DEFINITION DE L'IDEAL
Certains mots ont la destinée que le poète comparait à celle des feuilles :
Ut silva foliis pi'onos mutantur in annos
Multa renascenlur quse jam cecidere, cadentque Quae nunc sunt in honore vocabula.
Telle a été, dans la langue contemporaine, le sort du mot réalité et du mot idéal. Je n'ai pas à dire, en cette étude, comment celui-ci a reconquis notre estime. Il me paraît plus intéressant d'essayer d'en fixer le sens, puisque, aussi bien, depuis le temps qu'on l'a remis en honneur, c'est la dernière chose à laquelle on ait songé. On se figure, en le prononçant, se faire entendre à merveille : au demeurant, il n'en est rien. Demandez à des personnes instruites : Qu'est-ce que l'Idéal ? Les réponses seront aussi confuses que diverses.
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— Pour les uns, l'Idéal est relatif et particulier; chacun le construit à sa guiso, suivant le génie de sa race et la forme de son tempérament. Il est un chapitre de ce roman de l'infini que quiconque pense écrit avec ses rêves et qu'il doit garder pour soi, car il ne vaut que pour lui. — Pour d'autres, l'Idéal est absolu : il existe quelque part un type de beauté, de vérité et de grandeur qui doit servir de critère pour l'œuvre d'art et de modèle pour l'artiste, sans qu'il lui soit nécessaire de consulter la nature. C'était l'avis de Platon et d'Aristote.
— D'autres confondent l'Idéal avec la perfection et le déclarent irréalisable : l'impossibililé de l'atteindre en serait la meilleure définition. — D'autres en font le synonyme d'idée générale ; d'autres le mettent dans la perfection du style, etc..
L'Idéal ne peut être susceptible de sens aussi variés. Il n'est pas un pavillon dont les plis indifférents couvriraient toute espèce de marchandises. Il a ou il doit recevoir une signification déterminée. Qu'est-ce donc que l'Idéal ? Cette question a son opportunité, à notre époque d'anarchie littéraire. Tenter d'y répondre, ce sera tout au moins la poser '.
1. Je me suis largement inspiré, pour celle étude, du livre très remarquable de M. Hicardou : l'Idéal. Je le recommande à ccu.\ que ne rebuterait pas une œuvre de haute philosophie. Je n"ai voulu ici, en y mêlant les réllcxions qu'il m'a suggérées, qu'ci: donner une adaptation d'application esthétique.
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La première réponse, celle qui vient le plus rapidement à l'esprit, est celle-ci : Vldéal est le contj'aire de la rc'alilé. Cette réponse se comprend, si Ton songe que c'est bien, en effet, par réaction contre le réalisme, pour narguer la tyrannie du « document humain » devenue insupportable, que l'Idéal a été réhabilité parmi nous. L'estime qu'on lui rend est née de l'impuissance décidément démontrée de la littérature d'observation à faire accepter le programme qu'elle s'était tracé. De là on a conclu, dans le feu de la protestation, que l'Idéal est aux antipodes de la réalité et que, pour lui faire une place dans l'art, il n'y a, suivant le conseil de Ch. Morice, qu'à prendre le contrepied du réalisme. S'il en était ainsi, je me demande comment s'accomplirait le progrès littéraire. Je sais bien que la politique des contre-coups et des revirements règle le plus souvent la marche des choses et des idées. Après cinquante ans de routine, les maîtres de la pensée et de l'opinion font une révolution complète. Ils n'ouvrent pas de.^ routes nouvelles, ils rebroussent chemin le plus loin possible : c'est un moyen infaillible de n'ar river nulle part. Les extrêmes en se touchant, forment le cercle : on ne peut en sortir qu'eu profitant du mouvement pour le diriger en dcho: :> du milieu où il est né.
Une autre explication est proposée : l'Idéal, c'est, nous dit-on, la perfection morale, tout ce que rhomme doit être. Tout ce que l'homme doit être! mais nous n'en avons aucun pressentiment. Nous ne le savons pas plus que l'homme primitif ne savait ce que serait l'homme civilisé. Toutes nos pensées aspirent à la perfection, soit, mais aucune ne peut l'embrasser. Nous avons, il est vrai, l'idée de la perfection, et nous la retrouvons dans la genèse et les progrès de l'Idéal ; elle en est, en quelque sorte, le moteur secret ; mais l'effet ne peut être confondu avec la cause. L'idée de perfection ne se traduit pas par une image : il nous est impossible de nous figurer tout ce que l'homme doit être dans la série de ses transformations ; l'Idéal, au contraire, revêt à nos yeux une forme, une forme plus ou moins distincte, suivant la force imaginative de celui qui le conçoit, mais pourtant assez claire pour s'exprimer artistiquement. Nous ne voyons pas la perfection, mais nous voyons l'Idéal. Il est une vive représentation des choses futures possibles.
Par là, l'Idéal se distingue, en même temps, de la fiction avec laquelle on l'identifie quelquefois. La fiction esthétique, spéculative ou morale, néglige de parti pris les caractères essentiels de la réalité, et, se jouant des impossibilités de fait,
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contredit la raison tout en la charmant. Souvent elle l'instruit : alors elle est le symbole du réel transposé dans un monde fantastique. Là s'agitent des fantômes d'ôtres qui ont beau jeu pour censurer nos misères, affranchis qu'ils sont de nos conditions d'existence; mais leur sévérité ne nous est point pénible : leur exemple ne prouve rien. Dans la vie, la fiction est dangereuse, car on est tenté de la prendre au sérieux, de la trouver si belle qu'on la croit immédiatement applicable. C'est la rcfjardelle de Tartarin, l'utopie des socialistes. Elle est le grand mirage qui fascine les inventeurs déclassés. D'un coup de sa baguette elle transforme en carrosse la citrouille de Cendrillon ; mais Cendrillon s'attarde à la fête qu'elle lui donne, perd sa pantoufle et se retrouve auprès d'un foyer mort, pieds nus et désolée.
