ÉTUDE PRÉLIMINAIRE
tar de toutes les réformes conçues d'une manière incomplète , puis soutenues par une volonté incertaine. L'édit de mars 1771 disposait que nul ne pourrait être conseiller avant vingt-cinq ans et cinq ans d'exercice au Barreau ou dans les juridictions inférieures ; qu'à chaque vacance , la Cour présenterait trois candidats ; que le lioi choisirait parmi eux, sauf à demander une autre liste si aucun des sujets présentés n'était jugé digne d'être nommé (1). La vénalité était en même temps supprimée ; avec elle, disparaissaient les épices qui trouvaient leur équivalent dans des gages réguliers et proportionnels. Il n'y avait là rien qui ne fût conforme aux nouvelles idées dominantes et aux vœux des meilleurs citoyens pour le bien de la justice. Par une de ces contradictions fréquentes chez les peuples comme chez les individus , l'œuvre du chancelier Maupeou n'en fut pas moins frappée de discrédit , vouée au ridicule et à l'exécration populaire. Les Parlements entraînèrent l'esprit public, et, lorsqu'ils furent rétablis en 1774, la même faveur qui les avait suivis dans leur exil les acclama dans leur triomphe. Triomphe trop complet pour être consacré par le temps ! Un profond effet moral venait d'être produit. La vénalité avait été conservée ; mais il était désormais évident qu'elle ne protégerait plus à l'avenir l'hérédité et la survivance, que la propriété des oflB.ces serait un bien faible rempart contre des agressions plus hardies et plus sérieuses.
Ainsi , désireux de placer dans son vrai jour une correspondance oà la vénalité est le Delenda Carthago des deux patriotes provençaux , nous apprécions ce qu'on
(1) Les Parlements de France, par le vicomte de Bastard-d'Estaiig' ; T. II, p. 431.
liTL'UK PRKLIMINAIRH. î»l
iioiiiiuiiit cMConî , il y a (|'uiln;-vinj,''t8 ans, U- drotl Jeê o/Jici's , si l'on jM'iit (iiialiiicr de» droit, Bclon rohservnliou de Loystîiui , c<» «juicHt MnhM contre le droit. Knt-ce à dire niaiiitenant (|ih; cettc^ V(>nalité , fI W'V^reinent condamn/e, ail ( tô fntîilcniciii c\ ahsolmncnt d<'»H:istrouHe? Knt-re k diiv , parce (pi «m adirtîiit alors les (•liarj,''e.s n\\ lieu d«î les B()llicit(»r, (piOiifi'it ('ondiiit ]»ar la force de.s clioscrf à vendre ba conscience? Kandra-l-il méconnaître tout ce qu'ont eu de grand , de n(d)le , de courageux , de viril , ce» âmes de magistrats , (pii ont pu iMre com])arés et assimilés aux anciens sénatcMirs romains, dont le stoïcisme déconcerta plus d'une fois les rigueurs d'un pouvoir ar])itraire d) et supporta avec une inébranlable ccaistance les privations les plus extrt>mes? Devrons-nous garder le silence sur tant de vertus modestes et solides , sur ce culte du devoir sans la moindre pensée d'avancement, s!ir cette ambition désintéressée qui faisait recberclu^r et exercer, avec toutes les ardeurs du z'^le, des cliarges où les gages atteignaient î\ peine le I pour 100 du prix de l'olTice (2)?
Poser de semljlables interrogations , c'est affirmer et admirer ce qui sera l'objet impérissable de tous nos respects et de tous nos regrets. C'est traduire faiblement ce qu'a dit l'histoire , ce qu'a enseigné la raison politique , ce que les cœurs élevés au-dessus de haineux emportements contre le passé ont senti. C'est mettre le bien dans les familles et les individus en présence d'un mal g-énéral et social. Nous jugeons la vénalité comme institution , nous
(l) «Nous étions devenus un pays de gouvernementabsolu par nos institutions poUtiques et administratives, ditM.de Tocquevine; mais nous étions restés un peuple libre par nos institutions judiciaires. » — L'Ancien Régime et la Révolution, p. J78.
(î) Remontrances du Parlement de Provence^ du li décembre 1717.
