M. VICTOR CHARBONNEL
tout ce pathos. Il semble peu convenable de parler de la douleur, comme le fait M. Gharbonnel dans ce chapitre, sur le ton sucré d'un Bellac amoureux. Combien je préfère à ce marivaudage philosophique les coups de boutoir et les trompettes d'un Charles Wagner! Toute cette partie du livre de M. Charbonnel me parait mieux fait pour encourager le rêve que pour arracher les jeunes lecteurs à leur indolence, et leur communiquer la volonté de vivre et d'agir en homme.
Ce défaut de solidité dans l'expression et de direction dans les idées est d'autant plus regrettable que M. Charbonnel sait très bien, quand il veut, se dégager de toute imitation, écrire et penser avec fermeté. Dans les chapitres qu'il a consacrés à la religion, à l'idéal et à la religion de l'idéal, je n'ai qu'à louer. Là, j'admire sans réserve la valeur morale d'un esprit généreux qui a su élever la notion de religion au-dessus des pratiques matérialistes, qui la ramènent « aux simagrées de la dévotion, aux amulettes et aux danses des corybantes » des cultes païens ; et je ne puis que l'approuver d'y voir avant tout un sentiment de dépendance et un besoin de libération. Par là se trouvent écartées les fausses conceptions qui la déshonorent : celle des Pharisiens, qui en font « un code de bonne conduite, une règle de belle tenue sociale, un contrôle de la vie des autres » ; celle des fanatiques, qui en prennent occasion pour satisfaire, sous couleur dortho-
2i'2 l'anarchie littéraire
doxie, la vieille haine de l'homme pour l'homme; celle des politiques, qui la conservent comme une armature destinée à soutenir la vie sociale, sans s'inquiéter de sa vérité ; celle enfin des intellectuels, pour qui elle n'est qu'une nouvelle forme de dilettantisme. Par cette très claire définition de la religion, par celle aussi qu'il donne de ridéal, M. Gharbonncl a réussi à démontrer que les idéalistes ne sont pas loin de pouvoir être des hommes religieux puisque, aussi bien, les deux définitions se confondent, et que la foi en l'idéal implique nécessairement le sentiment d'une dépendance physique et morale, vis-à-vis d'un au delà mystérieux qui est également constitutif de la foi religieuse. Cette démonstration soigneusement faite est en quelque sorte l'âme du livre, comme elle est l'inspiration de la mission spéciale que M. Gharbonnel s'est proposée parmi la jeunesse contemporaine.