‹ L'anarchie littéraireChapitre 9 sur 40 · LES DIRECTIONS · texte numérisé non relu

LES DIRECTIONS

M. F. BRUNETIERE

Une œuvre de critique n'a pas, comme une œuvre d'art, un « aspect d'éternité » sous lequel on puisse la considérer: elle ne trouve sa raison d'être que dans son utilité, et son utilité que dans le présent. Mais, pour être de son temps, elle n'est pas obligée de lui ressembler, et son actualité, comme son rôle, consiste à réagir contre les erreurs du moment et non à les suivre, encore moins à s'en délecter, et, parfois, à diriger les esprits, en les contredisant.

C'est ce qu'on a trop souvent oublié en étudiant la critique de M. Brunetière. On ne peut être équitable envers lui et même le comprendre qu'en se rapportant constamment au caractère de l'époque pour laquelle il écrit. Ce caractère, on le répète à chaque instant, et qui pourrait le nier? c'est l'anarchie. Quand a-t-on vu, dans le monde de la pensée, confusion pareille ? Ce ne sont qu'essais, tâtonnements, innovations contradic-

4 L AiNARCHIE LITTERAIRE

toires. Chacun bat sa marche, suit son goût, court après sa chimère, parfaitement oublieux du passé comme de l'avenir de son art. Pus de courants larges et profonds, mais une infinité de ruisselets qui s'entrecroisent en un vaste estuaire, marécageux et stérile. On dirait que la pensée française, à la fin de ce siècle, a reçu trop d'aflluents impurs, entraîné trop de débris dans son cours, et que, grosse de ruines, elle s'est épaissie, et, ne trouvant plus sa pente, déborde et se répand au hasard. Qui viendra rappeler aux écrivains que tout n'est pas bon de ce qui s'imprime et se lit, que la singularité ne peut tenir lieu de talent, que lobscurité n'est pas toujours le signe de la profondeur, que la pornographie n'est pas de la littérature, et que la violation ou l'absence de toute règle est aussi contraire à la liberté qu'à la dignité de l'art? Qui, se souciant, non de la gloire de tel écrivain, mais de celle des lettres françaises, se chargera d'assurer la continuité de leur mission, et, gardien jaloux de leur honneur, dénoncera, et, au besoin, exécutera ceux qui les trahissent en les détournant de 1 idéal auquel elles ont dû, dans le passé, leurs plus éclatantes victoires? Il paraît impossible de contester que ce soit au critique qu'incombe cette haute et difficile tâche. 11 peut s'y dérober et, changeant de rôle, se contenter de faire de la critique je ne sais quel moyen hybride d'exprimer ses rêves d'un jour, sans les compromettre dans l'entreprise, trop longue pour

-M. F. imUNETlÈRE 5

son effort, d'une création définie ; il peut y échouer, si sa voix trop faible n'éveille aucun écho, car, dans cette môlée, il faut parler fort ; mais, c'est d'y tendre et d"y prétendre qu'on lui demande, et c'est en s'y élevant qu'il pourra seulement fonder son autorité, et justifier même son droit d'écrire. Voilà pourquoi, après avoir comme tant d'autres reproché à M. Brunetière l'intransigeance de sa critique, il m'arrive d'être contraint par un sentimontde justice, ayant eu le soin de lire, dans l'ordre chronologique, tout ce qui est sorti de sa plume depuis vingt-trois ans, de m'arrêter devant son œuvre et d'y signaler ce qui, au premier examen, peut étonner ou déplaire, comme répondant précisément, et tout ensemble, aux exigences de sa profession et aux besoins de notre époque. Il suffira donc à mon dessein, puisque, aussi bien, celui de M. Brunetière a toujours été de protester contre les erreurs des écrivains et du public d'aujourd'hui, de marquer les points principaux sur lesquels a porté le plus obstinément son opposition.

