L'N POÈTE PHILOSOPHE, M. SULLY-PRUDHOMME
aucune preuve rationnelle. Il sait bien que l'introduction du libre arbitre dans le monde accidentel ébranle un peu par la base l'édifice scientifique, lequel est fondé sur le déterminisme absolu.
Mais, cette fois-ci, c'est à la science à faire des concessions. Elle doit reconnaître, dans le train nécessaire des événements, l'intervention d'un facteur qui peut en rompre les fils à tout moment en plusieurs points à la fois, et admettre que, dès lors, il ne faut pas songer à la possibilité, pour un être, d'une science entière et définitive du monde accidentel. D'ailleurs la science n'est-elle pas obligée de constater des variations, une évolution, par conséquent de l'indétermination dans le monde accidentel? Or, il n'y a pas de science de l'indéterminé. Donc, toute une partie de ce monde lui échappe. Donc aussi, nous avons le droit, malgré ses objections, d'affirmer cette indétermination morale, qui constitue la liberté. Je voudrais pouvoir citer les pages admirables que M. Sully- Prudhomme consacre au libre arbitre, à la responsabilité qui en est la conséquence, à la dignité qu'il confère à l'homme en lui interdisant de déchoir, en le poussant, dans la voie douloureuse du sacrifice et du désintéressement, à conformer sa vie à toutes les indications de son essence. En vain voudrait-il se soustraire à la loi du devoir. Il y reste soumis, non seulement contre la logique, mais même en dépit des passions. « Ne serait-ce pas, remarque-t-il, le seul cas oii une erreur
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gênante survécût tout ensemble à l'attaque de raisonnements rigoureux et à l'hostilité d'appétits intéressés à la détruire? » Mais qu'y faire ? « C'est un acte de foi : il s'impose à l'intelligence, il n'en reconnaît pas la juridiction. »
Il n'en reconnaît pas la juridiction : celte concession est importante, c'est le défaut de l'armure de fer où M. Sully-Prudhomme s'était volontairement emprisonné. Pourquoi, en effet, s'il enlève le libre arbitre à la juridiction de l'intelligence, abaisse-t-il devant elle toutes les autres intuitions de son âme? Pourquoi lui laisse-t-il dompter cette raison poétique, cette raison du cœur qui aspire en tremblant dans cette extase mélancolique, cette étrange et douce angoisse que provoque toute beauté véritable ?
N'est-ce pas l'erreur de ce noble esprit de ne pas vouloir reconnaître que l'intelligence n'est pas le seul organe do la connaissance, et que le cœur, pour avoir des raisons que la raison ne comprend pas, n'en a pas moins tout autant, peut-être plus que la raison trop surmenée, le droit d'être écouté? Ce qu'il a fait pour le libre arbitre, pourquoi nel'a-t-il pas fait, quand il cherchait à soulever le voile qui recouvre le suprême inconnu duquel nous dépendons? Peut-être alors aurait-il compris qu'il y a un anthropomorphisme légitime, «que s'il y a de l'Etre dans l'humain, il y a de l'humain dans l'Etre, ce par quoi nous communiquons avec lui, ce qui fait l'excellence de