FIN DE L ETUDE PRELIMINAIRE
(1) Il parut dans le cours de l'année 1735, en deux volumes in-folio, sous ce titre : Recueil de consultations sur diverses matières, divisé en deux volumes, par François Dccormis. avocat consistorial au Parlement de Provence.
(2) On y ajouta les deux vers suivants :
Justus erat vivens, et cum ditasset egenos, Haec, voluit moriens , vivant oracula juris.
KXTHA lis
KNIHK
FIlAMldlS DKCOHMIS KT l'IKIillK SAI KIN,
Avo<"at4 «Il l'arl<MiH'iit »li- ï'rorcnr#
SAUIUN A DECORMIS.
Saint-Marc, 2 novembre 1720.
Se plaindre, monsieur, qu'il y a troj) de lois, ce serait se plaindre de son propre fait , ou de ce que les hommes ont ou se font trop d'affaires, ou de ce qu'ils sont trop corrompus ou injustes. Corruptissima respublica, plurvnœ legeSj dit Tacite. Plus le torrent de leur iniquité s'enfle et plus est-on forcé d'y opposer des digues et en quantité.
Mais, c'est justement parce qu'il y a beaucoup de lois à (tudierque le métier de jug-e est plus difficile.
DECORMIS A SAURTN.
Aix, 3 novembre 1720.
J'aurais désiré que feu M. Saurin et moi eussions été employés par le public et par autorités légitimes à retrancher beaucoup de lois (romaines» inutiles , comme toutes celles qui regardent la liberté et resclayage , en conser-
60 CORRliSPONDANCIi:
vant seulement qu iniques belles et suvaiites expressions qu'il y a en quelques-unes , propres h pouvoir être appliquées à d'autres mati^res; à retrancher aussi toutes celles sur ]a juridiction, différente de la nôtre, et sur leur police.
M. Dupérier disait que rien de plus beau que les ordonnances de France , mais qu'elles étaient mal gardées. Il fut consulté, du temps de M. le cardinal de Richelieu, sur ce qui pourrait être fait pour abrég'er les procès en Provence , pays de droit écrit. Il répondit : — a Oter les fidèicommis , les regrez et les suppléments de légitime. »
A propos de Julianus que vous citez, qui disait que, quand il aurait un pied dans la fosse , il voudrait encore apprendre , le vieux président de Galliffet (•) ayant voulu corriger aux Enquêtes un conseiller de quelque chose qu'il avait dit en la (jrand'Chambre, elle s'en formali.-a. On le manda venir; et M. de Bras , premier président, lui fit la mercuriale. A l'issue , M. de Galliffet lui ayant dit : — (( Vous m'avez bien traité en écolier » , la réponse fut : (( Nous le sommes tous , et moi tout le premier, »
Les juges paresseux ou orgueilleux veulent user de la prérogative du souverain qui a tout le droit in scrinio pectoris. La vérité est que leur ignorance égale leur superbe ; et, quand, sur leurs propres affaires , ils vous proposent des doutes et des questions d'enfants , à leurs places ils décident sans hésiter (2). C'est là un grand fléau
(1) Alexandre de Galliffet, seiprnenr du Tholonet, reçu en la charj^^e de Président aux Enquêtes en 1615, mort en 1G6S. (R.-A.)
Nous marquerons désormais par ces deux lettres initiales les notes empruntées au manuscrit de M. Roux-Alphéran , contenant les extraits de la partie anecdotique de la correspondance.
(2j Vers la même époque, d'Aguesscau styg'matisait dans un style plus littéraire , mais non plus énergique, l'ignorance présomptueuse et le vain esprit dont se flattent les jeunes magistrats , « prétendant n'avoir besoin que d'un esprit vif et pénétrant » ; disant « que le bon sens est un trésor commun à tous les hommes, que la science ne fait naître souvent que des doutes , et qu'à la raison seule il appartient de décider. »
— « Penser peu, parler beaucoup, ne douter de rien,.. . s'exprimer heureusement; avoir un tour d'imagination agréable, une conversa-
I>i: DUCOIIMIS LT l)K «Al IlIM. 07
de ce siècle, car les plus jcuikîs veiilmt eu savoir plus cju»: les niKdeus et les Iraiteut de ruvaudeurs. Je me tiens lieureux d\Hre h la fin de mes jours, no pouvant qu'y mettn* mes soulinits ; vir (lest(/rr{(n'inn , rajiuiu* Dnnid. J<î prie Dieu (pi'il vous consiTvc
8AUUIN A DKCORMIS.