Le premier point est une question de compétence. Qui doit piger') Est-ce la foule? les gens du monde ? les femmes ? les auteurs? 11 n'est personne qui ne s'arroge ce droit, sous prétexte que la critique est aisée et qu'elle n'est pas de l'art.

M. Brunetiôre en fait un art, et un art difficile, parce qu'il doit tendre sans y parvenir jamais, à devenir une science. Il ne croit pas que ce soit assez pour être un bon critique d'avoir l'esprit juste, du goût, de l'usage, et, comme le dit La Bruyère, « plus de santé que d'esprit, plus de travail que de capacité, plus d'habitude que de génie ». Il lui demande tout simplement de commencer par faire le tour des idées, d'être informé de toutes les littératures, de la Scandinave et de la chinoise aussi bien que de la française, d'avoir une opinion raisonnée sur les origines du christianisme et du bouddhisme, de connaître les méthodes particulières des sciences et les moyens techniques des arts. « Il faudrait aussi que « brisés et rompus à toutes les métamorphoses » comme disait Sainte-Beuve, nous eussions encore le pouvoir de nous retirer, de nous abstraire de nos propres plaisirs pour en être tour à tour, ou, l'un après l'autre, le sujet passionné et le juge impartial... Mais il faudrait surtout nous connaître nous-mêmes, savoir ce qu'il s insinue de nous, sans que nous le sachions d'ordinaire, dans nos impressions et dans nos jugements ; on quoi et combien ils diffèrent inévitablement de ce qu'ils sont chez les autres ou de ce qu'ils devraient être ; quelle est, en chaque cas enfin, la quantité dont il faut que nous les corrigions pour les réduire à la justesse et à la vérité. » (L'évolution des genres, pages 21^ et 211.)

On le voit, c'est beaucoup demander à la critique : c'est, du même coup, refuser à bien des gens le droit d'en faire. Sans parler de cette énorme préparation qui lui manque, et que M, Brunetière croit indispensable, une des raisons pour laquelle on doit récuser le public, c'est que « s'il est juge de son plaisir, il no Test pas de la qualité de son plaisir ». Voilà ce dont ne veulent pas convenir « les dames » et les « gens du monde » qui s'en fient uniquement à leur jouissance du moment ou à l'entraînement de la mode ; et, à ce propos, M. Brunetière fait justement remarquer la mauvaise influence que les salons ont trop souvent exercée sur notre littérature, en la condamnant à cette superficialité qui est un agrément delà conversation, mais une entrave pour la pensée. « Si nous n'avions pas eu nos protestants, dit-il, si nous n'avions pas nos jansénistes, ceux de la première heure, et Pascal au-dessus deux tous ; si nous n'avions pas nos grands orateurs de la chaire , Bossuet, Bourdaloue, Massillon même ; si nous n'avions pas Rousseau, la Profession du Vicaire savoyard et les Lettres de la Montarjne^ on serait elTrayé de compter à combien de questions notre littérature est restée étrangère. »

Quant aux artistes, M. Brunetière leur conteste également, mais pour une autre raison, sinon la compétence, du moins l'impartialité. Il invoque le témoignage de Sainte-Beuve et son exemple. Citant cette parole de Voltaire : ■-<■ Les

8 l'anarchie LlïTÉRAIHi:

artistes sont les juges compétents de l'art, il est vrai, mais ces juges sont tous corrompus », Sainte- Beuve ajoutait : « Sans doute, un artiste, sur l'objet qui l'occupe et qui le possède aura des vues perçantes, des remarques précises et décisives, et avec une autorité égale à son talent, mais cette envie qui est un bien vilain mot à prononcer, et que chacun repousse du geste loin de soi comme le plus bas des vices, il l'évitera difficilement, s'il juge ses rivaux... Je l'ai toujours pensé, pour être un grand critique ou un historien littéraire complet, le plus sur serait de n'avoir concouru en aucune branche, dans aucune partie de l'art. » Si Sainte-Beuve le pensa, il dut l'oublier pour son propre compte, mais les défaillances de sa critique trop souvent envieuse sont là pour nous le rappeler et justifier une observation dont il n'a pas profité lui-même.

