‹ L'anarchie littéraireChapitre 26 sur 40 · LE GROUPE DE « L'ART ET LA VIE · texte numérisé non relu

LE GROUPE DE « L'ART ET LA VIE

Je ne saurais assez dire le bien que je pense de l'excellente revue de jeunes qui paraît sous le titre de : V Art et la Vie. Ce titre est un programme, et ce programme révèle un mouvement de réaction nécessaire, attendu, qui, s'il venait à se propager, ne tendrait à rien moins qu'à renouveler notre littérature, en la remettant dans sa véritable voie, celle qui convient le mieux aux aspirations et au génie de notre race. Je voudrais, en quelques mots, énumérer les causes et définir les traits essentiels de ce mouvement.

La cause principale est la conséquence funeste qu'eût, tout ensemble, pour l'art et pour la vie, la doctrine longtemps préconisée de Fart pour fart. On sait ce qu'il faut entendre par cette formule. Elle fait de l'artiste un être isolé, indifférent et étranger à la vie, défiant de l'action, qui, sous prétexte de respecter son œuvre, se réfugie au sommet de sa tour d'ivoire, comme jadis le Stylite

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sur sa colonne. C'est un écrivain qui n'est qu'écrivain, et qui ne daigne pas être un liomme. Dans ces conditions, l'art est un domaine à part, un sanctuaire où n'entre que le prêtre, une région surnaturelle en dehors de l'espace et du temps, sans communication avec les régions inférieures où s'agitent les vagues humanités, les Philistins et les Barbares. Ou, pour mieux dire, l'art ainsi compris crée à l'usage des initiés une vie particulière, une vie artificielle autant qu'il est possible, où il est admis que le génie confère des droits nouveaux, et libère des devoirs ordinaires, bons seulement pour le commun. Aussi l'art n'aura d'autre fin que lui-même. Impassible, amoral, il se nourrira du nectar des mots, de l'ambroisie des idées et des sensations rares, sans regard ni pitié pour la foule odieuse, ou ne s'occupant d'elle ([ue pour l'étonner, la scandaliser, comme le lit, dans une préface célèbre, Théophile Gautier, qui restera d'ailleurs comme l'incarnation la plus éclatante de cette tendance paradoxale. Si paradoxale qu'elle fût, elle dura longtemps, pendant toute la période du second Empire, et pendant les quinze premières années de la seconde République.

On en connaît les fruits : ce fut d'abord la littérature scientifique et réaliste. L'art cessa bien d'être un pur jeu de l'imagination dans le vide ; il se tourna bien vers la vie, mais ce ne fut pas pour s'y mêler : ce fut seulement pour l'étudier,

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la disséquer, en gardant toujours son attitude d'impassibilité. La vie fut pour l'art un objet de curiosité, ce qu'est le cadavre pour l'anatomiste, le patient pour le clinicien qui traite un beau cas et oublie que le malade va mourir. Puis, nous eûmes la littérature d'analyse personnelle; ne trouvant rien dans l'univers de plus intéressant que lui-même, le littérateur se prit pour sujet d'étude. Il s'examina à la loupe, se chercha minutieusement, non point pour trouver les autres en soi, à l'endroit d'humanité générale où nous nous rattachons à tous nos semblables, mais pour se montrer dans ce qu'il avait de plus exceptionnel et de plus excentrique. Puis vint le barrésisme : une conception d'égoïste féroce qui ne s'intéresse à l'existence d'autrui que pour l'absorber, s'en repaître, comme l'araignée suce les mouches prises à sa toile. Moins violent, mais issu de la même origine, fut le dilletantisme, qui se contente de s'amuser du spectacle des choses. Enfin, l'aboutissement fatal et le châtiment en même temps de cette décadence de l'art : le pessimisme, non point le pessimisme fécond, qui n'est qu'une crise et d'où sort une vie nouvelle, comme le printemps sort de l'hiver, mais un pessimisme accablé, méprisant, le pessimisme des ratés, celui qui frappe ceux qui ont voulu se dérober à l'action, à la passion, à la souffrance, à tout ce qui fait à la fois l'homme et l'artiste.

Un mot rapproche toutes ces formes de dégé-

nérescence aitistiqiie : c'est r intellectualisme . Voilà le ver du fruit, l'élément de dissolution et de mort. L'idée isolée, c'est l'azote enlevé à l'air, dont l'air ne peut se passer, mais qui, à lui seul, est irrespirable. L'idée avait tué l'art : pour lui rendre la vie, il fallait remettre l'idée à sa place, entre le sentiment et l'action.

