PRÉFACE XI
enfant. » Je ne m'en plains pas, puisque cette constitution morale m'a procuré les plus vives jouissances intellectuelles qu'on puisse goûter. »
La plupart des écrivains actuels pourraient en dire autant. Eux aussi se mangent les pattes sans s'en douter. Il n'est pas nécessaire de passer de l'un à l'autre pour parcourir tous les systèmes d'idées dont l'opposition constitue l'anarchie littéraire. Chacun les résume en soi. On nous a parlé d'une renaissance de l'idéalisme : mais connaissez-vous un idéaliste qui ne soit pas un peu épicurien? Et que sont devenus les néo-chrétiens, sinon les décadents du christianisme pour qui le mysticisme n'est qu'une forme de la sensualité ? Il en est aussi qui trouvent le moyen d'être, tout à la fois, les disciples de Renan et de Léon XIII, qui associent de la plus singulière façon le scepticisme et l'orthodoxie. Par contre, à l'inverse, vous verrez des réalistes, de farouches libres penseurs, des adorateurs de la science, des théoriciens de l'universel déterminisme muer tout à coup en idéalistes visionnaires épris de justice et de charité sociales. N'est-ce pas le cas de M. Zola dans Paris ?
Mais je n'ai pas besoin de multiplier les exemples. Personne n'osera soutenir que notre littérature présente un tableau bien ordonné de tendances nettement définies, qu'il y a une école
XH PRÉFACE
nouvelle destinée à remplacer les anciennes, des génies naissants tout prêts à illustrer le commencement du xx" siècle. Ne prononçons pas, si vous le voulez, le mot de décadence, mais l'anarchie est évidente.
Elle est logique aussi. Elle a ses causes dont les deux principales sont : la rupture avec la tradition et V individualisme .
La tradition est une force, une lumière, un enseignement. Elle est le dépôt des facultés les plus profondes d'une race. Elle assure la solidarité intellectuelle des générations à travers le temps. Elle distingue la civilisation de la barbarie. On ne veut plus de ses services, on méprise ses enseignements. On injurie, on ignore les maîtres, et, chose curieuse, au môme moment, on se jette dans l'imitation des étrangers. Mais, à les imiter, on perd ses qualités naturelles, et Ton ne parvient qu'à se donner leurs défauts. On fait du mauvais Ibsen, du faux Tolstoï, et l'on écrit un peu plus mal encore que Maurice Mœterlinck. On a cessé d'être clair comme un bon français, pour essayer d'être profond comme un Norvégien, ou sentimental comme un Russe : on n'a réussi qu'à être obscur et ennuyeux, et, sous prétexte de faire entrer dans notre littérature plus de vie et de beauté, on a composé des livres qui, manquant de l'une et de l'autre, manquaient aussi des vieilles