La critique au critique, telle est la formule de M. Brunetière, et, jusqu'ici, je ne vois pas qu'il soit possible de lui refuser le droit qu'il revendique, quand on pense, et nous aurons bientôt l'occasion de le remarquer de nouveau, à quelle hauteur il a élevé sa tâche et de combien de difficultés il l'entoure. Mais, on pourrait se demander, avant d'aller plus loin, si M. Brunetière ne se fait pas quelque illusion sur l'efficacité de la magistrature qu'est à ses yeux la fonction du critique. Car, s'il déclare qu'à la critique seule « il appartient de donner des directions à l'art », encore

M. F. BRUNETIERE \j

faut-il qu'elle les lui donne, si elle veut soutenir sa prétention, et ceci n'est plus une question de droit, mais de fait.

Or, on conteste qu'en fait la critique ait cette importance. Voyez plutôt, nous dit-on, comme les écrivains s'obstinent dans leurs défauts, malgré les avertissements de la critique. M. Zola en a-t-il tenu compte pour épurer son goût, expurger son style? Evidemment non. Mais, poser ainsi la ([uestion, c'est la mal poser, car, si M. Zola ne s'est point corrigé, c'est un peu comme les récidivistes de l'endurcissement desquels on n'est guère en droit d'arguer contre l'efficacité des lois ; et il resterait encore à prouver que les disciples de M. Zola, ceux de la première heure, ceux qui ne s'étaient point trop avancés dans la mauvaise voie, n'ont pas profité des leçons adressées à leur maître ; mais cette preuve on ne la fera pas, car c'est précisément à la critique, et notamment à celle de M. Brunetière, on le reconnaît aujourd'hui, qu'est due la ruine de l'école dont M. Zola reste à peu près l'unique représentant. D'ailleurs, le moment n'est pas venu d'apprécier les effets et les causes : il faut un recul qui nous manque, celui que nous donne l'histoire du passé, où il serait facile de faire voir que tout grand mouvement littéraire a été préparé et provoqué par la critique, comme, par exemple, le romantisme, qui est tout entier contenu ilans le Génie du Christianisme. On pourrait aller plus loin, et retrouver même la trace de l'influence

exercée par la critique dans la création des chefsd'œuvre de l'art, comme Ta fait tout dernièrement M. Edouard llod dans son admirable Essai sur Gœtlie. Il a supérieurement déterminé quelle part de collaboration avaient eue, dans la longue gestation de Faust, depuis l'apparition du premier fragment, les critiques de l'œuvre future, tels que Wieland, Herder ou Hegel, et comment elle avait habilement recueilli et cristallisé la substance des idées que son attente avait inspirées par toute l'Allemagne.

Mais, il faut pourtant remarquer, contrairement à l'avis de M. Brunetière, que cette influence de la critique doit être attribuée bien moins à sa sévérité qu'à sa sympathie, et qu'ainsi ce qu'on appelle « la critique des beautés » a plus d'action pour « la direction » d'un écrivain que « la critique des défauts ». C'est surtout le cas des auteurs qui débutent, sur lesquels, quoi qu'en dise M. Brunetière, la bienveillance qui signale dans leurs œuvres « le coin du talent » sera plus efficace, môme pour les préserver de leurs défauts, que l'éreintement ou que le silence. Car, ce « coin du talent », c'est précisément celui qui leur vaudra le moins de succès auprès du public plus enclin à llatter les défauts qui lui plaisent qu'à louer des qualités naissantes dont il est incapable d'apprécier les délicatesses ou quelquefois même de soupçonner l'existence.

