UN POÈTE PHILOSOPHE, M. SULLY-PRUDHOMME
chaque pas. La lecture est lente, difficile, j'en avertis ceux pour qui elle n'est point faite. A défaut d'une analyse, je voudrais relever deux ou trois traits caractéristiques de la pensée de M. Sully-Prudhommo.
C'est d'abord une répujiuance invincible pour la métaphysique et la crainte d'en faire sans le vouloir. M. Sully-Prudhomme a reçu l'éducation scientifique, et il en a subi profondément l'influence. Il sait que nous ne connaissons du monde extérieur que ce qu'il a de commun avec les perceptions qu'il détermine en nous, que par conséquent il nous est impossible de savoir ce qu'il est indépendamment de ses modifications, et, remontant au delà, de saisir dans son fond ce qu'il y a de fixe dans l'univers. Ce qu'il y a de fixe, c'est l'inconnaissable, c'est VEtre, dont il nous est seulement permis d'affirmer qu'il est éternel, nécessaire, existant par soi, absolu et infini. Tout le reste n'est que métaphysique, a La métaphysique commence où la clarté finit. »
Aussi M. Sully-Prudhomme voit-il dans l'anthropomorphisme une tentative métaphysique contre laquelle on doit soigneusement se mettre en garde. 11 a parcouru l'histoire religieuse, et il a dû reconnaître que l'évolution scientifique avait peu à peu relégué le divin dans son véritable domaine, qui est l'inconnaissable irréductible à l'homme. L'anthropomorphisme, en le faisant sortir de l'inconnaissable, le rabaisse. L'honneur
21G l'anarchie littéraire
(lu Suprême Inconnu exige qu'il reste caché. Oli ! cen'estpas sans combat que M, Sully-Prudhomme se condamne à ne point s'approcher du palais mystérieux et muet de sa royauté invisible ; il voudrait bien que son souci d'éviter l'anthropomorphisme fût jugé excessif, « car s'interdire de rien prêter d'humain à l'être qui anime et dirige le monde accidentel, c'est se condamner à un isolement effrayant ». Il fera pourtant une concession. « Puisque, dit-il, nous tenons ce que nous sommes de la cause éternelle, nécessaire, absolue, infinie, il y a certainement quelques caractères de fraternité entre nous et de paternité dans nos relations avec elle... Mais ce par quoi je lui ressemble doit être si éloigné, si général, si dépouillé de tous les traits propres qui le caractérisent, si indéterminé que je n'ai aucune chance de me faire une idée, môme approximative de son essence intime en la comparant à la mienne; c'est, comme si j'entreprenais d'employer les caractères de mon corps à définir le soleil. Je renonce donc à demander à l'être métaphysique s'il est bon et juste. »
Mais si l'éducation scientifique et l'intellectualisme ont imposé à M. Sully-Prudhomme, dans le domaine de la raison pure, d'aussi dures conclusions, comme il leur échappe dans le domaine moral! Là, il a rencontré l'impérieuse réalité de la conscience, le sentiment invincible de la liberté, de la responsabilité, de la dignité de son être. Et il les affirme, bien qu'il ne puisse en donner