J. PINGUET
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Que ferait-on aujourd’hui à un jeune avocat qui s’annoncerait de pareille façon ?
Le sort des armes peut faire changer du jour au lendemain le joug d’un pays, mais il est plus diffcile d’en extirper les mœurs, les lois et les coutumes. Du moment que l’on ne transportait point les Canadiens, comme on l'avait fait de leurs malheureux compatriotes d’Acadie ; du moment que la libre jouissance de leurs propriétés leur était accordée, comment leur enlever brusquement les lois en vertu desquelles ils les possédaient ? Les lois qui concernent la propriété sont si intimement liées à la personne et au sol, qu’il faut plus d’un trait de plume pour les faire disparaître.
Chose assez curieuse! les premières protestations contre le nouveau régime vinrent des Anglais euxmêmes.
C’est Haldimand, alors gouverneur à Trois-Rivières, qui écrit au général Gage, le 13 mars 1765 :
‘ Ceux qui ont si fort souhaité les lois civiles dans ce pays ont de quoi s’en rassassier. Vous ne sauriez vous faire une idée de l’avidité des procureurs pour faire de l’argent. Elle va jusqu’à l’indépendance et ils feront regretter longtemps les lois militaires.” Le 2 avril 1765, il écrit encore :.... ‘‘ J’ignore ce qui se passe à Québec et à Montréal, mais à en juger par le nombre de plaideurs qui vont et viennent il doit y avoir bien de la fermentation. J’en suis fâché à cause des impressions qu’elle doit faire sur les nouveaux sujets
du Roi ; ils ne savent que penser de nos lois, et comme
ils étaient accoutumés à considérer leur gouverneur. général comme un Pacha, ils se figurent que tous ceux qui ont l’audace de lui résister seront au moins mis aux galères. ??
Le 20 août 1766, le gouverneur Murray écrivait lui-
même à lord Shelburne :
‘ Les Canadiens sont choqués des insultes auxquelles
la noblesse et les officiers du roi sont en butte de la part des trafiquants et des avocats depuis l’établissement du gouvernement civil.??
Enfin, les principaux habitants français de Québec, adressaient au roi une pétition dans laquelle ils faisaient connaître leurs griefs. 1
Au Roi.
‘ La véritable gloire d’un roi conquérant est de procurer aux vaincus le même bonheur et la même tranquilité dans leur religion, et dans la possession de leurs biens, dont ils jouissoient avant leur défaite. Nous avons joui de cette tranquilité pendant la guerre, même elle a augmen‘ée depuis la paix faite. Hé voilà comme elle nous a été procurée. Attachés à notre religion nous avons juré au pied du sanctuaire une fidélité inviolable à Votre Majesté, nous ne nous en sommes jamais écartés, et nous jurons de nouveau de ne nous en jamais écarter, fussions nous par la suite aussi malheureux que nous avons été heureux ; mais comment pourrions nous ne pas l’être, après les témoignages de bonté paternelle dont Votre Majesté nous a fait assurer que nous ne serions jamais troublés dans l’exercice de notre religion. [Il nous a parû de même par la façon dont la justice nous à été rendue jusqu’à présent, que l’intention de Sa Majesté étoit que les coutumes de nos Pères fussent suivies pour ce qui étoit fait avant la conquête du Canada et qu’on les suiveroit à l’avenir, autant que cela ne seroit point contraire aux lois d'Angleterre et au bien général.
‘ Monsieur Murray, nommé Gouverneur de la Province de Québec à la satisfaction de tous les habitans, nous a rendû jusqu’à présent à la tête d’un Conseil Militaire toute la justice que nous aurions pû atterdre-
1 Archives du Canada, série B., vol. 8, p. 121.
des Personnes de Loi les plus éclairées ; cela ne pouvoit être autrement ; le désinterressement et l’équité fai: soient la baze de leurs jugements.
‘* Depuis quatre ans nous jouissons de la plus grande tranquilité; quel boulversement vient done nous l’enlever ? de la part de quatre ou cinq personnes de loi, dont nous respectons le caractère, mais qui n’entendent point notre langue et qui voudroient qu’aussitôt qu’elles ont parlé, nous puissions comprendre des constitutions qu’elles ne nous ont point encore expliquées et auxquelles nous seront toujours prets de nous soumettre, lorsqu'elles nous seront connues ; mais comment les connoitre, si elles ne nous sont point rendues en notre langue ?