M. F. BRUXETIÈRE 11

Mais, je n'insiste pas sur cette grande question: Pourquoi juger? car elle en entraine immédiatement une autre avec laquelle elle se confond : Comment juger? et, c'est, vous le savez, le point capital du débat engagé entre le dogmatisme et Timpressionnisme, celui duquel dépend en somme l'importance plus ou moins grande qu'il faut accorder à la critique.

Il s'agit, en effet, de savoir si la critique, condamnée à la subjectivité, ne vaut que ce que valent les impressions, les goûts, les inclinations, les préférences du critique, ce qui rendrait son utilité fort contestable, ou si, au contraire, elle n'a de prix et de prise qu'autant qu'elle s'appuie sur une autorité qui lui soit extérieure et supérieure.

Pour M. Brunetière, l'hésitation n'est pas possible. Il y aune critique objective. Pour la fonder, il faut sortir de soi, « compter avec les autres », n'être étranger à rien de ce qui est « humain », et, nous connaissant nous-mêmes « à la fois dans ce qui nous est propre et dans ce qui nous est commun », nous considérant tour à tour du dehors et du dedans, déterminer, comme le dit M. Brunetière dans un passage déjà cité, « la quantité dont il faut corriger nos jugements » pour les expurger de ce qu'ils ont de trop personnel. Pour bien

12 l'aNAKCHIE LITTÉKAIKE

juger, il faut, autrement dit, retrouver et laisser parler « riiommc » dans le «' moi », car c'est l'homme qui est la grande autorité, puisque, aussi bien, c'est pour l'homme que l'art est fait et non l'homme pour l'art. On n'y parviendra qu'en réduisant au minimum la part de la sensibilité pour accroître celle de l'intelligence. M. Brunetière y tient beaucoup, et il en donne pour raison que Tintelligence varie moins d'un individu à un autre que la sensibilité. C'est ce qu'il faudra voir. Quoi qu'il en soit, voilà ce qui constitue, pour M. Brunetière, l'àme même de la critique, ce qui lui donne l'autorité en l'élevant au-dessus des oscillations de la mode et du goût individuel. C'est par cet accord avec le « sens humain » que se renoue cette tradition que la critique est chargée de garantir, de défendre et de continuer, et à laquelle, par un juste retour, elle emprunte toute sa force.

On ne peut méconnaître la solidité de l'argumentation, mais la logique n'est pas la vérité ; le point de départ n'est-il pas incertain? C'est ce que prétendent les partisans de l'impressionnisme. Ils font valoir l'impossibilité de sortir du < moi », la relativité de la connaissance humaine, et, se faisant une gloire de ce qu'on leur reproche, déclarent que la critique ne vaut tout son prix que dans la mesure où elle est personnelle. Les positions, on le voit, sont prises de part et d'autre, avec une telle netteté que toute conciliation paraît théori-

quement impossible. L'objel du débat est en effet de décider s'il n'y a que des êtres isolés et incommunicables, ou si, au contraire, ces êtres présentent des ressemblances dont l'essence est supérieure à chacun d'eux, s'il n'y a que des individus, ou s'il y a une humanité, un corps et non des poussières. On voit d'ici de combien de questions philosophiques se complique cette question de critique.

Nous ne pouvons entrer dans le fond d'un problème qui nous amènerait à discuter Kant et Descartes, les pères du subjectivisme, et par suite à nous faire sortir du domaine de la critique littéraire. Il nous suffit de prendre de nouveau parti, comme nous l'avons fait, il y a longtemps, pour la solidarité humaine, sur laquelle M. Brunetière a fondé son dogmatisme. Cette solidarité, comment la contester? Quand le poète assimile les âmes aux étoiles et les montre à jamais solitaires dans l'espace, le silence et la nuit, il se trompe deux fois. Car les étoiles et les âmes sont sorties d'une seule main qui les a formées de la même substance physique ou morale, et c'est justement de cette similitude que proviennent, chez les unes, cette attraction, chez les autres, cette sympathie qui font delà solidarité la loi universelle sous laquelle nous nous mouvons, pensons et jugeons, loi protectrice dont il nous est impossible de nous affranchir sans tomber aussitôt dans l'isolement ténébreux de l'égoïsme ou de la folie, loi tour à tour

1 i LA.NARCUIE LITTÉRAIKE

bienfaisante el terrible, qui perpétue la faute et multiplie la vertu, qui nous écrase et qui nous relève, et dont i! ne lient qu'à nous de nous servir pour assurer sur le roc la religion, la morale, la politique, et — j'y reviens — la critique.