OZ ETUDE PKELLVIINAIRE,
n'en faisons pas la corruptrice des mag-istrats. L'argent fut le moyen , il ne fut pas le but et il ne le fut jamais. Les mœurs et Véducation domestique corrigèrent les vices du système. Par là grandirent et se maintinrent des familles parlementaires , fidèles gardiennes d'une antique foi, dignes, fermes, longtemps austères, à l'abri de la servilité et de la corruption des cours , ayant sinon l'esprit politique, du moins le plus difficile et le plus rare des courages, le courage civil.
On ne saurait accumuler plus de griefs contre la vénalité que Decormis et Saurin , ni en signaler en termes plus amers les abus. Les abus ont certainement existé ; il ne faut pas les taire, lorsqu'ils se montrent ; mais il ne faut pas aussi s'arrêter, outre mesure, à certaines critiques inspirées aux anciens jurisconsultes par leur situation personnelle. On est toujours porté à médire du temps présent et à exagérer les torts de ceux dans lesquels on trouve des privilèges, sans le mérite éclatant qui semblerait devoir les justifier. Quelques anecdotes, la légèreté et l'humeur remuante ou provocante de quelques conseillers aux Enquêtes , de la jeunesse pourprée (1), comme on l'a appelée , n'autorisent pas à mettre en question la science et la dignité d'un grand corps qui commit des fautes , se^relâcha de sa discipline, mais demeura jusqu'à la fin une puissance. Elle se justifie par elle-même la compagnie judiciaire au sein de laquelle les Forbin-Maynier ont compté deux premiers présidents , les Rabasse de Verg'ons sept procureurs généraux ; les Coriolis sept présidents à mor-
(1) Mot du premier président Brulart, dans une lettre à Mazarin. ^ Le Parlement de Bourgogne, par M. de Lacuisine, président à la Cour impériale de Dijon; Paris, A. Durand, 1857 ; T. I. p. 64.
ih'liDK PKKIJMINAIHU 53
lier; bîs (jriinaldi-Hiîg'iisHe , (luatre; le.s'^ll«)mlls^ill, nix , oïitro un jiNocat «^^('îiirral et six conseillers; <ît il est à peim* nécessainMh; nicMitionncr pnrnii (n^s derniers les deux illustres savants, contemporains d<î Dccorinis ef Saurin , N* présidents (h^ 'rh()nnissin-Mazang*nes.
« Ce n'est pus la vénalité rpii est la cause de la faiblesse (les juf^es , avait dit Doniat; il v en a une autre dont on aurait bien plus àf^féniir, (piit^stla fncilité de réception des officiers. » Telle nous i)arîiît Ctre la vérité impartiale et de là vient précisément la ditTérence entre les éj)oques. Tant que furent observées, en eff(»t, les rij^^'ueurs salutaires des examens imposés aux candidats, beaucoup de périls demeurèrent inaperçus. Ce fut l'à^^'e héro^iue de la majj istrature , ce sont les tenn)s vers lescpiels se reportent les souvenirs de l)(^cormis. Le Parlement et le Barreau du XVP siècle revivent sous la docte plume du jurisconsulte provençal. On voit ces conseillers des premiers temps de l'institution, comme nous les montrent encore les portraits qui en ont été conservés (I) : offrant dans leurphysiono-
(1) Ainsi, ceux do lavocat g'eiiiTal Pierre Decorinis ; des présidents Louis de Coriolis, François D'Estienne (l'auteur des Decisiones S tepltani), Louis du Chaîne. Les portraits de ces deux derniers personnag'es furent g'ravéspar L. Gautier, en 1615 et 1618.
En dessous de celui de Louis du Chaîne , se lisent les vers suivants :
La doulce gravité sur cesie face empreinte Donne dedans les cœurs tant d'amour et de crainte Que pour voir quel estoit de Théinis levray traict , C'est assez que d'avoir bien dtpeinct ce pourtraict.
Consult. la précieuse collection de portraits formée par NL Faiiris de Saint-Vincens et lég'uée par lui à la Bibliothèque ptibliciue d'Aix. On y aperçoit bien le contraste qui existe entre losprit, la manière d'être, la pose même des magistrats, aux XVII* et X VHP siècles.