Le symbolisme fut une première réaction ; mais, il était encore trop imprégné d'intellectualisme, et il n'eut d'autre mérite que de substituer la synthèse à l'analyse. Au même moment s'exerça sur les esprits l'influence plus efficace de la littérature russe. Elle porta un coup décisif à la doctrine de l'art pour l'art. Les chefs-d'œuvre de Tolstoï et de Dostoïeswky nous apprirent qu'on peut être un grand artiste, tout en s'incjuiélant des questions morales, que l'art ne peut avoir d'intérêt et de puissance qu'autant qu'il reflète ce qui nous touche le plus dans la vie elle-même, c'est-à-dire l'éternelle lutte du bien et du mal, du désir et de la volonté, de la conscience et des fatalités qui l'oppriment. Edouard Rod, Bourget, les maîtres de la pensée contemporaine écoutèrent la leçon et s'inspirèrent de l'exemple. Bourget commença son évolution ; il écrivit le Disciple, où il montrait que la pensée n'est pas sans action sur la vie, qu'on ne badine pas impunément avec les idées, que l'écrivain a lui aussi charge d'âme. Le lien entre l'art et la vie était renoué. Ce fut à ce moment, vers 1888, que quelques

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jeunes gens se groupèrent : Henri Bérenger, Maurice Pujo, Eugène Hollande, d'autres encore, tous formés par des maîtres qui étaient surtout des philosophes, ayant tous des préoccupations morales et sociales qui, suivant un mot de M. H. Bérenger « troublaient en eux le goût du rêve ». Ils fondèrent VArt et la Vie.

n s'agissait de dire bien haut que, pour être un artiste véritable, un artiste complet, celui qui apporte quelque chose de nouveau, qui exerce une action, de qui se dégage une puissance, une vertu, il faut d'abord être un homme ; et, pour être un homme, qu'il faut vivre, sentir, souffrir, avoir une tâche, un devoir, faire œuvre de volonté. Le meilleur moyen d'atteindre aux cimes de l'art n'est pas de s'enfermer dans une bibliothèque, d'apprendre la technique de la versification ou du roman, de se charger la mémoire d'un bagage livresque. Les plus médiocres sont très vite d'excellents ouvriers. Sans négliger la partie matérielle de l'art, c'est l'esprit de l'art qu'il est avant tout nécessaire déveiller en soi, et c'est la vie seule qui doit, — si l'on en est intellectuellement susceptible, — le faire naître et grandir. L'art n'est pas un métier, pas même une profession. Il est le pouvoir d'extraire de la réalité ce qui en est l'âme, le ressort caché, c'est-à-dire la beauté, l'aspiration au mieux, ce qu'elle serait, cette réalité, si son évolution n'était à chaque instant entravée. Il doit pénétrer à travers le fait, qui est

Técorce morte, jusqu'à la racine pleine de sève. Le fait est négatif : c'est un repos imaginé dans un mouvement qui continue ; l'art qui ne va pas plus loin ressemble à la photographie instantanée qui immobilise le geste et fige la vie. Eh bien, pour acquérir ce pouvoir de pénétration et d'expression qui doit faire jaillir l'eau vive, il ne suffit pas d'assembler des rimes riches et de faire mouvoir avec dextérité des personnages de roman. Ce n'était pas le bâton de Moïse qui ouvrait une source au cœur du rocher, c'était sa foi. Pour dire le mot qui porte, la phrase qui fait pleurer ou rêver, il faut l'amour, et l'amour ne peut se séparer de l'action. On doit donc entrer dans la mêlée, prendre sa part de l'existence commune, des corvées et des périls. Le meilleur historien d'une grande bataille, celui qui en donne l'impression la plus directe, le frisson, ce n'est pas le reporter officiel qui a tout vu de très loin, c'est le soldat qui a combattu. L'artiste sera ce soldat. A la formule de l'art pour l'art doit être substituée celle-ci : l'Art par la vie.

Mais ce n'est pas tout. La vie ne peut pas être seulement le moyen de l'art, — ce qui pourrait induire l'artiste, sous prétexte d'art, en tentation d'expériences artificielles, — elle en est aussi le but. Comme le dit très bien M. Claude Rajon, lart doit rendre à la vie multipliée ce qu'il reçut d'elle. « Dans la vitalité d'une âme forte et complète d'artiste qui accepte les lois et les devoirs

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