Sans doute, il faut se garder, passant d'un extrême à l'autre, de méconnaître l'autre terme de l'antinomie, le mystère de liberté et d'individualité; mais, aussi bien, M. Brunelière ne le méconnaît pas. Il ne nie pas l'influence du « moi » sur les jugements et sur les idées: ce qu'il nie c'est qu'elle soit nécessairement bonne ou suffisante et que la critique doive lui ôtre entièrement abandonnée. '( Eh! oui, sans doute, nos opinions sont déterminées par nos goûts, qui le sont par notre nature. Seulement, l'objet de la critique, c'est de nous apprendre à nous élever au-dessus de nos goûts, comme celui de la morale est de nous apprendre à nous élever au-dessus de notre nature. »

Mais, pourquoi faut-il que M. Brunetière, entraîné par les besoins de sa cause et la force de sa conviction, ajoute à cette déclaration un paradoxe inutile, quand il prétend juger toujours contrairement à ses préférences personnelles ! «Vous reconnaîtrez promptement, Messieurs, s'est-il écrié au début de ses conférences sur l'évolution du lyrisme, que mes goûts personnels ne sont de rien dans mes jugements, ou plutôt et souvent, vivants ou morts, — je vous en fais la confidence

en général, une fois pour toute, — j'en louerai par-dessus les nues qu'au fond je n'aime guère, comme, au contraire, j'en critiquerai vivement, dont je fais moi-même mes délices. » On ne peut faire plus plaisamment l'aveu d'une sorte d'anarchie intime qui n'irait à rien moins qu'à scinder en deux le critique littéraire, qu'à lécarteler entre sa fonction et sa conduite, les choses qu'il dit et celles qu'il aime. P'audra-t-il donc relever tout ce que M. Bruneticre accable de son juste dédain. Déranger, Baudelaire ou les cafés-concerts, et conclure de ses sévérités à leur égard qu'il adore en secret ce qu'il brûle en public? Nous ne lui en ferons pas l'injure, mais nous en prendrons seulement occasion pour noter l'exagération où M. Brunetière nous parait tomber, quand il oppose aussi absolument la sensibilité et la raison. Ce n'est que pour le discours, et la facilité de l'analyse, qu'on peut les séparer, mais, en fait, elles sont indissolublement unies, et «l'individuel » n'est pas plus confiné dans la sensibilité que « l'universel » dans la raison. Il y a aussi une sensibilité commune, il y a un « cœur humain », et l'on sait, d'autre part, que l'universalité de la raison est singulièrement compromise par des contradictions inattendues : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Ni l'homme réduit à la raison, ni l'homme réduit à la sensibilité n'est l'homme complet, et c'est avec toutes ses facultés qu'il doit juger, s'il veut juger en homme. La sensibilité a ses excès, mais

la raison a les siennes, par exemple l'abus de la logique, et c'est en corrigeant l'une par l'autre, en y ajoutant môme, comme le fait d'ailleurs M. Brunetière, la conscience morale, qui elle aussi peut prétendre à une certaine universalité, qu'on acquerra ce sens « social » et « humain » d'oii la critique tire sa meilleure et sa plus solide autorité.