‘ De là nous avons vû avec peine nos compatriotes emprisonnés sans être entendus, et ce à des frais considérables, ruineux tant pour le débiteur que pour le créancier, nous avons vu toutes les affaires de famille, qui se décidoient ci devant à peu de fraix arrêtées par des personnes qui veulent se les attribuer, et qui ne savent ni notre langue ni nos coutumes et à qui on ne peut parler qu'avec des guinées à la main.
‘ Nous espérons prouver à Votre Majesté avec la plus parfaite sousmission ce que nous avons l’honneur de lui avancer.
‘“ Notre gouverneur à la tête de son conseil a rendû un arrêt pour l’établissement de la justice, par lequel nous avons vû avec plaisir que pour nous soutenir dans la décision de nos affaires de famille et autres, il seroit établi une justice inférieure, où toutes affaires de François à François y seroient décidées, nous avons vû que par un autre arrêt, pour éviter les Procès, les affaires ci-devant décidées seroient sans appel, à moins qu’elles ne soient de la valeur de trois cents livres.
‘ Avec la même satisfaction que nous avons vû ces
sages règlements avec la même peine,avons nous vû que quinze jurés anglois contre sept jurés nouveaux Sujets, leur ont fait souscrire des griefs en une langue qu’ils n’entendoient point contre ces mêmes règlements ; ce qui se prouve par leurs protestations et par leurs signatures qu’ils avoient données la veille sur une requête pour demander fortement au Gouverneur et conseil, la séance de leur juge, attendus que leurs affaires en souffroient.
‘ Nous avons vû dans toute l’amertume de nos cœurs,qu’après toutes les preuves de la tendresse paternelle de Votre Majesté pour ses Sujets soutenus par les gens de loi nous proscrire comme incapables d’aucunes fonctions dans notre Patrie par la différence de religion ; puisque jusqu'aux chirurgiens et apothicaires (fonctions libres en tout Païs) en sont du nombre.
‘ Qui sont ceux qui veulent nous faire proscrire ? Environ trente marchands anglais, dont quinze au plus domiciliés. Qui sont les proscrits ? dix mille chefs de famille, qui ne respirent que la soumission aux ordres de Votre Majesté, ou de ceux qui la représente, qui ne connaissent point cette prétendue liberté que l’on veut leur inspirer, de s’opposer à tous les règlements qui peuvent leur être avantageux, et qui ont assez d'intelligence pour connoître que leur intérêt particulier les conduit plus que le bien public.
‘ En effet que deviendroit le bien général de la colonie, si ceux qui en composent le corps principal en devenoient des membres inutiles par la différence de la religion ? Que devienuroit la justice si ceux qui n’entendent point notre langue, ni nos coutumes en devenoient les juges par le ministère des interprêtes ? Quelle confusion ? Quels fraix mercenaires n’en résulteroient ils point ? De Sujets protégés par Votre Majesté, nous deviendrons de véritables esclaves ; une vingtaine de personnes, que nous n’entendons
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point, deviendroient les maîtres de nos biens et de nos intérêts, plus de ressources pour nous dans les personnes de probité auxquelles nous avions recours pour l’arrangement de nos affaires de famille, et qui en nous abandonnant, nous forçoient nous mêmes à préférer la terre la plus ingrate à cette fertile que nous possédons.
‘“# Ce n’est point que nous ne soyons prêts de nous soumettre avec la plus respectueuse obéissance à tous les règlements qui seront faits pour le bien et avantage de la Colonie; mais la grâce que nous demandons, c’est que nous puissions les entendre. Notre Gouverneur et Son Conseil nous ont fait part de ceux qui ont été rendus, ils sont pour le bien de la Colonie, nous en avons témoigné notre reconnaissance; et on fait souscrire à ceux qui nous représentent, comme un mal, ce que nous avons trouvé pour un bien!
‘ Pour ne point abuser des momens précieux de Votre Majesté, nous finissons par l’assurer, que sans avoir connû les constitutions angloises, nous avons depuis quatre ans gouté la douceur du Gouvernement, la gouterions encore, si Messrs les J'urés anglois avoient autant de soumission pour les décisions sages du Gouverneur et de son Conseil, que nous en avons ; si par des constitutions nouvelles, qu’ils veulent introduire pour nous rendre esclaves, ils ne cherchoient point à changer tout de suite l’ordre de la justice et son administration, s’ils ne vouloient pas nous faire discuter nos droits de famille en langues étrangères, et par là nous priver des Personnes éclairées dans nos coutumes, qui peuvent nous entendre, nous accommoder et rendre justice à peu de fraix en faisant leurs efforts pour les empêcher même de conseiller leurs Patriottes pour la différence de religion, ce que nous ne pouvons regarder que comme un intérêt particulier et sordide de ceux qui ont suggéré de pareils Principes.