Tel n'est point l'Idéal, nous le sentons avant de le savoir. S'il fait tout meilleur que nature, il ne fait rien de contraire à la nature. Il dépasse la réalité comme la fiction, mais il ne la nie pas comme elle. Il ne correspond à rien d'actuel présentement, mais il annonce un état futur qui peut entrer demain dans l'ordre du possible. Il aurait, sans doute, l'inconvénient de l'utopie, si la réalité n'était pas apte à le recevoir. Il ne suffit pas que la graine tombe sur le sol pour germer, il faut que le laboureur vienne avant le semeur. Ceux qui n'attendent pas l'ouverture du sillon et jettent l'Idéal dans les broussailles sont des maladroits
et des imprudents. Le mieux qui puisse leur arriver est de ne pas être compris. L'Idéal, s'il ne veut pas courir le risque d'une opposition qui retarderait son triomphe pour des siècles, doit être bien placé, ni trop loin, ni trop près, à égale distance de la routine et de la chimère. Il précédera immédiatement les derniers progrès accomplis, tenant la balance égale entre les besoins de l'esprit et les exigences du fait. Il faut qu'il reste à hauteur d'homme pour éclairer, à la fois, le chemin et le but.
Mais il est une autre confusion, d'autant plus fréquente que l'usage l'a autorisée : elle consiste à identifier l'Idéal avec Vidée générale. Il condenserait la quintessence des choses et des êtres par le grossissement de leurs caractères essentiels. Ne dit-on pas de l'avare de Molière qu'il est l'avare idéal? L'Idéal ne serait qu'une quantité. Mais l'histoire de son évolution ne nous permet pas de lui retirer son âme secrète qui est, comme nous l'avons dit, non point la notion d'une quantité, mais celle de perfection. Ce qui constitue la perfection, ce n'est pas l'être sans plus, l'existence dans son infinité. L'être indéterminé est identique au non-être. La perfection est une qualité 011 nous voyons toutes celles que nous révèle la connaissance de l'homme actuel, en attendant
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que l'homme futur, que nous ne connaissons pas, y ajoute les siennes. Pour nous, aujourd'hui, la qualité éminente, c'est la bonté. Si donc, l'idée de perfection dont, je le répète, on ne peut faire le synonyme d'Idéal, parce qu'elle reste à l'état de concept abstrait et inachevé, mais qui en est la vie intérieure, — si l'idée de perfection anime l'Idéal, on ne peut confondre l'Idéal avec l'idée générale, qui est qualitativement indifférente. L'Idéal entraîne une notion de moralité et de bonté supérieures.
Parvenu à cet endroit de notre étude, il est facile de reconnaître que nous avons expliqué l'Idéal plutôt parce qu'il n'est pas que parce qu'il est, et si les distinctions nécessaires que nous avons dû énumérer pour en dégager l'exposition ont servi à l'éclaircir, elles ne suffisent pas à le définir. Sortons des préliminaires, et allons demander à un maître en la matière, M. Ricardou, la conclusion à laquelle il est parvenu.
Pour lui, entre l'état actuel, positif, et celui d'absolue perfection, qui serait l'état superlatif, nous pouvons concevoir l'Idéal comme une perfection comparative, toujours supérieure au premier et inférieure au second, et qui, sans cesse, fait effort de l'un vers l'autre. Du fini auquel il s'appuie à l'infini auquel il aspire, il s'élève d'un
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mouvement que rien n'arrôte. L'Idéal est la conception progressive, sous une forme déterminée, de la perfection que peut, à im moment domié, réaliser un être.
Le premier avantage de cette définition est de supprimer l'antagonisme qu'on a coutume d'établir entre l'Idéal et la réalité. L'Idéal, ainsi compris, ne contredit pas la réalité: il la prolonge. Il s'appuie sur le fini : il ne s'en détache pas, comme on le croit, pour planer par dessus les nuages, indifférent à la terre quittée. Il est ce que serait la réalité, si la marche très lente de l'évolution lui permettait de progresser sans obstacle : il lève l'obstacle immédiat; il ouvre l'écluse contre laquelle l'eau monte et bouillonne. Anticipalion de l'esprit sur les choses, il devance la saison des fruits et nous offre les primeurs de la Nature encore endormie. Si la Nature est l'Idéal qui sommeille, l'Idéal est la Nature éveillée, qui prononce clairement ce qu'elle balbutiait dans son rêve. Il lui apprend ce qu'elle voulait dire, mais il ne peut le savoir qu'à force de l'interroger. Ce n'est point là une métaphore. On ne peut plus voir dans la nature une chose passive et inerte. La Création que nous a révélée Darwin n'est pas un corps sans àme ; c'est une personne : elle croît et elle marche, mais ses ellorts lui coûtent. Elle souffre les douleurs de l'enfantement, et parfois le fardeau de l'avenir qu'elle porte en elle lui pèse étrangement. L'écri-
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vain idéaliste le sait et compatit à ses souffrances. Il n'y assiste pas en amateur, en observateur curieux, comme le réaliste. Il ne se contente pas de l'étudier, il la délivre. La Nature travaille du dedans à ses progrès : il y travaillera du dehors. Comme un mineur va à la rencontre de son compagnon enfoui dans l'écroulement d'une galerie, s'oriente sur ses appels confus, fouille de son pic dans la direction qu'il lui indique en creusant du sien, tâtonne, interrompt son labeur pour écouter et s'y remet, dès qu'il a ressaisi la combinaison nécessaire au sauvetage, — tel l'artiste creuse dans la Nature, se rend compte de la marche qu'elle suit, du chemin qu'elle veut faire, et, à travers les obstacles, lui tend sa main fraternelle pour l'amener des ténèbres à la clarté du jour.