C'est dans ce « sens » qu'à abondé M. Brunetière; c'est à ce point de vue, qu'on ne peut accuser d'étroitesse, car il n'y en a pas de plus large et de plus élevé, qu'il a rapporté pour les juger, les classer et les défendre, — on sait avec quelle ténacité et parfois quelle éloquence, — toutes ses opinions littéraires, philosophiques, religieuses ou morales. Son admiration pour Bossuet ; son étude de l'évolution du lyrisme, qui n'est autre à ses yeux que l'histoire même de l'individualisme ; son indulgence et, tour à tour, sa sévérité pour le naturalisme qu'il approuve, avec Flaubert, d'avoir réfréné l'intempérance du w moi » mais auquel il reproche son manque de sens moral, par où il entend le sens de ce qu'il y a dans l'homme de supérieur à la nature ; le crédit qu'il a accordé au symbolisme pour les idées générales, partant sociales qu'il en attend ; sa classification des plaisirs esthétiques qui lui fait donner la première place à la sympathie, ce « caractère bienfaisant » de Taine au nom duquel il condamne les Baudelaire, les Vallès et les Verlaine comme des empoi-

M. F. nnUNETlÈRE l7

sonneurs publics ; sa tendance à transformer, comme Macauley, toutes les questions littéraires en questions de morale, c'est-à-dire en questions de sociologie, puisque, aussi bien, la morale est le lien des sociétés ; son adoption de la doctrine évolutive 011 il voit tout ensemble une méthode destinée à montrer la continuité de la tradition et une confirmation de la solidarité humaine, fondement de son dogmatisme critique ; son éloquent réquisitoire, d'oii a daté tout le mouvement mystique contemporain, contre la tyrannie de la science quand elle veut soumettre à ses lois le domaine sacré de ces convictions, de ces espérances religieuses ou de ces rêves philosophiques qui sont aussi le lien des sociétés ; et que dirai-je encore ? forme et fond, et jusqu'à ce style d'action et de combat qui lui est propre, tout, dans l'œuvre énorme de M. Brunetière, s'explique, s'éclaire et se justifie par cette préoccupation, cette obsession de la supériorité de l'élément social sur l'élément personnel, de la collectivité sur Tindividu, et de « l'homme » sur le « moi ».

Cette préoccupation, et je le répète, cette obsession ne va pas sans quelques confusions. Ai-je besoin de remarquer que, trompé par les apparences, M. Brunetière n'a pas toujours compris le protestantisme, qui a bien le droit, quoiqu'il en dise, de se croire « une société » puisqu'il dure, et dont le subjectivisme n'est qu'un côté, une porte d'entrée, puisqu'il ne préconise le libre

IS l'anarchie littéraire

examen que comme moyen d'arriver à cette double objectivité : d'une part la « révélation » et de l'autre « l'inspiration intérieure » qui sont toutes deux extérieures à l'homme, car c'est Dieu qu'il y rencontre.

Je retrouve une méprise du même genre dans la condamnation uniforme dont M. Brunetièro enveloppe le lyrisme, car cette hypertrophie du « moi » qu'il y dénonce est le plus souvent Texagération poétique, la multiplicalion des sentiments communs, et par là le lyrisme, sortant du subjectivisme, n'est que l'écho sonore du « sens humain » et justifie cette parole de Victor Hugo : « Insensé qui crois que je ne suis pas toi ».

Certes, ces malentendus ont leur importance, mais la justesse d'un principe n'est pas compromise par une erreur d'application. Si donc, laissant les détails de l'œuvre de M. Brunetière, nous cherchons à l'embrasser dans son ensemble, et à l'envisager, comme je le disais en commençant, par rapport au moment où elle a paru ; si nous considérons que ce qui semble aujourd'hui de plus en plus opportun, c'est de combattre les excès de l'individualisme dans tous les domaines de la pensée et de l'action, dans celui de l'art, de la politique, de la religion, de la morale, ici,» culture » ou culte du Moi dédaigneux et morbide, là, révolte des fantaisies, des caprices, des perversités, ou, pour mieux dire, de l'égoïsme le plus extravagant ou le plus féroce contre les lois, les mœurs, les