Dans cette collection, se trouvent reunis les portraits des divers membres de la famille Saurin , notamment ceux : d'Antoine Saurin , professeur de droit, gTave en 1731 par Coelmans ; d'Ig-nace Saurin . sou tils. peint par Cellnny en 16S9 et gravé par Coelmans en ITi^. de Pierre Saurin . peint par J.-B. Vanloo et gravé par H. Coussin.
5i ÉTUDE PKÉLIMINAIUE.
mie et même dans leur costume l'aspect de guerriers, de religieux et de pliilosophes, ayant toute la rigide austérité de la loi. On admire leur dignité égale à leur simplicité , la frugalité de leur existence au foyer domestique , leur vie entièrement consacrée au palais , à l'église et à la famille ; et on s'alarme sur l'introduction des mœurs nouvelles , qui mettent à la place des vertus intérieures les dehors brillants mais vains du faste extérieur.
Le nom d'un de ces jurisconsultes qui eût été digne des plus hautes charges delà magistrature et qui leur préféra la laborieuse indépendance du Barreau, le nom de Scipion Dupérier revient souvent dans la correspondance. Est-il possible d'invoquer à l'honneur de cet ancien Barreau une plus belle vie que la sienne? — « Sa religion égalait ses lumières, écrit sur lui un de ses biographes; il entendait tous les jours la messe , fréquentait régulièrement les sacrements. Il disait à la fin de ses jours qu'il avait été si occupé pendant quarante ans qu'il n'avait pas eu le temps d'offenser Dieu. » — Est-il, d'un autre côté, dans l'histoire de la magistrature française , un spectacle comparable à celui que nous donnent les austérités d'un marquis de Simiane la Coste, président à mortier, aussi savant magistrat que chrétien fervent, dontla vieetla mort furent celles des plus grands serviteurs de Dieu, et qui laissa un règlement spirituel assez parfait pour être proposé comme modèle (n?
(l) V. la Retraite spirituelle de M. le marquis de Simiane la Coste, président à mortier au Parlement de Provence , publiée par J. Cousin, avocat; Aix . Legrand, 1687.
Jean de Simiane La Coste appartenait à une famille dont l'histoire est celle d'une succession de saints et prouve bien ce qu'étaient certaines familles de l'ancien ro^i-ime. Nous citerons parmi ses mem-
liTUnn PUKMMINAIKR. &0
Les ftPuliriients dtî haute \nrAé (|iii di.stin^iKînt les lottn»s (1<; D(îC()rin's, ciîtte grave c*t calme [ulteiilc (!<• la mort au seiu d uuii vi(»illcHse toujours fi'»(!0U(le, ces .«entcîiices tirées (l(»s saiuti*s Kcriturcîs rA iiiv()(|u<'»(îs à rapj)ui de» éternels principes d(î justiccî et (!<• devoir, ne sont f)?rs moins propres à nous édifier (|u'à nous instruire.
Ou juf^era pur eux ([uelles fortes individualités, malgré des symptc'imes trop universels d'affaissement moral et social , produisait encore Tancien rf'p-inic , et en (pioi sont dig'nos de nos regrets les vrais représentants des bons l)rincipes qui ont soutenu pendant des siècles la société française. Ils étaient chrétiens et ils étaient virils; ils avaient la foi et ils professaient h; culte de la science (I). Ils n'appartenaient pas à cette classe d'esprits sans relief et sans ressort, que lapassion du bien-être ou un amour hâtif de la g'ioire poussent en avant dans les siècles démocratiques, là où Dieu et laiiimille n'inspirent plus les grandes pensées d'avenir; natures ardentes et incapables d'efibrt , aptes à recevoir toutes les impressions, mais n'en gardant aucune; caractères à la fois doux et mous, bientôt énervés,
bres Gaspard de Siniiuue, uiicle du président , connu sous le nom de chevalier de La Coste . et qui mourut de la peste le 24 juillet lGi9, au service des forçats à Marseille; le chevalier Claude de Simiane, frère de notre magistrat , mort le -21 janvier 1679 dans lîle de Malte en soignant les pauvres.