L'Idéal est donc, non point comme on l'a soutenu, au-dessus du réel, il est dans le réel, et l'artiste a pour mission de l'y retrouver. On peut même aller jusqu'à dire que l'Idéal est, en un sens, plus vrai que le fait. Le fait, c'est l'ôtre immobilisé fictivement, comme le coureur dans la photographie instantanée, et il ment comme la photographie, car le mouvement se continue. Le fait est un repos imaginé pour la commodité de l'observation dans une évolution qui ne s'interrompt pas : nous arrêtons Faiguille de la pendule, mais le temps marche. Le fait est négatif; il est une borne, un non-être. L'Idéal, entendu comme la force des choses, leur aspiration au
mieux, est la réalité de la réalité, le ressort générateur, l'explication du fait, le lien entre lArt et la Vie.
Celte conception, il est vrai, pourrait convenir aux réalistes les plus outranciers, et par conséquent doit être complétée. Eux aussi, en eiïet, prétendent dégager des faits extérieurs leur vérité intérieure et constante, seulement cette vérité est pour eux, non la moralité, que nous ne pouvons séparer de l'Idéal, mais l'aspect purement physiologique. L'inférieur, disent-ils, est à la base et la base seule demeure. La moralité est l'accident, l'événement éphémère, la fleur et non la sève du réel, fleur de serre après tout que la civilisation a produite artificiellement. Le fond de l'homme, c'est la bête, et si l'on veut bien appliquer les belles théories de M. Taine sur la hiérarchie des caractères essentiels d'où procède celle des valeurs relatives des œuvres d'art, c'est l'être simple, primitif, c'est-à-dire amoral qu'il faut s'appliquer à étudier et à dépeindre. Par là, on pénètre sous les modes, les traditions, les éducations mobiles jusqu'au roc éternel sur lequel l'évolution a passé sans l'entamer comme la vague sur les récifs.
Nous répondrons qu'il est impossible de faire de la moralité un accident, un hasard de l'évolution, et de la déclarer relative et non essentielle,
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supérieure et non primordiale. Si elle rayonne au sommet des choses, c'est qu'elle vient de plus bas. On ne peut détacher la lumière du foyer. Vous prétendez que le côté inférieur de l'homme le caractérise, c'est comme si vous disiez qu'il n'est vraiment homme qu'à la condition de redevenir un animal, et que ce qu'il faut voir en lui est précisément ce qui n'est pas lui. Ce qui constitue l'essence d'un être, ce n'est pas ce par quoi il ressemble à un autre être, mais ce qu'il a de différent. La cohésion définit le minéral, le mouvement le végétal, la sensation l'animal; mais aurons-nous dit ce qu'est l'homme, tant que nous n'aurons montré que cela, sous prétexte que cela est en lui ? Non certes, car en lui nous apercevons des caractères qui lui appartiennent en propre, ou qui, du moins, n'affleurent qu'en lui. Lorsque la sensation s'est dégagée du mouvement, de la sensation se dégage la pensée, et de la pensée la volonté, et de la volonté le désir du bien. La volonté fait le mal, soit, mais elle n'y tend pas. Si donc la volonté est notre faculté la plus haute, son objet est l'acte suprême; la moralité est, par conséquent, notre caractère essentiel, à la fois dominateur, car en lui nous nous distinguons des êtres inférieurs, et primitif, parce qu'en lui nous les résumons en les complétant.
Ce mouvement vers l'Idéal est tellement inné, et si inégal qu'il soit dans ses manifestations
extérieures, tellement universel, qu'il apparaît chez les hommes les plus vulp^aires, sinon dans ce qu'ils sont, du moins dans ce qu'ils croient ôtre. Ici Tamour-propre remplace l'art. A lui seul, il dégage Tldéal intérieur. Réunissez toutes les qualités physiques et morales, vous n'en trouverez pas une que chacun de nous ne se ligure posséder, ou qu'il ne cherche à feindre. Chacun se propose un personnage idéal qu'il se joue à luimême jusqu'à en être dupe et pour lequel, dans tous les cas, il veut être pris. Comédie, dira-t-on. Eh! sans doute; mais le comédienne se prend à son rôle qu'autant qu'il le comprend, et l'on ne comprend que ce qu'on porte en soi. L'acteur ne ment pas : il exagère ; dans son jeu il met du sien. L'homme pour lequel il voudrait passer, c'est lui transfiguré, ce qu'il serait si la vie se prêtait à ses ambitions, s'il ne fallait pas lutter pour réaliser son moi imaginaire, si sa force avait égalé son désir. N'étant pas ce qu'il voudrait être, il se contente de se persuader qu'il l'est en effet et de le faire croire aux autres, et il serait mal venu celui qui entreprendrait de le désabuser. Avez-vous observé, dans les correspondances amoureuses que nous révèlent les procès, le contraste qui éclate parfois entre le style des lettres, les grands sentiments étalés, la noblesse des tours de phrases et la bassesse des correspondants. Mais faut-il en conclure qu'ils n'étaient pas sincères? Bien loin de là. L'amour a seulement fait œuvre d'art:
UKFIMTION I)F-: LIDKAL fo7