M. F. BRUNETIÊRE 19

liaditions qui sont les garanties Tic la civilisation il de l'existence des sociétés ; si nous réfléchissons que ce fut jadis l'honneur de notre littérature nationale de faire partout triompher l'idée d'humanité,.et de travailler à éteindre ce que les différences de race ont allumé de haines de sang entre hommes, — nous comprendrons, je dis plus, nous serons contraints d'admirer l'entreprise de M. Brunetière, et de saluer la grandeur de son effort qui ne tend à rien moins, en replaçant notre littérature française dans le chemin de ses traditions, qu'à la remettre dans celui de ses bons combats et de ses meilleures victoires, et à lui rendre le plus beau de ses titres, celui qui assure sa fonction civilisatrice dans le monde : hwnaniores litterœ.

La critique est un métier, a dit La Bruyère, oii il faut de la santé. Quoi de plus fatigant et de plus vain, en effet, quand on y songe ! Faire de la critique, c'est ne jamais voir les choses que par réflexion ; c'est se remplir le cerveau d'une pâte de phrases oii tous les sentiments que vous pourriez éprouver ont été cent fois exprimés avant vous, d'obsédantes descriptions qui toujours s'interposeront entre la nature et vos propres yeux ; et, quand on veut vivre soi-même et pour son compte, ce qui est bien un droit, et ce qui est parfois un devoir, être critique, c'est ne savoir

1. Les Contemporains, c\nq^ séries (1886-1892]; — Impressions de théâtre, huit séries (1888-1895) ; — la Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt (1883) ; — Corneille et la Poétique d'Aristofe (1888); — les Médaillons (1880); — Petites Orientales (1883) ; — Sérénus (1886) ; — Myrrha (1888) ; — Dix Contes (1889) ;

— Théâtre : Révoltée avril 1889) ; — Mariof/e blanc (avril 1891) ;

— Flipote (1893) ; — les Rois (1893 ; — le Député Leteau ;1894) ; l'Ar/e difficile, le Pardon (1895). — Lecène et Oudin; Lemerre; Calmann Lévy, éditeurs.

que faire, que sentir, que dire, où aller, sans qu'aussitôt se dressent des fantômes livresques, que tous les volumes de votre bibliothèque se précipitent à vos trousses, montent en croupe et galopent avec vous, cramponnés à votre collet, et vous criant aux oreilles : « Tu ne pourras plus admirer, rêver, ou aimer sans nous. »

Ah ! comme l'art est agréable et facile en comparaison! Pour s'y faire un nom durable, il n'est pas nécessaire d'être très intelligent, ni laborieux, ni cultivé : il ne faut que du génie, qui ne s'acquiert pas et ne coûte rien, malgré le mot de Buffon, et qu'un tout petit livre, comme le dit Théodore de Banville : moins encore, un sonnet : demandez à M. Soulary. En voilà assez pour s'asseoir dans l'immortalité ! Mais pas de repos, pas de gloire posthume pour le critique. Vous figurez-vous ce que deviendrait M. Sarcey si tout à coup il cessait d'écrire? Il ne compterait plus. Quant à l'immortalité ! lisez-vous La Harpe ou même Sainte- Beuve? Le critique bâtit sa notoriété avec du sable, près du tlot. 11 doit la réparer chaque jour ; et, sans parler des vagues de l'oubli, sa propre mobilité accomplit déjà l'œuvre du temps. Il est obligé de se contredire pour rester sincère, et d'être infidèle à ses opinions pour être fidèle à ses sentiments. Plaignons-le.