(l) On 'peut appliquer à ces hommes qui durent leur puissance morale à la double influence d'une forte constitution de la famille et du principe d'association , ce que M. le comte de Montalembert disait nag'uère si e'ioquemment des hommes du moyen àg-e :
« Qu'on étudie ces hommes, qu'on sonde leurs leins et leurs cœurs ... On y verra si , comme l'a soutenu une incorrig-ible ig"norance , le catholicisme affaiblit l'homme, si la foi et l'humilité énervent l'intelligence et le courage, et s'il y eut jamais plus d énergie et de grandeur que dans ces âmes qu'an vulgaire préjugé nous donne pour les créatures du fanatisme et de la superstition. y> — Les Moiues d'Occident. T. I. p. 2C'«-265.
56 ÉTUDE PnKLIMINAÎRE.
quand il s'agit d appliquer à un but d'ordre supérieur une volonté maîtresse d'elle-même , continue , persévérante.
De tout autres reproches devraient être adressés à la génération d'hommes , dont les jurisconsultes portèrent l'indomptable énergie dans l'étude et la défense du droit. Leurs caractères ne péchaient pas par excès de légèreté , ni leurs mœurs par trop de mollesse. Ils avaient certes des passions et des passions violentes ; mais ils ne les justifiaient pas en proclamant leur nécessité fatale , ils n'en faisaient pas surtout le but unique de Texistence humaine ici-bas. Monarchistes , quelquefois avec des illusions républicaines , chrétiens également prêts aux plus entiers sacrifices pour le maintien des premières vérités de la foi, et tenaces jusqu'à l'obstination lorsqu'ils avaient adopté des partis pris de système ou certains préjugés d'école ; aimant la liberté par tempérament , l'égalité plus encore par les tendances de leurs doctrines et la logique de leur esprit ; gens peu flexibles , peu maniables , ne connaissant pas ce qu'était la vie ornée et commode, échappant delà sorte aux vanités qui dissipent et aux ambitions qui dégradent, s'ils n'ont donné à notre pays ni la formule , ni le goût des institutions libres , ils y ont fondé l'autorité des lois , l'empire d'une justice souveraine, égale et équitable ; et en cela il est permis de dire qu'ils ont concouru plus que personne , bien que rejetés hors du premier plan par la vénalité des offices , à l'œuvre nationale , éminemment française , accomplie par les Parlements (1).
(1) Les sentiments qui, malgré de regrettables animosités , ne cessèrent d'unir au fond le Barreau et la magistrature, avaient porté Pierre Saurin à écrire une histoire du Parlement de Provence ; il en parle et mentionne son manuscrit , probablement perdu , dans la lettre déjà citée du 15 août 1718 au P. Bougerel.
Ces mêmes sentiments, lorsque vinrent les jours où tout Tancien
KTiJUK pri':mminaiki: !S7
Le Harreau au W'III* siècltî n'est déjà plus l'ancien Barreau; il en conserve les vestig-es , des 8ouvenirs, quehiues traditions; il n'(;n a])luslo caractère essentiel et distinct if. De nouvelles habitudes se font jour dr toute part , fi mesure que t'e développe le mouvement pliilosophiciue, et, avec lui , le li))re examen , pénétrant les intelli<>-ences , analysant et discutant les institutions établies.
Mieux qu'ailleurs , en Proveiice , le Barreau se f^'-arda des témérités de l'esprit novateur. Il en inspirait et refilait Tadministration , il y était mêlé aux plus importantes affaires , il s'y trouvait presque au niveau des hautes classes sociales qui continuaient, dans la personne des Procureurs du Pays pour la noblesse, à s'occuper activement de la chose publique. L'indépendance provinciale
Ordre jiuUciaire fut coiidainné par les fondateurs de la nouvelle liberté française , inspirèrent à Pascalis son beau discours d'adieux prononcé, le 27 septembre 1790, devant la Chambre des Vacations, et (lui causa sa mort.