réchaulTant les semences obscures de la moralité intérieure, il y a réveillé la vie et leur a fait produire des Heurs: Heurs des champs que les nécessités cruelles des habitudes, les épines, l'ivraie n'ont point tardé à étouffer, mais il suffit qu'elles aient duré l'espace d'un matin, pour que nous croyions à la réalité de la force intérieure qui les a fait croître. Aussi se trompent-ils bien ceux qui, dans le roman ou au théâtre, ne tiennent pas compte de ces illusions naïves auxquelles nous tenons si fort, ceux qui arrachent le masque, et ramènent l'homme à lui-même, en lui dénonçant les méprises de sa vanité et les chimères de son orgueil. Faites au contraire passer devant lui le Moi idéalisé qu'il croit être : il battra des mains ; et ce n'est point parce que vous lui aurez montré l'objet de ses ambitions secrètes: non, il s'est reconnu. Et il a eu raison, car c'était lui, en effet, dans ce qu'il a de meilleur. En réalité, l'homme que le positivisme naturaliste nous a montré n'existe pas. Sans doute, l'homme mange, boit et s'accouple, mais ces fonctions digcstives ou reproductives n'épuisent pas sa destinée. Il fait quelque chose de plus : il rêve, et ce rêve est son Idéal, ce qu'il aime le mieux, ce qu'il y a en lui de plus indestructible, puisqu'il le conserve dans les situations les plus dégradantes, que rien ne peut éteindre ce lumignon vivant, lueur dont un souffle de passion fait une lumière, lumière qui, à certaines heures propices, devient une flamme
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rayonnante. C'est à cette clarté qu'il faut l'étudier, si l'on veut le connaître tout entier.
Le besoin de l'Idéal se mêle si intimement à notre vie qu'il apparaît dans les fonctions qui semblent lui être le plus étrangères. Il n'est pas paradoxal de soutenir que le domaine oii l'esprit se soumet le plus entièrement à l'observation du fait est aussi celui où l'Idéal se déploie le plus librement et avec le plus d'efficacité : je veux parler de la Science. 11 est facile de le prouver pour les mathématiques. « 11 n'y a, dit Stuart Mili, ni dans l'espace, ni dans la nature, aucun objet exactement conforme aux définitions de la géométrie. » La nature ne nous offre que des solides imparfaits. Ils tendent à la perfection, et nous la leur faisons atteindre en les concevant. Et, dans cette conception qui les épure et leur donne, avec plus de simplicité, plus d'harmonie, il y a un élément lointain de moralité, a Loin que tout le reste su déduise des mathématiques et de l'inerte quantité, a ditM. Fouillée (philosophie de Platon), le.^ mathématiques elles-mêmes sont les déductiomî plus ou moins lointaines des lois fondamentales de l'àme, de l'intelligence et du bien ; et la quantité n'est que la région voisine du non-être, dans les profondeurs de laquelle descend encore la lumière de l'être, de l'activité intelligente et bonne. »
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Il en est de même des sciences physiques. On les appelle positives, et elles le sont en effet dans leur point de départ, puisqu'elles s'appuient sur l'observation et sur l'expérience. Mais, entre ces deux opérations, ces deux piliers de l'arche, se trouve un milieu, une clé de voûte sans laquelle elle ne pourrait aller de l'une à l'autre : c'est l'hypothèse. Et qu'est-ce que l'hypothèse? une idéalisation, une anticipation sur les faits, une résurrection du Co5/>?05 par l'esprit destinée aie rendre plus conforme aux besoins d'ordre et d'unité que nous portons en nous. « Jamais l'analyse, a dit Ampère, n'eût pu nous faire découvrir cette loi générale et simple, que les corps célestes s'attirent en raison inverse du carré des distances ; ce n'est que par des hypothèses qu'on a trouvé cette grande vérité. »
Et ces hypothèses sont toutes orientées par un principe directeur, la croyance à l'ordre et l'identification du vrai avec le simple. « Dans la physique on n'avance guère, dit M. Ravaisson, qu'en supposant qu'il y a partout de l'ordre ; c'est à quoi reviennent toutes les hypothèses, en sorte que la science la plus matérielle en ses objets ne marche qu'à une lumière de nature éthique, et l'on pourrait dire morale, celle des idées de beauté et de bonté. »
Entre deux hypothèses rendant également compte des faits observés, le savant n'hésite pas : il choisit la plus simple, suivant celle règle de
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Nowton emprimtéo à Galilée : la nature ne fait rien en vain, et ce serait faire des choses inutiles que d'opérer par un plus grand nombre de causes ce qui peut se faire par un plus petit. La théorie du mouvement de la terre prévalut, parce qu'elle satisfaisait mieux les besoins d'unité. Laplace invoque, à l'appui de sa loi d'inertie, ce seul argument, qu'elle est la plus simple. P^resnel, dans un mémoire sur la diffraclion de la lumière, qui portait pour épigraphe Natitra simplex et fecunda^ adopte la théorie de l'ondulation parce que, dans le choix d'un système, on doit avoir égard à la simplicité des hypothèses, la nature s'étant proposé de faire beaucoup avec peu.
On peut aller plus loin : on peut affirmer que l'hypothèse agit sur l'élément primitif de toute observation extérieure : la perception sensible. On ne voit bien que ce qu'on a supposé. On ne lit couramment l'hébreu que lorsqu'on le sait. Essayez de déchiffrer une affiche à une certaine distance: vous n'y parviendrez qu'après l'avoir en partie devinée. Par contre, une hypothèse erronée rend aveugle. Priestley ayant obtenu de l'oxygène à l'état pur, le prit pour de l'acide carbonique, imbu qu'il était de la fausse théorie du phlogistique.