‘* Nous supplions Sa Majesté avec la plus sincère et la | plus respectueuse soumission de confirmer la justice quia été établie par délibération du Gouverneur et Conseil pour les François, ainsi que les jurés et tous autres de diverses Professions,de conserver les Notaires dans leurs Fonctions, de nous permettre de rédiger uos affaires de famille en notre langue, et de suivre nos coutumes, tant qu’elles ne seront point contraires au bien général de la Uolonie, et que nous ayons en | notre langue une loi promulguée et des ordres de Votre Majesté, dont nous nous déclarons avec le plus inviolable respect, les plus fidèles sujets.
Amiot, juré, J. Lemoyne, Bonau, juré, Jean Amiot, Perrault, Ch. Bertran, Jacquet, juré, Gauverau, Charret, juré, Carpentier, Perrault, juré, Couillard, Boiret, Pre, Sup.f Sém., Vallet, Dumont, juré, Dutaut,
J.-Fel Récher,Curé,Qué., Levasseur, Estiambre, fils ainé, H. Parent, Conefroy, Perraut, Robin, Bouvier, Lefebvre, upille, Soupiran, H. Louet, Rousseau, Berthelot, Petrimoulx, Arnoux, Larocque, Lebrun de Duplessis, Launière, Laurain, Alexandre Picard, Chrétien, Génest, P. Goyet, Boileau, Voyer, Delerieux, Le Maître Lamorille, Liard, Franc. Rullé, Dubaril, Chirurgien, J. Bte Dufour,
J, Lacroix, Portneuf, Gueyraud, L. D. Dunière, Voyer, Thomas Lee, F, Valin, Soulard, Bellefeuille, Paris,
Roy, Riverin, Marchand, Liard, fils.
J'ai voulu citer en entier cette longue pétition, d’abord parce qu’elle est inédite, et ensuite parce qu’elle nous fait toucher du doigt la triste position où se trouvaient placés nos aïeux.
Les plaintes des Canadiens furent entendues en Angleterre et, le 30 avril 1767, la Gazette de Québec, sous le titre : Code. Réflexions sur les affaires du temps au sujet de justice, publiait ce qui suit :
‘ On dit dans le public que notre souverain seigneur roi George III, ayant bien voulu favoriser ses nouveaux sujets du pays du Canada, tous Français, que son précesseur a si glorieusement conquis, entend qu’ils soient jugés suivant les lois françaises toujours usitées en ce pays jusqu’à présent (ainsi qu’il a été décidé en Normandie, pays conquis), et qu’il sera établi en ce dit pays des juges français, gens de loi, qui rendront la jastice entre Français, par les ordres de Sa Majesté et des puissances qui la représentent en cette colonie, suivant un code qu’il piaira à son excellence ie Gouverneur du Canada faire rédiger et imprimer, Ce sera un bien pour toute la colonie, lorsque par semaine il y aura des audiences, et que chaque particulier français sera jugé suivant les lois françaises et les coutumes de ce pays. Alors, il y aura moins de retardement, de chicanes et de frais (chose bien essentielle dans les circonstances où on se trouve). Que ne doit-on pas espérer de la sagesse et prudence du gouvernement, puisqu'il s’agit de l’intérêt du public?
Le journal était bien renseigné. Le gouverneur
Carleton venait, en effet, de nommer le jurisconsulte Cugnet, le notaire Dechenaux et M. Pressart, prêtre du séminaire de Québec, pour préparer un résumé des lois en vigueur sous le régime français. (Ce travail, envoyé en Angleterre, fut soumis à plusieurs magistrats de distinction, puis revisé par le fameux procureur général Mazères. Il fut enfin imprimé en 1772. C’est ce que l’on appelle maintenant dans la bibliographie : L’extrait des Messieurs.