Pascalis exprima les vœux des bons patriotes provençaux et dit en terminant : — « Tels sont, messieurs, les vœux dont vous fait aujourd'hui l'hommage un Ordre non moins célèbre par ses talents que par ses vertus , qui sut mériter l'estime des différents Barreaux du Royaume et conserver la votre, qui mit toujours sa gloire à partager vos travaux et vos disgrâces . qui n'eut d'autre récompense que celle de veiller plus spécialement au maintien de la Constitution et au soulagement du peuple, et qui, décidé à s'ensevelir avec la magistrature, veut vivre et mourir citoyen provençal, bon et fidèle sujet du Comte de Provence , Roi de France ^ — Pascalis Etude iur la fin de la Constitution provençale, 1787-1790.
o8 KTUDE PRÉLIMINAIRE.
était bien amoindrie; elle n'était pas pour cela éteinte , et les assesseurs d'Aix eurent à montrer plus d'une fois le courag*e civil des anciens jurisconsultes. Ce sont là des faits certains, attestés par de concluants témoignages entre lesquels nous citerons celui de Portalis. Il en est peu qui prouvent, d'une manière moins équivoque, ce qu'on aurait pu attendre partout d'un régime dont l'effet eût été d'associer et de fusionner les classes au lieu de les diviser. Nous avons mis en action ces faits dans une autre étude consacrée à raconter la fin delà Constitution de Provence. La correspondance que nous publions aujourd'hui semble être un des documents les plus remarquables destinés à compléter ces preuves. Là oii elle finit , lorsque les souvenirs anecdotiques de la vieille société qui disparaît ont trouvé leurs panégyristes émus et convaincus, le XVIIP siècle et ses vicissitudes commencent. Elle est l'inspiration directe et dernière de l'esprit de l'ancien Barreau provençal, au moment où s'élevait la génération qui devait achever sa gloire , lorsque les Gensollen , les Pascal , les La Touloubre, les Julien, les Colonia allaient bientôt devenir les maîtres et les modèles des Pazery, des Pascalis, des Barlet , des Gassier, des Portalis, des Siméon, des Dubreuil (1 ), dont l'histoire a célébré le patriotisme éclairé et les principes sagement réformateurs en 1789. Terminons en disant par quel privilège cette correspondance est arrivée jusqu'à nous.
(1) Plusieurs Eloges ont été prononcés et publiés, sur ces jurisconsultes provençaux du XVIII* siècle, par des membres de la Conférence des avocats d'Aix ; celui de Jean-Joseph Julien, par M. Alphonse Mottet, en 183-2; de Gensollen , par M. Albert Germondy, aujourd'hui juge au tribunal de Toulon . en ISo't ; de Jacques Gassier. par M. Just Guig'ou, en 1856; de Dubreuil , par M. Martial Bouteille, en 1857.
icti;dk iM(i-:rjMiNAini<. KO
A M. l''auiis (Ir Sainl-ViiiciMis (1) revient rii(jiiniMir du l'avoir, comiiic il l'a lait pour tant crnutrcH nioimment» du pad«é , arracliée au ii;iufni;<<». Il le ractonte lui-TTU>rne dans uncî courti» j)rr*rîi('i' (|iii ouvre le iiumuscrit :
« La (•orn'spoudnnce des deux amis m'a i)aru infiniiiuînt précieuse. La voilà telle que je l'ai trouvée cliez M. de Magfalon , avocat général , des héritiers duquel je Tai acquise.
« Sans doute, M. Saurin l'avait fait recoj)ier après 1» peste (2). Il y a des mots (»t des additions de sa main (3). Si plusieurs feuillets se Font é«*-arés (4), cela n'est j)a3 étonnant , attendu ([ue l'ouvra^^e a passé par plusieurs mains. Ce qui en reste m'a paru assez utile pour le recueillir. J'ai fait à la fin une table des matières. »
Le manuscrit complété de la sorte par M. de Saint-Vincens , de manière à faciliter les recherches, appartient aujourd'hui au vaste dépôt de la Bibliothèque publique d'Aix. C'est laque, plein de curiosité et de respect pour tant de souvenirs oubliés , nous l'avons lu ; que nous avons parcouru une h une ces 2000 pag'es toutes charg'ées d'une érudition, où leuis auteurs cherchaient un
(1) ( Alexaudre-Jules-Antuine) . reçu i)résident au Parlement de Provence . le 30 juin 1787, maire d'Aix en 1808 et 1809, ensuite député au Corps législatif ; mort à Aix le 15 novembre 1819 , président de la Cour royale et associé régnicole de l'Institut.