Saint-Marc, 4 novembre 1720.
J'ai reçu tout à la fois vos deux réponses... et vos six factums, avec leurs précis, que je lirai avec le même plaisir que les précédents, non îi grand loisir, comme vous dites, mais îi mes heures d'études les plus sérieuses. J'y apprends toujours quelque chose (Vutilo et veux être écolier toute ma vie, dans le sens de M. le premier président d'Escalis(l), en sa réponse au vieux président de GalliîFet. Le droit est un océan [2) , tout le monde en convient : Legalis pehigus est sine fando.
Ces grands mag-istrats qui , suivant la tradition de nos pères, ne connaissaient que le palais et leur biblioth^quo, confessaient qu'ils n'étaient que des écoliers, quoique nous les regardions comme des maîtres. Aujourd'hui nous voyons des juges dissipés par les affaires de leurs familles auxquelles ils paraissant bien plus attachés qu'à ce'les du public, par les plaisirs , les vanités et encore
tion légère et délicate, ot savr,ir pliirc^ sans se faire estimer ; être né avec le talent équivoque d'une conception prompte et se croire par là au-dessus de la réflexion .. . c'est une faible peinture de ce qu'il pluî. a notre siècle d'honorer du nom d'esprit, a — Mercuriale sur V Esprit et la science du magistrat.
{\) Marc-Antoine d'Escalis, baron de Bras et d'Ansouis, succestivement conseiller et président au Parlement d'Aix, fut reçu premier présideiit le 14 octobre 1616, en remplacement de M. du \'air, devenu g'arde des sceaux de France. Il mourut en 1620. à pareil jour 14 octobre, dans son château à Aasouis. (R.-A.)
[i) Ce grand océan de la jurisprudence , disent et répètent souvent les anciens jurisconsultes, en parlant du droit romain.
plus par les fatuités du monde , se prétendant chevaliers et sires en lois, comme on appelait les jug-es vraiment jurisconsultes du temps de Monstrelet, quand la plupart ne sont pas même bacheliers , que dis-je? pas même écoliers, et qu'ils n'ont pas même fait les premiers pas dans la carrière de l'étude du droit.
Le dernier retrancliement de ces juges qui ne veulent pas se donner la peine d'étudier est, disent-ils, qu'ils jugent par équité. Terme respectable! mais qui, pris dans sa juste valeur, ne veut dire autre chose , si ce n'est qu'ils jugent par leur bon sens , tel qu'il a plu à la nature de le leur donner, sans qu'ils l'aient jamais réglé sur les principes du droit et sur le bon sens de la loi.
M. le Chancelier, en sa réponse à la lettre que j'eus l'honneur de lui écrire le jour que le Parlement reçut votre serment et le mien, me paraît persuadé que le mal s'adoucit à Aix. Sa réponse est du 20 du mois passé. Il ne pouvait donc être instruit de la quantité des morts du 21 et du 22. Il a la bonté de louer la noblesse et la générosité, dit-il , démon dévoùment au bien de ma patrie; en quoi j'avais eu l'honneur de lui dire que c'avait été de suivre votre exemple.
DECORMIS A SAURIN.
Aix, 4 novembre 1720.
Les magistrats, monsieur, comme vous dites , n'étaient vus en ville qu'aux rues qui conduisent au palais ; et ils vivaient chez eux en si grande simplicité qu'au feu de la cuisine , quand le mouton tournait à la broche , le mari se préparait pour le rapport d'un procès et la femme avait la quenouille.
La plupart n'avaient point de fief; et les droits seigneu-
riaux n'étai(îiit poiiil fjivorisi'îs coiniiic ils l'ont ctr (lepui.s. Les censés iKî portaii'iit intrrftts(|ue du jo\ir de la demande, et il fallait (lu'i'lles lussent d<* |)his de trois livr(^s j)oiir ru produire (1).
