LE GROUPE DE LART ET LA VIE
de la vie, s'accumule la vitalité même de l'àme d'un peuple, et la force vitale concentrée en son œuvre, par un juste retour, rayonne en larges ondes bienfaisantes sur la race tout entière. » Précisément parce que l'artiste est un homme, c'est-à-dire un être qui a des semblables, parce qu'il a souffert, pleuré, lutté avec les autres, parce qu'il a eu avec eux en commun les heures de misères, de joie et d'enthousiasme, il possède cette précieuse connaissance de l'âme humaine, grâce à laquelle un triple lien de solidarité s'établit entre la vie de tous et la sienne, entre la sienne et celle de ses lecteurs, par conséquent, entre celle de ses lecteurs et celle de tous, de telle sorte que la vie de tous vient, par son moyen, enrichir la vie de chacun, la réchauffer d'un puissant courant de sympathie universelle. C'est ainsi que l'artiste devient l'intermédiaire, le médiateur, j'allais presque dire l'intercesseur des êtres entre eux. C'est ainsi, qu'après avoir passé par l'elTort, après avoir souffert sous la loi, il arrive à la f/rdce, selon un mot très juste de M. Maurice Pujo, — à cet état en quelque sorte surnaturel où la pensée devient le Verbe, où le sentiment se confond avec l'action, où la douleur fleurit, où la vie enfante la vie.
Ainsi tout se rejoint et se complète, la vie produit l'art, l'art produit la vie. C'est l'art y^ar et poiu' la vie.
Voilà quelques-uns des principes que j'ai dis-
cernés dans le programme du groupe littéraire de Y Art et la Vie, et que j'ai cru devoir signaler comme marquant une évolution fort intéressante de la pensée contemporaine. Les sceptiques diront peut-être que les œuvres valent mieux que les principes. Mais outre que d'heureux débuts ont déjà prouvé que les jeunes écrivains de VArt et la Vie sont très capables de tenir ce qu'ils promettent, c'est déjà quelque chose, pour arriver, de savoir oi^i l'on va, et d'avoir, comme eux, un idéal assez élevé et assez brillant pour éclairer à la fois le chemin et le but.
M. MAURICE PUJO
Parmi les jeunes gens groupés autour de VArl et la Vie, M. Maurice Pujo s'est particulièrement chargé jusqu'ici de l'œuvre critique. Il l'a entendue d'une manière fort originale. Elle n'est pour lui ni une magistrature qui distribuerait des arrêts, ni une tribune pour prêcher telle ou telle doctrine d'art, ni un prétexte à dilettantisme: il en fait une sorte d'enquête sur les idées morales de notre temps, pour opérer sa propre «libération» par une série de « liquidations » appropriées. Autrement dit, sa méthode consiste à choisir, dans le pêlemêle des façons de penser d'aujourd'hui, celles qui lui paraissent avoir le plus de signification, pour les étudier, les discerner, pratiquer sur elles son libre examen, et, par elles, travailler, comme il le déclare lui-même, « à la pénible élaboration de l'homme » après le long stage de la jeunesse.
La critique, telle que la comprend M. Maurice
Piijo, n'est pas seulement négative, elle est aussi positive; cllo ressemjjle à la nutrition qui se fait par une doujjle action d'assimilation et de désassimilation constante. Elle est un moyen de provoquer en lui, non pas tant un jugement intellectuel ou esthétique, qu'une décision de la volonté.
Il ne s'agit donc pas pour M. Maurice Pujo uniquement de littérature. Une existence, comme celle de Louis IF de Bavière, peut avoir autant de signification qu'un livre, et servir d'aiguillon à la recherche de la vérité. « Si le rôle de la critique, dit-il, n'est pas seulement de recevoir des impressions, mais d'établir des rapports (de dégager des idées), il suit de là qu'il lui est impossible de s'enfermer dans un ordre d'objets déterminé, que ce soit la morale, la sociologie ou la littérature, en supprimant toutes les communications avec les autres. Car la littérature, la sociologie, la morale ont des rapports étroits, et se pénètrent mutuellement à tout instant, ou plutôt ce sont les différentes formes d'un même organisme, qui est la Vie. »
En se plaçant « au point de vue unique de la Vie » M. Maurice Pujo a élargi jusqu'à l'infini le domaine de la critique. Aussi a-t-il eu raison de donner à l'œuvre immense qu'il a entreprise le nom de Critique générale.
Dans la première série d'essais de « critique générale » qu'il nous présente sous le titre de La Crise morale, M. Maurice Pujo a étudié, chez
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quelques-uns de nos contemporains, les attitudes diverses qu'on peut prendre en présence des faits ^ ou, si vous le voulez, de la Vie, et les conséquences qu'elles entraînent.
