M. SULLY-PRUDHOMME
Que sais-je? Dans la bouche de M. Sully-Prudhomme, ce n'est pas la question du sceptique se débarrassant d'un haussement d'épaules de tout problème qui l'empêcherait de goûter en paix les biens légers qui font aimer la vie. C'est l'interrogation inquiète d'une âme droite, d'une conscience scrupuleuse qui ne veut point lâcher la bride au rêve sans s'être enquise de ce qu'on peut raisonnablement connaître. Certes, lui aussi aspire à la délivrance, au repos de sa pensée anxieuse; mais il ne veut les tenir que de l'accomplissement de ce devoir qui s'impose à tout homme, qui, tôt ou tard, le prend au collet, le jette à bas du mol oreiller de Montaigne et lui dit: « Tu n'as pas le droit d'ignorer, tant que tu n'as pas cherché tout ce qu'on peut savoir ». Et docilement, humblement, imposant silence aux douces et chères voix qui chantent dans son cœur de poète, M. Sully-
Prudhomme s'est recueilli, a dressé un inventaire intellectuel, s'est demandé où il se trouvait au soir de sa maturité sur le sentier abrupt de la vérité. Son livre est un examen de conscience entrepris pour lui-même, sans aucune ambition d'écrivain. S'il en a hasardé la publication, ce n'est pas sans hésitation, car il ne pouvait intéresser ni les philosophes de profession, toujours un peu jaloux de leurs droits, ni les rêveurs qui devaient le trouver trop abstrait, ni les indifférents qui ont besoin de divertissement. Il a cru pourtant qu'il constituait un témoignage utile à recueillir dans le récent débat sur la prétendue banqueroute de la science. M. Sully-Prudhomme aurait pu ajouter qu'il publiait cet examende conscience pour donner l'exemple. Quel profit ne retirerions-nous pas, en effet, de semblables confessions intellectuelles! Elles vaudraient certainement plus pour les recherches de chacun que les études de plus en plus spéciales des philosophes, dont l'esprit systématique provoque toujours un peu la défiance.
Ce ne sera point le cas pour les lecteurs de Que sais-j e} '^mWq part, M. Sully-Prudhomme ne s'était montré aussi soucieux de ne rien dire qui ne fût l'expression exacte de sa pensée. Je n'entreprendrai pas l'analyse de son enquête. M, Sully- Prudhomme ne pose pas d'abord les conclusions de ses recherches pour les discuter ensuite : il nous fait assister à ses efforts, à ses insuccès, à ses recommencements laborieux. Il s'arrête à