Les juj^^'es étaient alors si respectes (pie ceux de leur connaissance h(î joi«^^naient i\ eux, ])Our les accoin])n^'ncr dans les rues, (piand ils allaient au palais ou ii l'é^^'-lise. 11 n'y avait ])oint alors de cours d'Orhitelle ('2i, ni aucun autre , (pli prit les dissipcîr. A la place des Prùclieurs , les jeiuies se montraient quehiuefois aux ailes; et , quand ils étaient en manteaux et voyaient venir Tavocat général Decormis, ils s'enfonçaient dans les boutiques. Quand ce mng*istrat s'en apercevait, il y entrait, (»t , les re^^ardant bien sous le menton , il leur dirait d'amitié , les vovant sans robe : — « () le blou cadvi !» et leur faisait confusion
Les jeux pnblicset les assemblées leur étaient inconnus,
(l)L'esj)rit do (l('sint(»rcss('nu'nt a toujours é\i' riioimcur et un 'loa caractères distinetirs delà niag'istrature franeai>e. Nous avons déjà dit (lu'en 1717 les p-aji'es des C(^nseillers au i^arlement d'Aix atteif^naient à ])cine le 1 pour 100 du prix de leur ofHee. Il ne sera jjas tans intérêt de consi^'^ner ici quelques détails relatifs à des temps plus aneiens et qui justifieront le mut du i^résident la Roehe-Flavin; « Vn receveur a plus de gages que six conseillers au Parlement. »
Sous les Comtes (ie Provence, les mendjrcs du (jjnseil Eminent avaient chacun -200 florins d'or. En 1501, Louis XII fixa les salaires des nouveaux maii'istrats du Parlement (^u'il venait d'instituer. Ceux du i)résident furent de GOO livres tournois ; les conseillers reçurent 300 livres ou 207 éeus d'or, qui, par buite de l'altération des espèces monétaires, descendirent au chiftre modi([ue de 150 et même de 100. 75 livres étaient accordées connue sui)pkanent pour le travail des après-dînées.
L'édit de 4GIS ne donna pas une satisfaction C(,mplète aux doh'an ces du Parlement d'Aix. D'après les remontrances faites au Roi en 1626, les ^ages des présidents étaient de 1600 livres; ceux tles conseillers, de 590 ; des avocats et procureurs g'énéraux. de 1-200.
Le conseiller J.-Û.Boyer et l'avocat g'énéral Pierre Decormis, auteurs de ces remontrances, y atîirmaient que les ma<jristrats ne pouvaient « sufîîre à leur entretien convenable, à la diprnité de leurs charg'es, à cause des dépenses et de la cherté de toutes choses qui vont toujours en augmentant.. . »
{il)Le cours d'Orbitelle auquel l'austère jurisconsulte adressait ce rei)roehe n'était autre que le g'rand cours , la plus belle des promenades d'Aix , créé vers le milieu du XVIP siècle par l'initiative de l'archevêque Michel Mazarin. — Y. notre travail intitulé : les Embellissements d'Ai.c et le Cours Saint-Louis il y a deu.v siicles ; Aix. Achill»^ Makaire, 1861.
/O COR'-KSPONDANrR
et le relâchement ne commença qu*à la peste de 1629; mais il fat bien petit. Celle de lOoO et la g-nerre du Semestre firent le plus grand mal. Du temps de M. du Vair(1), nn conseiller fut lui demander l'assemblée des Chambres pour un sonfRet qu'il avait reçu. M. du V^air répliqua : — « Un soufflet ! Qui est cet insolent? Il en perdra la main. Je compatis h votre ma\hetu\ monsieur \ demain, vous en aurez satisfaction. » Comme il se retirait, M. du Vair lui dit : « Où est-ce que vous av^z reçu cet affront? n — Monsieur, ce fut hier au soir, an bal , chez Madame ^'^^, » — « Au bal ! répliqua M. du Vair, un conseiller au bal!! Si vous eussiez été a votre cabinet, cela ne vous serait pas arrivé. A^ieu , monsieur^ nen parlez plus {^). »
[\) GuiHaume du Vair avait été reçu premier président à Aix le 15 juillet 1599. Il fut nommé garde des sceaux en 1616, évoque de Lisieux en 1617, et mourut en 1621. — Consult. les deux savantes études que MM. Sapey et Cong-ny ont publiées naguère sur ceg-rand magistrat, et où sont apprécies son rôle politique, son éloquence, sa philosophie. Us services qu'il a rendus comme un des premiers formateurs de la langue française.