C'est à cet'e époque qu’il faut placer la fameuse discussion qui eut lieu entre Mazères et Cugnet. Mazères avait été procureur général de la colonie pendant deux ans, puis était retourné en Angleterre avec l’idée fixe d'introduire ici les lois anglaises, De 1767 à 1775, il fit imprimer une vingtaine de projets de réforme. C’est Cugnet qui se chargea de les réfuter. Et l’on doit dire que ce dernier gagna son point. Nos historiens n’ont pas assez appuyé sur cette période qui s’étend de 1765 à 1775. C’est alors aue fut livrée et gagnée cette grande bataille qui devait nous donner définitivement, et pour toujours, les lois françaises. Cuguet, qui fut pendant trente années, l’avocat consultant des gouverneurs anglais de la colonie, est une des gloires du barreau canadien. Le rôle qu’il a joué n’a pas été mis en pleine lumière. Grâce à lui, les conquérants finirent par comprendre l’admirable outillage du droit français. Il fit aimer nos vieilles coutumes et il eut la joie, avant de mourir, de les voir solidement ancrées dans l’esprit du peuple nouveau qui venait unir ses destinées au nôtre.
Cugnet n’était pas un orateur. Il ne plaida point non plus devant nos cours, mais c'était un studieux et un penseur, et on venait le consulter de toutes parts, surtout sur les questions de droit Seigneurial dont il avait fait une étude spéciale. On conserve encore, dans plusieurs anciennes familles, des consul-
tations écritesque donna ce jurisconsulte aussi modeste que distingué. Elles sont des modèles de précision, de clarté et d’érudition. Bien versé dans la langue anglaise, Cugnet traduisit eu français pendant un quart de siècle les ordonnances que rendirent les gouverneurs, Bibaud a dit, quelque part, qu'il fut le père du français barbare que l’on voit dans les lois de cette époque. Cette critique posthume est injuste. Cugnet fut un grand patriote, et la postérité qui remet chaque chose à sa place et qui donne la mesure des hommes, proclamera un jour la valeur de celui, qui seul contre tous, osa lutter contre les fonctionnaires fanatiques qui voulaient nous enlever notre plus cher patrimoine. Les traités de droit que Cugnet publia en 1775 ont été, pendant longtemps, les seuls ouvrages que consultèrent les avocats canadiens de la fin dn siècle dernier. Ces ouvrages, Cugnet les avait soumis au grand criminaliste anglais Blackstone, et l’on conserve parmi les manuscrits de l’université McGill, l’appréciation élogieuse que celui-ci en fit.
Sous le régime français, relui qui voulait être admis à l’exercice d’une fonction publique, devait subir ce que l’on appelait alors l’information de vie et mœurs. C'était une espèce d’enquête que le juge de la prévôté ou le Conseil supérieur tenait sur la conduite de l’aspirant. ‘i fallait de plus prouver sa catholicité et produire un billet de confession de son curé. Le nouvear r.gime passa, naturellement, pardessus le billet de confession, et n’exigea pas non plus d’ivformation de vie et de mœurs, mais il demäuua d’abord à tous ceux qui voulaiens, soit pratiquer au barreau, soit exerccr la profession de notaire, de prêter les serments du test, contre le pape et la transsubstantiation, C'était vouloir exclure de 1% carrière professionnelle tous les Français de ia colcnie.
Grâce à l'esprit d? tiérivse de Murray et de Car-
leton, ces restrictions odieuses disparurent bientôt, et par tolérance, plusieurs des nôtres purent être admis à la profession d’avocat. Cependant, jusqu’en 1775; on compte très peu de Canadiens de langue française qui purent être admis à plaider devant les tribunaux. J'ai cité l’annonce que firent Lebrun de Duplessis et ses confrères en 1765. Il est juste de donner quelques notes biographiques sur ces premiers avocats.
Guillemin était un ancien assesseur au Conseil supérieur, qui partit bientôt pour la France. Lemaître- Lamorille mourut un an après sa nomination. Aussi, je ne dirai rien sur leur carrière, qui paraît du resi. avoir été assez obscure,
Jean Baptiste Lebrun de ‘Duplessis vint au pays comme écrivain d’artillerie à la suite des armées de Sa Majesté très chrétienne. Avant 1760, il remplissait les fonctions de notaire au poste de Michillimakinac. ! L'année de son mariage avec Marie Catherine Méthot, en 1763, il agissait comme procureur devant la cour militaire de Québec.
C'était un grand causeur et pas toujours d'humeur facile. Il fut un des premiers à se servir de la presse pour se défendre contre ses adversaires.
Voici quelques échantillons de son style que je trouve dans la Gazette de Québec, Au 12 novembre 1767,