L'Idéal ne se contente pas d'embellir la Nature: il l'éclairé.
Non, elle ne nous trompe pas, l'idée que nous nous faisons d'un monde qui serait conforme à
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notre raison. Il arrive que notre soupçon est fondé, que l'expérience correspond k l'hypothèse, le fait à l'Idéal, le phénomène à notre pensée. Faut-il s'en étonner? Cette pensée, en sortant de la Nature, cette fille de la terre où vient se résumer toute l'évolution des choses et des êtres inférieurs, tout le travail maternel, n'a-t-elle pas pu garder comme le souvenir inconscient des lois qui la régissaient aux jours lointains où elle rêvait dans la pierre, dans la plante et dans l'animal, et comme une sorte de mémoire ancestrale de l'univers qui l'a formée? N'est-elle pas pleine de réalité? N'estce pas en elle que nous atteignons la nature ? Elle en porte l'empreinte, elle la contient, et, pour la deviner, elle n'a qu'à s'interroger elle-même.
Puis donc qu'il est impossible d'enlever à la plus haute activité cette notion du mieux qui la pénètre et la stimule, il n'est point abusif de demander à la littérature de s'en inspirer à son tour. Sans doute, cette matière pensante, qui est l'homme, résistera davantage à la poussée intérieure qui soulève le monde physique, car, en lui , il faut compter avec les éléments réfracta ires inhérents à sa liberté. En lui, le mal, la douleur et la mort viennent sans cesse refouler l'aspiration morale, et parfois glacer la bonne sève, avant qu'elle ait pu monter des arcines obscures aux branches visibles. Mais, qu'en
rétudiantl'écrivain se rappelle toujours que le mal n'est pas une condition de la vie, mais son arrêt, que la souffrance n'est pas une cause, mais un effet, la meurtrissure du choc produit par la rencontre de la volonté qui fait effort et des obstacles extérieurs, et qu'il n'oublie jamais qu'il n'y a point de défaite sans combat et de défaillance sans conflit. Qu'en l'œuvre d'art, on sente frémir derrière les actions, qui toujours la dénaturent, cette notion du mieux caché, — notion déviée parfois, réfractée, empruntant au milieu une forme plus ou moins incomplète, mais une dans son principe, et persévérante dans son ambition. Qu'elle se révèle même dans ses chutes, et, quand elle cède, qu'on sache qu'elle résiste encore, comme le lutteur renversé et haletant sous le genou de son vainqueur. Qu'au lieu des automates du naturalisme, on nous offre des êtres vivants, non point parfaits, mais en qui l'Idéal n'est pas absent, et se devine, quand il est obscurci, comme le soleil sous les nuages les plus noirs.
Nous ne demandons pas que l'Idéal triomphe, suivant la conception de l'ancien idéalisme, mais qu'il lutte. Le feu qui couve sous nos pieds ne jaillit que rarement, mais nous le savons à l'œuvre. Il soulève l'écorce du sol qu'il ne peut déchirer ; il conserve les germes des plantes sous la neige ; il se trahit dans la chaleur des sources et des grottes profondes. Que l'idéal soit pour l'Art ce que le feu central est pour la terre. Qu'il vive.
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palpite, travaille, gémisse dans la réalité, et, s'il ne soulève pas les montagnes, qu'on le retrouve au moins dans la tiédeur des larmes, les ténèbres des remords, quelques échappées de bonté, quelque lueur fugitive à travers les fissures de l'àme, quelques revanches de la grossièreté des habitudes et de la laideur du mal. Nous ne prescrivons à l'artiste aucune méthode : c'est ici une question do sentiment, de goût et d'observation impartiale. Nous lui dirons seulement, paraphrasant un mot de Gœthc : « Crois à l'Idéal, et après, fais ce que tu voudras ».
La publication du beau poème de J. Aicard, Jésus, n'a pas manqué de rappeler l'attention sur le mouvement idéaliste qui s'est produit dans notre littérature en ces dernières années, et sur le réveil de l'idée religieuse qui en a été un des résultats les plus remarquables. Je saisis cette occasion d'en dire à mon tour quelques mots ; il est nécessaire de se faire sur ce sujet une opinion, d'autant plus qu'il prête à de regrettables malentendus et à des exagérations contraires qui ne sont ici que des injustices.