Comme son père ( Jules-François-Paul ) qui résigna entre ses mains sa charge de président à mortier. M. de Saint-Vincens s'est illustré par son amour de la science. Il est l'auteur de nombreux travaux sur l'archéologie, la numismatique et l'histoire de la Provence.
(i) Los lettres de Saurin nous apprennent qu'il se les faisait renvoyer par Decormis , lorsque celui-ci les avait lues et avait réponcu.
(3) Nous reproduisons beaucoup des additions de Saurin.
(4) Les cent premières pages manquent et il y a d'autres lacunes regrettables. Le manuscrit s'ouvre à la page loo et se termine à la Y^uQe 235-2.
GO ÉTUDK PRKLIMINAIKE.
délassement à leur tristesse. C'est là qu'après avoir eu d'abord la pensée de grouper en une monographie les faits et traits principaux épars dans les lettres , nous avons cédé à un attrait irrésistible : laisser notre projet et donner la parole à ceux qui , bien mieux qu'un trop inhabile interprète, sauront nous charmer et nous instruire, en communiquant à leurs lecteurs un peu de l'amour que leur inspirait la justice. Sainte et généreuse passion, surtout quand elle s'alimente dans les hauteurs divines où les jurisconsultes chrétiens plaçaient le suprême idéal! Elle n'a cessé , depuis vingt siècles , d'avoir pour sanctuaire recueilli Tantique capitale du Pays de Provence; elle continue à y former, sous l'influence calme , bienfaisante, delà vie de famille, les héritiers des mœurs qui firent la force et l'honneur de l'ancien Parlement.
Plusieurs difficultés étaient de nature à nous arrêter. — (( Le droit est un océan , écrivait Saurin , legalis pelagus est sine fundo. » Or, ne nous est-il pas permis de le dire de l'énorme manuscrit ! Ailleurs , Saurin trace son plan et caractérise sa méthode. — « Je me suis attaché à ce que j'ai cru et su de plus piquant , pour vous récréer l'esprit que ce triste temps pouyait avoir abattu. )> Ce que notre avocat jugeait être le plus exquis, le serait-il de même au goût de beaucoup de lecteurs ? Ce sont , avec des anecdotes souvent en effet très-piquantes, de longues dissertations sur l'origine des lois , leur enregistrement et leur publication, l'époque de cette publication, etc. Comment s'engager dans une telle voie?
Un érudit homme de bien , un patriote élevé à l'ancienne éco^edes libertés provinciales et auquel la ville d'Aix doit de si précieux et exacts travaux sur son histoire, M. Roux-
KTt'DK lM(i:iJMlNAIUi;. Ol
Alphéniii (Ij, avait été fni|)|)t'î , coiiiiiuî houh Taviiiirt été après lui , dt^ la valtMir delà correspondance. Il en avait extrait divers frag-inc^iits (pi'il se proposait de publier (2) Nous avons consulté son manuscrit, nous avons spécialement mis h |)rofit s(^s notes (|ui résument de nombreux détails hioyrapliiciues , en ItMiren ajoutant de nouvellcH. Quant au choix des frajfments , nous sommes loin de nous être tenu dans les mômes limites. Le vénérable auteur des Hues (i Aix n'avait vu dans la correspondance (jue l'histoire locale; il s'était attache a n'omettre aucun des petits incidents de la peste ; mais, à cause de cela m(>m(î , il avait laissé de côté et supprimé lesaj)ercus jrénéraux, les considérations propres à caractériser la situation de la mag-istrature et du Barreau.
Notre choix a été moins exclusif. Obligé de nous restreindre, nous ne nous promettons pas d'avoir mis sous les yeux des lecteurs tout ce qui méritait de l'être. Nous avons la conviction, cependant, qu'avec les extraits, tels que nous les publions, on connaîtra l'ensemble et la variété des points traités dans la correspondance.