Pour faire son expérience, — une expérience que j'appellerai le discernement des esprits, — M. Maurice Pujo n'a pas eu tort de choisir cette pierre de touche. La question des faits, si je peux m'exprimer ainsi, est vraiment la grande question de notre siècle, celle qui se retrouve au fond de toutes les autres, celle qui peut le mieux servir à classer les penseurs et les écrivains suivant la solution qu'ils ont adoptée.
Il y a, tout d'abord, ceux qui croient aux faits, à la science, que l'on constitue par eux. Les adorateurs des faits ne voient que des faits dans le monde et dans l'àmc. Ils sont la règle, la source de la vérité. Il suffit de les analyser, de les décomposer en leurs éléments, de suivre leur évolution, sous forme de croyances, de sentiments, d'actes, pour en expliquer la légitimité à l'heure où ils se sont produits, et en dégager les lois essentielles. Le représentant le plus illustre de cette manière de comprendre les faits est M. Renan.
Mais les faits se démentent, renversent nos prévisions ; ils sont un sable mouvant sur lequel il est impossible de rien édifier. Renan fut obligé d'en convenir, quand, en 1870, l'Allemagne « qu'il avait considérée jusqu'alors comme l'un des plus puissants facteurs de son rêve d'émancipation par
rintolligfencc, lui apparut jouant dans le monde un r(Me do brutalité qui le décevait ». C'était la négation de la méthode historicjue qui, dans les faits, prétend saisir les lois, et juger de l'avenir par le passé. L'intelligence de Renan, en se confiant dans les faits, se brisa au contact des faits eux-mêmes. Ce choc la rejeta dans le scepticisme, et, comme la sensibilité de M. Renan était essentiellement médiocre, ou plutôt, ainsi que le remarque justement M. Maurice Pujo, sensuelle et lymphatique, elle ne put le retirer des ruines qu'il avait faites et se contenta d'y jeter des fleurs.
Après Renan, M. Maurice Pujo, éprouve un autre esprit, celui d'Alexandre Dumas fils. Il représente, à ses yeux, l'homme qui essaie de lutter avec les faits, c'est-à-dire avec la décomposition morale de son temps; « mais il la combat en restant à son niveau, sans s'élever au-dessus d'elle, par l'entremise d'interprètes qui ne sont guère plus moraux que le monde qu'ils condamnent, et par l'arme trop faible du raisonnement, qui n'entame pas ce monde préparé à tous les paradoxes, et dont les vices trouvent un plaisir nouveau dans la discussion dont ils sont l'objet. Celui-là arrive, à la fin de sa vie, à reconnaître le néant do ses paroles, et à conclure que le silence vaut mieux ». Mais pourtant, remarque M. Maurice Pujo, et précisément parce qu'il a compris l'inanité de ses efforts, Alexandre Dumas s'est élevé au-dessus de ses contemporains. Il est le précur-
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seur de l'idéalisme qui devait renaître après lui. Nouveau Moïse, il a vu de loin la terre promise, mais il n'y est pas entré.
Ayant rejeté ces deux expériences comme manquées, M. Maurice Pujo en vérifie deux autres encore : celle de Louis II de Bavière, et celle de Verlaine. Dégoûté des faits, déçu par le monde extérieur, l'homme peut renoncer à toute action et se réfugier dans son rcve intérieur, sans autre guide que l'imagination. Mais il est impossible de vivre de soi. Le cœur qui ne reçoit plus la lumière et l'eau du ciel croupit et se dessèche. Louis II, dans ses palais fermés, s'est asphyxié, pour n'avoir respiré que son propre souffle. De son côté, Paul Verlaine n'est pas plus heureux. Il se joue parmi les faits, ne va pas au delà des sensations fugitives et légères des choses, et, ayant épuisé toutes les sensations, meurt l'âme vide, sans avoir rien compris du monde où il n'a fait que passer avec des yeux d'enfant.
