait gloire de son amour pour le peuple au point d'en oublier le sujet, qui, devant la misère des foules, des « vagues humanités », se tire avec effort une larme du coin de l'œil, comme le cabotin de Daudet, et la regarde briller avec satisfaction au bord de son doigt ganté, puis s'en va s'installer tout seul dans le paradis qu'il a promis à tous. Tel est le type d'homme, « fait pour comprendre et désorganiser», le vibrion intellectuel que M. Barrés a décrit, raillé, réfuté par l'absurdité et les contradictions de sa conduite, et, tout ensemble, excusé, justifié, admiré peut-être, car, à force d'analyser une déformation, comme il est arrivé à certains médecins aliénistes, on finit par s'en croire atteint soi-même, et s'en faire une originalité, sinon un idéal. Mais M. Barrés n'a pas voulu endosser tout le personnage. 11 ne veut pas tout à fait qu'on puisse soupçonner qu'il se confesse. Et çà et là, il reprend son attitude ironique, comme pour se préparer un alibi. Mais l'avertissement est discret. C'est une porte de sortie qu'il entrebaille derrière son dos. Sa satire montre les dents pour ricaner, non pour mordre. Sa verve est grêle,
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sa malice élégante mais maigre ; son esprit, gouailleur et matois, pince à travers des gants ; son ironie fait toujours croire à (quelque mystilication. Gomme Ta dit M. J, Lemaître, « être seul à savoir que l'on raille, c'est le dernier raffinement de la raillerie. » Et voilà pourquoi M. Barrés enveloppe si adroitement la sienne de phrases savoureuses, d'un style souple et caressant, dont je ne saurais assez louer l'aisance et le charme, de longues discussions sur la psychologie des villes et des races où il se montre absolument supérieur. Voilà l'explication de l'appareil scolastique dont il s'entoure, du ton pédantesque de ses préfaces, de ses prétentions au rôle de Mentor et de professeur d'énergie. Quel raffinement de raillerie, de voir les sujets mômes de ses observations passer devant leur image sans se reconnaître, et prendre pour une philosophie leur propre détraquement.
M. Barrés a connu ce raffinement. Maintenant, si l'on me pressait, je ne jurerais pas, comme je le disais en commençant, que la tentation ne lui soit pas venue de croire à sa réputation de nouveau Descartes. Mais après tout, ce n'est pas à nous d'en décider, mais à M. Barrés lui-même. C'est à lui qiie nous renverrons l'ultimatum qu'il nous posait et le dilemme où il prétendait nous enfermer quand il écrivait : « Je veux qu'on me considère comme un maître ou rien... » Que M. Barrés choisisse.
En attendant, il nous est impossible de voir dans l'ironisme de M. Barres, ou de ses personnages, autre chose qu'un épicurisme déguisé. C'est le fond commun, le dernier fond de cette manière de philosophie. Dépouillée des élégances et des artilices, grâce de style chez Renan ou Anatole France, gravité de ton chez M. Barres, il n'y a rien de plus ; car il est logique, qu'après avoir fait du monde un spectacle, on en arrive à n'y chercher, sous prétexte de culture, que des moyens de jouissances ; el je crois qu'il valait la peine de le démontrer.