‹ L'anarchie littéraireChapitre 3 sur 40 · PREFACE IX · texte numérisé non relu

PREFACE IX

étrangers. En dix ans, il a partagé son admiration entre Tolstoï, Ibsen, d'Annunzio, Fogazzaro. Or Tolstoï est un ascète socialiste ; Ibsen, un individualiste forcené et mécontent ; d'Annunzio, un libertin artiste ; Fogazzaro, une âme profondément croyante. Mais qu'importent ces différences essentielles à des gens qui vont applaudir avec le môme enthousiasme les « rosseries » du Théâtre Libre et les mystères de VOEuvre, quitte à revenir saluer avec non moins d'enthousiasme le panache romantique de Cyrano de Bergerac. — Ecclectisme, dira-t-on. — Non, anarchie du goût qui prend pour une distinction suprême sa versatilité, et pour une supériorité d'esprit, l'absence de discernement.

Mais ce n'est pas tout. Non seulement la littérature d'aujourd'hui est anarchique par la contradiction de ses tendances et de ses succès, mais encore chaque écrivain, en particulier, est livré à une sorte d'anarchie intérieure. Je parlais tout à l'heure des écrivains qui se laissent à peu près classer. A vrai dire, il n'y en a guère. Prenez, par exemple, les critiques. Il semble que leur fonction de directeurs, leur position d'arbitres doit les contraindre à se faire quelques règles sûres d'appréciation, et, ses règles une fois trouvées, à y rester fidèles. Il n'en est rien. En critique comme en art, la versatilité est considérée

Page 1