Ces quatre expériences refaites en esprit^ M. Maurice Pujo s'arrête et s'interroge. Un choix s'impose. Il s'agit, en effet, de savoir si l'homme se laissera dominer par cet ensemble de faits, qui est la Nature, ou s'il s'élèvera au-dessus, pour le dompter par son âme. M. Maurice Pujo a choisi. Il faut se détacher de la Nature, puis revenir à elle, pour la dominer. — Mais il n'y a pas de détachement sans déchirement. — Sans doute, mais c'est dans le sang que se fait le progrès. De là, la
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nécessité du sacrifice et de la douleur. Qu'importe que la voie soil sanglante, le salut est au bout. Cette voie est celle de tous les rédempteurs de 1 humanité. C'est la voie des héros, qui, dans cette antiquité grecque où l'on a voulu voir le triomphe de la Nature, luttent contre elle de toutes leurs forces géantes, soumettant les monstres, enchaînant les lleuves, renversant les montagnes. C'est la voie des grands tragiques exaltant, dans Prométhée cloué au roc, l'homme plus faible et plus grand que l'Univers qui l'écrase, roseau froissé et pensant, faisant dominer, dans son silence de justicier, la force spirituelle sur la force matérielle et son âme sur son destin. C'est la voie des hommes de la Renaissance et de la Réforme, de tous ceux qui ont opposé à l'insolence des faits l'ordre supérieur du génie qui les organise en beauté, et de la justice qui les soumet au droit. Enlin, c'est la voie étroite, mais royale, de cet autre Prométhée, plus grand (|ue le crucifié antique, le Christ, auquel on doit, pour parler comme M. Maurice Pujo, « cette découverte inouïe, que de la souffrance peut naître le bonheur, que la pauvreté est la vraie lichesse, qu'il nous suffit de renoncer à la joie que nous avions désirée, pour que nous la possédions plus profonde que nous ne pouvions la rêver. »
Cette lutte de l'àme contre la nature est, pour M. Pujo, la définition même de l'idéalisme, qui a pour but, non pas d'enlever l'homme à lui-même, pour le ravir dans d'inaccessibles régions, mais
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au contraire de le rendre à lui-même, car, comme l'a jadis démontré M. Brunetière, ce qui est naturel n'est pas humain. « En politique comme en religion, dit à son tour M. Pujo, je vous ferai remarquer que la véritable loi naturelle, c'est le despotisme, qu'en morale, les véritables lois naturelles, ce sont la sensualité, la brutalité et la lâcheté, et qu'il faut dépasser la nature pour trouver le courage et la liberté. »
Ce sont là de nobles paroles, de hautes et généreuses pensées. Il y en a beaucoup dans ce livre que j'aurais voulu citer davantage, si je n'avais cru devoir plutôt essayer d'en ressaisir le fil conducteur du milieu des développements abstraits où trop souvent s'embarrasse et s'obscurcit la pensée de M. Maurice Pujo. Mais, telles qu'elles sont, dans leur forme parfois incomplète, ces belles pages, toutes chaudes de sincérité, de labeur et de foi, seront un réconfort, une espérance pour ceux qu'inquiète l'avenir.
Cette impression, je me rappelle l'avoir déjà ressentie, il y a quelques années, dans une soirée intime passée avec l'auteur de la Ci-ise morale, en compagnie de quelques-uns de ses jeunes collaborateurs. Je revois la petite chambre d'étudiant laborieux que notre amicale causerie remplissait de rêves immenses, et, au milieu de ces jeunes gens pleins de pensées, M. .Maurice Pujo, avec son rregad et son geste de chercheur, s'efforçant de dégager d'idées trop abondantes, trop peu clas-
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s6es encore, son programme d'Art et de Vie. Les heures s'enfuirent légères, et quand, au retour, redescendant le boulevard, je me retrouvais au milieu des cris d'animaux, des chants stupides ou obscènes d'une autre jeunesse, de celle qui s'amuse, je me disais que notre époque d'anarchie réserve de singulières et de douces surprises, et que tout n'est pas perdu tant que le désordre provoque de nobles réactions, et prépare, en quelque sorte, par ses excès même, sa propre défaite. Je sais bien qu'on reproche aux néo-idéalistes d'avoir entrepris des œuvres de critique plutôt que des œuvres d'art. Ce reproche est injuste. C'est par la critique qu'il fallait commencer, parcelle que M. Maurice Pujo appelle très justement une liquidation. Il faut liquider l'arriéré, se délivrer du passé. La source du vieil idéal de notre race est obstruée: toutes les feuilles mortes, tous les débris, tous les détritus des systèmes qui ont fleuri et se sont desséchés dans notre siècle sont tombés dans cette source jadis si abondante. Il faut des bras vigoureux, de fermes volontés pour se débarrasser de cette pourriture. C'est la tâche qu'accomplissent quelques jeunes gens d'élite, tâche modeste, mais glorieuse aussi, car c'est elle qui prépare la fécondité de l'avenir.
M. HENRY BÉRENGER
M. Henry Bérenger est un des représentants les plus distingués de cette petite élite inlellectuelle qu'un a appelée la jeunesse grave. Il n'est pas de ceux qui s'acceptent. Il réprouve également la dégradante résignation du pessimiste et la satisfaction enjouée du dilettante. Il a vu le mal de son siècle et de sa génération ; il l'a dénoncé avec franchise, et, bravement, il en a cherché, il en cherche encore le remède. Cette attitude, cette constance dans l'effort sont bien faites pour attirer notre attention et commander notre sympathie.
Il a fait ses premières armes en combattant V intellectualisme, dans un roman oii la pensée était supérieure à la forme '. Dans une excellente préface, il dénonçait « cette sécheresse lucide qui lentement cristallise l'àme », cette perversion de l'esprit « qui nous réduit à ne chercher dans la vie,