PRÉFACE XIII
qualités nationales de mouvement, d'ordre et de bon sens.
A cette cause ajoutez-en une autre : un individualisme excessif. Ayant fait table rase de toutes les gloires antérieures, l'homme de lettres s'est imaginé qu'il n'avait qu'à exprimer son « moi » pour écrire des chefs-d'œuvre. Or le « moi » des écrivains ressemble fort au « moi » du commun des mortels. 11 a été formé à la même école ; il a subi le même dualisme pédagogique. L'éducation qu'on lui a donné est essentiellement anarchique : elle est faite de vieux lambeaux de christianisme cousus aux défroques usées du positivisme, et mêle plaisamment la morale altruiste à celle de l'intérêt bien entendu, les leçons de l'Evangile à celles de Darwin, le culte de l'humanité et le culte du « moi ». Joignez-y l'éducation amoureuse très variée que tout artiste croit devoir se donner à lui-même entre dix-huit et trente ans, et vous aurez un (* moi » des plus désordonnés d'où il n'est pas étonnant que sorte une œuvre essentiellement inconsistante. De là, chez plusieurs, la perte de ce « sens humain », de ce goût des idées générales et généreuses qui avaient fait, dans le passé, la grandeur et l'intluence européenne de notre littérature.
Le mal est-il sans remède ? L'anarchie littéraire est-elle un signe de décrépitude et d'impuissance?