Une dernière difficulté pouvait nous inspirer quelque embarras. Nous avons longuement parlé des deux avocats d'Aix , du fond de leurs idées , de leur esprit , de celui qui
(1) V. la Notice historique sur la vie et les travaux de M. Roux- >^ipAeVan, parM. Mouan, secrétaire perpétuel de l'Académie d'Aix,
(i) a Nous avons extrait de cette correspondance , dit-il dans les Rues d'Aix, T. I , p. 494 , la partie historique et anecdotique qui forme un recueil extrêmement curieux , et nous nous proposons de le publier, si Dieu nous prête vie »
Ce recueil n'a pu voir le jour, ainsi que se le proposait M. Roux- Alphéran ; mais il a été lég-ué par lui à la Bibliothèque Méjanes, comme M. Fauris de Saint-Vincens l'avait fait pour la correspondance elle-même.
62 ÉTL'DE PRKLIMINAIIIE.
animait les jurisconsultes de leur temps , et nous n'avons rien dit jusqu'à ce moment de la forme de leurs lettres. Or, on ne saurait guère en trouver qui soit souvent plus incorrecte. Heureusement, cen'est point par là que l'œuvre de Decormis et de Saurin doit nous intéresser. Le style! ils n'y pensaient pas, ils ne l'estimaient même pas à sa valeur. Habitués dès le bas âge à penser et à écrire en latin, se transmettant leurs opinions et leurs impressions au courant de la plume (I), comme s'ils avaient rédigé des notes rapides pour la barre , observateurs aussi peu scrupuleux des lois de la grammaire qu'ils l'étaient de toutes les autres lois , ils avaient d'autres ambitions que celles de polir et de ciseler leurs phrases ; ils étaient, du reste, les représentants d'une époque où la langue provençale n'avait pas cessé d'être la langue nationale. Si donc leurs phrases sont parfois bizarres , si elles fourmillent de latinismes et de locutions empruntées à l'idiome local , on ne s'en étonnera point, on appréciera plutôt et d'autant mieux dans cette absence de travail de stjde l'originalité des pensées et la spontanéité des sentiments. Les deux amis n'avaient pas en vue la publicité, et il faut faire la part des erreurs de copiste.
Decormis et Saurin avaient laissé se passer peu de jours, tant que dura la peste , sans se communiquer les fruits de leurs observations et de leur expérience. La cessation du fléau qui les ramena dans Aix , en juillet ou en août 1721 , ne brisa pas leur commerce habituel. Nous savons que
(l) Les incorrections sont fréquentes, surtout dans les lettres de Decormis dont on n'oubliera pas les quatre-vinj^t-onze ans et qui , pressé par son ami de poursuivre une aussi long-ue correspondance , adressait à Saurin ses brouillons écrits à la hâte. Celui-ci les fit recopier après la peste.
l'iTlIDi: PKKMMINAim:. 153
Docorinis , sur les instuiutes dtî Simriii , coiisurra Ir.s tlernières hiiiu'hîs (1(^ sa vie à classor hiîs coiisultatioiirt, à le» réviser , ù les (Miri(liir (le notes. Vax I7'J!J, il les envoyait pour l'impression h MonlHlant, lil)niinîa Paris; niaisTouvrajife ne devait paraît n^ (ju'après sa mort , arrivéf» le 4juin17Ili (h. Il avait atteint TA^^tî de quatre-vingtquinze ans. Deux des trois (iprands liAi)itau\ d*Aix furent ses héritiers. Il avait fait b/ltir la chapelle du cimetière de l'hôpital Saint Jacques. Il fut enscîveli , selon ses volontés expresses, dans ce nu^me cimcîtiènî, nu>lé aux j)auvre.s qui, avec le droit et la justice», av.iicnt été le.*; ol)j(»fsdeson culte.
Au dessous d'un portrait de lui, [)lacé en tO.te du liecucil des Consullations , on yrava cette épitaphe plus éloquente que toutes les oraisons funèbres : Dispersit dédit pauperibus (2). Saurin l'avait choisie pour perpétuer la mémoire des bienfaits, en même temps que les travaux de son illustre ami, auquel il ne survécut que de quelques années; car il mourut le 14 décembre 1743,
Aix, jnnvitT 1861.