C'est entendu. Mais pourtant, quoi de plus exquis que la critique ! Il est plus aisé d'en médire, quand on en fait, que de s'en passer, quand on n'en

22 l'a>archie littéraire

fait pas. Que serait l'art sans la critique? Vous croyez que nous goûtons les écrivains directement ! Essayez donc, pourvoir, d'admirer Shakespeare « comme une brute », c'est-à-dire tout seul, après avoir écarté dédaigneusement la foule importune de ses commentateurs. Si Bossuet parle encore, n'est-ce pas grâce à M. Brunetière et par sa voix d'airain? Si Ilamlet continue à nous émouvoir, n'est-ce pas simplement parce que nous voyons en lui ce que les critiques y ont mis après l'avoir emprunté à l'àme contemporaine? Les œuvres du génie onl toujours des côtés d'obscurité, des trous d'ombre, et c'est par là qu'elles vivent, car, par là, elles laissent à chaque génération le plaisir de les compléter et de s'aimer en elles. S'il est vrai qu'elles dévorent le critique, il est plus vrai encore qu'il les nourrit.

Il suit de là que la critique est de toutes les fonctions intellectuelles celle oii l'on peut exprimer le plus ingénument sa personnalité tout entière. Nos jugements, ce sont nos goûts, et nos goûts sont ce que nous sommes. Dis-moi ce qui te plaît, et je te dirai ce que tu es. La critique est donc l'homme môme, et, quand l'homme s'appelle M. Jules Lemaîlre, il serait bien à plaindre celui qui n'aimerait pas la critiqu(^

Je ne connais rien de plus intéressant, en effet, que la critique faite par M. Lemaître, sinon M. Lemaitre faisant de la critique. J'essaierai, par conséquent, de définir sa personne avant de parler de son œuvre.

Je dis : j'essaierai. Comment formuler ce qu'il y a en lui d'insaisissable, de je ne sais quoi? Avec queh traits fixer cette figure essentiellement mobile ? Ce dessein n'implique-t-ii pas contradiction? M. Lemaître, écrivant sur M. Sarcey, faisait remarquer que son objet était rond, et que ce qui est rond a un centre, et il allait droit au centre de M. Sarcey. C'était facile. Mais M. Lemaitre n'est pas rond : il est fluide.

Un autre embarras, c'est qu'après avoir écarté les termes qui le caractériseraient trop grossièremeat, je n'en trouve que de très atténués qui pourraient sembler ne pas répondre à mon admiration comme à votre attente. Si je dis, en effet, que M. Lemaître n'est pas cosmopolite, n'est pas dilettante, etn'est pas gendelettre, que son charme propre consiste à n'être ni ceci ni cela, l'éloge paraîtra médiocre, sinon contestable. Je me décide pourtant à ne pas lui en faire d'autre. On reconnaîtra peut-être avec moi, si je parviens à prouver mon dire, qu'en le louant de la sorte, je lui fais

24 i/axarciiie littéraike

une place à part dans la littérature contemporaine.

Et d'abord M. Lemaitre ti^esl pas cosmopolite. Il ne Test, dit-il lui-même \ ni par sa vie, ni psr son esprit. Il est de son pays ; il y tient par la province la plus française de France, la Touraine. Il adore sa terre d'origine, il la décrit avec amoîir : « L'eau y jaillit de partout en ruisselets délicieux ; les teintes du ciel, de la prairie et des feuillages y sont fines et toujours un pou pùles, comme dans un paysage élyséen de Puvis de Chavannes ; à défaut de grands bois, il y a des arbres en quantité, par bandes et par bouquets -. » Français, il l'est par ses habitudes. Il ne sait que sa langue et ne voyage pas. Il trouve Boiirget inouï de mener une existence de psychologue errant. Il a voulu visiter l'Algérie, mais il a du reconnaître qu'il ne l'avait vue qu'à travers le livre de Fromentin. Ce voyage n'a rien ajouté à la vision qu'il apportait avec lui, et ses yeui ont, sans le savoir, conformé la réalité à cette vision'. Aussi s'est-il dispensé d'aller en Angleterre, Taine et Bourget y étant allés avant lui. S'il a jadis envié Pierre Loti d'avoir habité toute la planète, il est revenu de ce sentiment déraisonnable en lisant le chapitre xx du livre F'" de V Imitation *,

Page 1