Quelques critiques et bon nombre de croyants n'ont eu que dédain ou moquerie pour ceux qu'ils appellent « chrétiens de lettres ». C'est moi qui, le premier je crois, dans une étude parue dans la Revue Bleue en 1892, ai donné ce nom aux écrivains qui essayaient de traduire en langage artistique leurs émotions religieuses ; mais je n'y
mettais aucune ironie. On a repris le mot en mauvaise part. Pour beaucoup, un « chrétien de lettres » est un dilettante de la pire espèce ; son mysticisme est traité de cabotinage. Les causes qui ont amené ce mouvement n'ont rien de profond, et elles peuvent avoir quelque chose d'odieux. « Ce qu'on distingue dans ce trouble idéal, écrit M. Doumic dans son livre, les Jeimes, c'est la lassitude de vivre, le mépris de l'époque présente, le regret d'un autre temps aperçu à travers l'illusion de l'art, le goCit du paradoxe, le besoin de se singulariser, une aspiration de raffinés vers la simplicité, l'adoration enfantine du merveilleux, la séduction maladive de la rêverie, l'ébranlement des nerfs, — surtout l'appel exaspéré de la sensualité. Cette nostalgie du christianisme, c'est le regret d'une possibilité de jouissance perdue. Cette aspiration à la piété, c'est l'effort d'une génération fatiguée pour restituer dans nos âmes la foi qui nous rendrait la saveur du péché. »
L'éreintement est complet ; il n'y manque que des restrictions. Oh ! je reconnais bien volontiers que tous les écrivains mystiques ne méritent pas d'être pris au sérieux. Voyez par exemple le cas de M. Huysmans. M. Huysmans a longtemps incarné en littérature le pessimisme naturaliste et décadent. Son dégoût de tout l'avait conduit à rechercher en tout le comble de l'artificiel, comme pour marquer à la vie son mépris hautain. Il trouvait un plaisir d'orgueil à pervertir tous les sentiments
IGG l'anarchie littéraire
normaux, à célébrer en une langue bizarre les déviations et les monstruosités, à insulter la nature dans ce qu'elle a do plus grand. Son personnage de prédilection, des Esseintes, est un éreinté qui se bat les lianes à imaginer des inventions saugrenues qui puissent lui rendre le goût de vivre. Il fait incruster d'or et orner de pierreries une tortue vivante, dort le jour et veille la nuit dans une chambre aménagée comme une cabine de navire avec un aquarium où nagent des poissons mécaniques, oflre à ses amis un souper noir sur une nappe noire, fait goûter de tous les plaisirs à un petit vagabond qu'il renvoie à la rue avec l'espoir qu'il deviendra assassin, etc. Je vous fais grâce des autres imaginations de des Esseintes. M. Huysmans s'y est complu longtemps. Il a écrit A Vau-Teaii, A Rebow's. Ces titres sont significatifs. Son avant-dernier ouvrage est intitulé Là- Bas : c'est une étude très documentée du Satanisme, de minutieuses descriptions de la messe noire. Puis, sans transition, il a écrit E71 route, et l'on a parlé de sa conversion. Mais Eti route ne fait que continuer ses livres précédents, et Durtal rejoint des Esseintes. Il a beau se réfugier à La Trappe, c'est toujours le même homme. S'il s'applique à des objets différents, c'est toujours le même besoin d'assaisonner la vie qui le tourmente. Il n'y a pas ombre de conversion dans toute cette affaire, et c'est bien à M. Huysmans que M. Doumic peut reprocher de chercher dans la piété une nou-
velle forme de dilettantisme. On peut ajouter à M. Huysmans quelques écrivains qui ont fait de leur mysticisme une réclame, comme Joséplîin Péladan, et une demi-douzaine d'autres qui ont suivi la mode.
Mais cela dit, faut-il ne voir que dilettantisme et cabotinage dans le mouvement en question, et le juger seulement par ses parasites, je veux dire ceux qui le déshonorent en l'exploitant? A côté de Huysmans et de Péladan, à côté d'idéalistes sensuels, comme Catulle Mendès, auxquels d'ailleurs le public désabusé tôt ou tard imposera silence, n'y a-t-il pas des écrivains qui ont tout simplement obéi à d'inconscientes et sincères inspirations, qui ont été déterminés dans le choix d'un nouvel idéal littéraire par des causes plus profondes que celles que M. Doumic a énumérées? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.
Il y a en effet une logique des idées, et les réactions, loin de la rompre, ne font que la trahir. L'évolution se produit par révolution. Le progrès, comme la marche, s'effectue par une série de balancements et d'écarts alternés. Il y a vingt ans, c'était l'écart du positivisme. Le matérialisme philosophique avait produit le réalisme littéraire. Le Fait triomphait. En histoire, Taine ramenait tout au dépouillement et à la classification des faits ; en poésie, les parnassiens réduisaient leur art à la description ; en littérature, Zola construisait son lourd édifice sur une théorie scientifique.
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et M. Berthelot, enivré des conquêtes de la chimie, s'écriait : « II n'y a plus de mystères ». Faut-il donc s'étonner que l'âme humaine, enfermée dans cet enclos trop étroit d'une sèche réalité, ait un jour tiré sursalonge,affaméed'unenourrilurcplus fraîche? Faut-il s'étonner, qu'à force de tourner dans le même cercle, elle ait fini par le franchir, et qu'emportée et étourdie par son élan, elle marche maintenant en chancelant et à tâtons ? Faut-il s'étonner que Dieu et l'idéal chassés, ils aient été rappelés par le vide qu'ils avaient laissé dans le cœur? Ce vide, ce fut le pessimisme. Le pessimisme a été le premier mouvement du retour de l'enfant prodigue. C'est alors que M. Paul Bourget écrivit ses premiers ouvrages. Il posait très nettement la question : '< Il faut choisir entre la foi et les conclusions du pessimisme ». Il disait encore : « A une époque pour nous bien lointaine, quoiqu'elle soit toute voisine, le monde apparaissait comme l'œuvre d'un père. Une âme, non pas semblable à la nôtre, mais la comprenant, faisait flotter son souffle à l'horizon de notre existence. C'est parce que ce souffle ne passe plus sur nos fronts que la fleur de notre pensée se fane mélancoliquement dans la vanité de sa grâce et de sa force ». En exprimant avec tant d'éloquence les sentiments de beaucoup d'âmes, M. P. Bourget les précisait et les avivait. Et, comme le pessimisme produit nécessairement l'altruisme et la pitié, il était encore logique que les esprits ainsi préparés
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fussent disposés à comprendre tous ceux qui feraient s'épancher en compassion la tristesse intérieure. C'est alors que nous fut révélée la littérature russe. Elle fut le déversoir dont les cœurs avaient besoin. Elle nous enseigna la bonté pour les faibles, la douceur pour les humiliés et les offensés de la vie, le respect de l'étincelle divine qui ne meurt jamais dans une poitrine humaine, et, par là, nous rapporta une partie, on peut même dire « la bonne part » de l'Evangile oublié. Ce fut le dernier coup porté au naturalisme expirant. Des romanciers, comme M. Rod, des critiques, comme M. Brunetière et de Wyzewa, s'inquiétèrent désormais des problèmes de l'àme, ou protestèrent avec une vigueur singulière contre tout ce qui pouvait la rabaisser dans l'œuvre d'art. En même temps apparaissaient des jeunes gens, bien différents de leurs aînés, graves et pensifs. Des Revues se fondaient qui cherchaient à dégager de la réalité tout ce qu'elle contient d'idéal dormant, comme cette excellente Revue de M. Maurice Pujo, VArt et la Vie, que je ne cesserai de recommander à ceux qu'intéresse l'avenir de notre littérature. Bref, ce fut un mouvement d'ensemble, très hésitant, très troublé, mais impatient, ardent, vers l'Idéal trop longtemps méconnu.
Il était donc logique, je le répète, que le réveil de l'idée religieuse suivit de près celui de l'idéalisme littéraire. Dans cette voie de l'idéal, enfin retrouvée, comment ne pas être aussitôt arrêté ou
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rejoint, comme les disciples d'Emmaus, par l'ombre sacrée de celui (jiii incarne l'idéal humain dans toute sa pureté ? Cette rencontre était fatale ; et je m'étonne grandement de voir des croyants hausser les épaules, quand on leur en parle. S'il ne faut pas éteindre le lumignon qui fume encore, est-il permis à des chrétiens de soufUer sur le lumignon qui se rallume ?
Il ne faut rien exagérer pourtant. Ce changement d'orientation n'est pas général. Il y aura encore de beaux jours pour la gauloiserie, les livres et les pièces naturalistes, et je ne sais môme pas si, par exemple, la recrudescence d'immoralité qui, dernièrement encore, a attiré l'attention et l'indignation sur certains théâtres, n'est pas comme une sorte de basse protestation contre les aspirations nouvelles des littérateurs et des poètes. Tout courant profond produit des remous à la surface, et, comme le disait très bien M. Fouillée, la poussée d'idéalisme qui s'est manifestée en plein réalisme a créé une sorte d'anarchie où il est très difficile de se reconnaître. L'anarchie se montre même dans le cerveau des idéalistes qui souvent, par tout un côté de leur art, restent les fils de leurs pères intellectuels, et traînent encore les tronçons de la chaîne qu'ils ont brisée. Mais ce n'est pas à la surface qu'il faut regarder. Il faut s'approcher, plonger la main dans les remous et les tourbillons pour trouver le courant intérieur, en saisir le sens et l'intensité.
Ce courant existe donc, et je le répète, il était fatal qu'il portât aux choses religieuses, qu'il allât baigner et rafraîchir le vieux tronc du christianisme, pour en faire sortir des rejets inattendus. De là toute une floraison d'oeuvres aussi remarquables par l'art que par l'idée ; de là, les Noëls et les Idylles bibliques de Bouchor, la Marche à V Etoile de Fragerolle, la Passion d'Haraucourt; de là, ces charmants Contes Chrétiens ^QTéoàov de Wyzewa qui commentaient avec tant de grâce la première béatitude évangélique : " Heureux les pauvres d'esprit ». De là, l'influence philosophique de l'œuvre de Wagner, œuvre essentiellement religieuse, puisqu'elle déroule le drame éternel de l'âme croyante montant avec Parsifal vers l'Idéal sauveur, à la recherche du Graal mystique, pour redescendre avec Lohengrin, et dispenser aux créatures souffrantes le baume réparateur de la pitié du Christ.
Seulement, il faut bien comprendre la nature de cette orientation. Les voyageurs de nuit qui marchent vers l'étoile reparue après l'obscurcissement du positivisme sont des littérateurs et des artistes. Ils resteront ce qu'ils sont, et leurs pas seront incertains. Comme les disciples d'Emmaûs, ils ne comprendront qu'à demi le Christ rencontré sur leur chemin à l'heure où la clarté finit. Il ne faut pas leur demander de préciser les traits de sa figure ; il ne faut pas attendre d'eux qu'ils soumettent leur imagination à des systèmes de
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théologie, ni même à Thistoiro la mieux établie. Qu'importe, si leur cœur a brûlé au dedans d'eux, si l'émotion les inspire, s'ils disent seulement avec M. Jean Aicard :
Seigneur, nous avons soif, Seigneur, nous avons faim ;
Que notre âme expirante avec toi communie !
A la table où s'assied la Fatigue infinie,
Nous te reconnaîtrons quand tu rompras le pain.
Les vallons sont comblés par l'ombre des grands monts Le siècle va finir dans une angoisse immense ; Nous avons peur et froid dans la mort qui commence... Reste avec nous. Seigneur, parce que nous t'aimons.
C'est dans ce sentiment d'aspiration un peu vague, d'espérance voilée, qu'est écrit Jésus de M, Aicard, auquel j'arrive enfin.
M, Aicard, dans ce beau poème, emploie deux ou trois procédés différents, d'inégale valeur.
Le premier consiste à suivre de très près l'Evangile, à le traduire parfois mot pour mot. Ce n'est pas le meilleur. Nous sommes tellement habitués à la sobriété un peu sèche du texte que les vers qui le reproduisent nous gênent beaucoup plus quand ils s'en rapprochent que lorsqu'ils s'en éloignent. Je ne crois pas que M. Aicard ait rien ajouté, et je crois plutôt qu'il a oté quelque chose à la beauté du discours sur la montagne pour I "avoir transporté trop exactement dans ses vers.
J'en dirai autantdu Bon Sarymritain, oiiiM. Aicard suit mot après mot l'original, si bien qu'on se demande ce qu'on a gagné au changement de rythme.
Ce n'était pas la peino de rimer ce que tout le monde sait par cœur. Il en résulte un trouble pour la mémoire, tout ensemble éveillée par le rappel de mots connus, et déroutée par des consonnances nouvelles.
J'aime mieux les pages où M. Aicard, s'écartant du texte et de l'histoire, invente de toute pièce un fait qui lui sert à illustrer une leçon de l'Evangile ou un sentiment de l'âme du Maître. J'excepte pourtant Les Fourmis, un petit morceau qui m'a l'air d'avoir été composé en dehors du sujet, et que M. Aicard aura recueilli par erreur dans son poème. Cet apologue sur les effets de l'union ne me parait répondre à aucun enseignement précis de Jésus-Christ, et rappelle un peu trop un apologue semblable de Lamennais dans ses Paroles dun Croyant. Mais, à cela près, les Colombes, la Proue, VAne, d'autres pièces encore, composées d'après le même procédé, bien que le sujet en soit absolument imaginé, sont très conformes par l'idée aux doctrines et à la charité de Jésus. Celui qui était doux et humble de cœur, et qui si souvent dans ses paraboles parla des animaux avec bienveillance, aurait très bien pu accomplir l'action que lui attribue M. Aicard dans l'Ane :
Longtemps il regarda cette humble et lourde tête, Ces poils longs et rugueux, ces deux gros yeux surpris, Puis sa main caressa, sur les flancs de la bête, La trace du bâton qui les avait meurtris. Vers l'ànc enfin Jésus pencha sa face auguste, Et le pauvre animal, se mettant à trembler,
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Soufflait, tout haletant, sur les lèvres du Juste, Le grand soupir des ca-ursqui ne peuvent parler.
Pareillement, il est très vraisemblable que Marie-Madeleine soit allée à Jésus avec les sentiments que lui prôte M. Aicard, quand il la représente apportant au Galiléen déjà célèbre ses parfums et son amour profane, essuyant ses pieds nus de ses cheveux dénoués, les effleurant de sa chaude haleine, tandis que Jésus songe et prie :
Sauvons ce cœur captif dans la chair qui me touche. Et les beaux pieds du Dieu, sous le baiser charnel. Rayonnaient vers le front de la femme abaissée, Qui dit enfin, debout et droite de pensée : << Pardon ! je t'aimerai, Seigneur, dans l'éternel ! »
Mais, où M. Aicard se montre tout à fait excellent, c'est quand il essaie de combler les lacunes de l'Evangile, pour tout ce qui concerne l'enfance du Christ ; c'est aussi, c'est surtout, dirai-je, quand il s'efforce de rendre les sentiments des témoins de sa vie, dans le réalisme de l'activité quotidienne. Nous sommes un peu trop portés à ne nous représenter Jésus que dans les moments héroïques de son existence ; nous le voyons toujours en public, entouré de disciples, ou parlant aux multitudes, un doigt levé vers le ciel.
Il en résulte qu'il ne vit pas à nos yeux, qu'il ne paraît pas tenir à la terre. Il l'a pourtant foulée de ses pieds. Pour tout ce qui n'était pas son œuvre, il a été un juif de Galilée, ayant une famille, un métier, les habitudes et les idées de ses con-
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temporains. Dans l'atelier de son père, au milieu de ses frères, il a scié, raboté des planches. 11 a écouté, le soir venu, devant les portes, les commérages des voisins, le babil des femmes bavardes debout auprès des fontaines. Bien avant que son nom fût connu de tout un peuple, on parlait déjà de lui à Nazareth, et sans doute sa mère, qui ne le comprenait pas, communiquait à d'autres mères ses inquiétudes à son sujet, l'étonnement que lui causaient ses allures étranges, ses longs silences recueillis, son enthousiasme religieux, les paroles profondes et mystérieuses qui lui échappaient. Voilà ce que M. Aicard a très bien compris et parfaitement rendu. Pour l'enfance et pour la semaine sanglante, il s'est attaché à exprimer ce que les hommes pouvaient dire de Jésus. Il a mieux réussi à faire parler les témoins de l'Evangile que son héros.
J'ai eu, en arrivant à la fin du poème, un étonnement. M. Aicard qui jusque-là avait suivi l'iiiVangile, acceptant les miracles et la divinité de Jésus, prend tout à coup parti contre la résurrection ; il arrête la vie de Jésus à sa mort, et le fait ressusciter seulement dans l'àme de ses disciples. Comme poète, il devait accepter l'Evangile jusqu'au bout, car rien n'est plus poétique que la réapparition du Christ vainqueur de la mort, n'ayant plus à la bouche, après le grand combat, que des paroles de paix et d'amour. Il a commis l'erreur de Munkacsy s'inspirant, pour peindre la
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fleure de son Christ devant Pilalc^ d'un article de M. .1. Soury. M. Munkacsy, do qui je tiens ce renseignement, était très fier de sa trouvaille. Il n'y avait pas de quoi. L'iivangile, tel qu'il est, sans suppressions, sera toujours plus po6ti(juc que les interprétations des critiques négatives.
Cette réserve laite, je n'ai plus qu'à admirer dans le poème de M. J. Aicard.