(2) Divers traits de mœurs empruntés à la discipline intérieure du Parlement, vers cette époque, compléteront la curieuse lettre de Decormis qu'on vient de lire. Ainsi, il était enjoint à Messieurs de ne point ravaler l'honneur et la dignité de la justice, « en faisant des masques, en tenant des bals , jeux et breslans dans leurs maisons , en allant ordinairement aux bals et aux compagnies publiques. »
Messieurs devaient garder la modestie en leurs habits et n'en point porter d'indignes de leurs grandeurs. 11 leur était prescrit , en conséquence, d'entrer au palais avec leurs chaperons et bourrelets, avec leur soutane o\i robe à grandes manches, et non avec de petites robes. Menace leur était faite dêtre privés temporairement de leurs charges, s'ils paraissaient en public avec des manteaux courts, pourpoints découpés et façonnés, « vêtements pleins de luxe et de dissolution, chose indécente à un Sénat. » L'avocat général Decormis exl^rimait en 1614 toute son indignation sur le fait « d'aucuns de ]\Iessieurs montant à cheval avec habits de couleur et passant au devant du palais , ce qui donne occasion au peuple de les mépriser. »
La Cour délibérait encore en 1695, au milieu du relâchement des anciennes mœurs, que Messieurs « seraient tenus d'aller par la ville en robe ou habit noir et rabat, sans cravate, rubans de couleur, chapeau retroussé , bâton ou canne d'Inde, si ce n'est au cas d'incommodité, à peine d'interdiction pour un mois. »
Un arrêt du 3 juin 1619 avait étendu les mêmes prescriptions aux avocats d'Aix et de la province; il leur avait enjoint « de porter la robe longue tant dans le palais qu'aux églises et autres lieux et cérémonies publiques, à peine de 100 livres et delà confiscation dédits habits. »
DK i)i:coHMis i:t di-: haluin. i I
fiAIJUIN A DI'.COUMIS.
Sîlint-Marc, 5 novenibnî 17io
L(\s iiiysliT \s (l(^ dît îirt (1(î la justice no Font bien conuii^ que do.-; innîtrcs et par cc^s hoînme.s consommés dans le sacerdoco diî la justice ])ar l'étude profonde des lois, lorsqu'ils y ont joint la prati^pie d(\s affaires civiles, et qu<; Ton peut véritablement ai)pelerjuriscon.^ultes. Car ce n'est proprement que dans l'i^xercicc de cet art que consiste la jurisprudence, bien plus difficile que la yur/.v-.çc/ena', si je puis parler de la sorte , c'est-à-dire la simple connaissance des lois , dos décisions particulières sur chaque fait. Qui sait les lois et ne sait pas les manier ni les g-ouverner, jura regere^ comme dit le §. 13 de la loi 2 de Origine juris^ ne sait pas le droit, quoiqu'il sache les lois ; il ig'nore Tart boni et œquiy il n'est donc pas jurisprudent.
Or, pour pouvoir manier et gouverner les lois, jura re- (jere, il faut tout premièrement s'en être rendu le maître et bien le maître. Quand le jurisconsulte voit, par exemple, que le summum jus serait, dans l'hypothèse, une souveraine injustice, et qu'en appliquant la règle toute raide et tout comme la loi la lui a mise dans la main , il en naîtrait des inconvénients iniques ou des scandales dans la république, alors la prudence la lui fait courber, non pas trop bas, mais avec cette proportion harmonique avec laquelle vous la savez, monsieur, manier avec tant de dextérité. C'est là le chef-d'œuvre de la jurisprudence.
Comment répondre de ces juges qui n'ont aucune règle en main? Répondrait-on d'un architecte qui travaillerait de tête , sans équerre , sans plomb et sans niveau ?
DECORMIS A SAURIN.
Aix (sans date).
Il y a une huitaine d'années que deux anciens conseillers, sortant de la Grand'Chambre , disaient que dans dix ans il ne se parlerait plus latin en ce palais. Aux lois fortuites {\), les parrains mettaient visiblement une clé pour l'ouverture du livre où était la loi étudiée d'avance par le récipiendaire, en sorte que la fortuite en Chambres assemblées était une loi préparée sans pudeur et sans faire mystère.
En procès particulier, un des juges sortant lorsqu'on opinait dit : — « Mettez-moi de quel côté vous voudrez. » Voilà l'insouci de la justice contre le mot de Jésus-Christ : /?/ sitiunt jvstitiam.
SAURIN A DECORMIS
Saint -Marc (sans date).
Cette loi fortuite , monsieur, préparée de longue main comme les imprompf t/5 faits à loisir, et ce-a par le strata-
(1) Après l'information sur les vie et mœurs, le re'cipiendaire avait à subir un examen, afin de montrer qu'il était Ydoine et suffisant pour l'office (Ordonnance de François I" de 1535).
Il devait expliquer d'abord en latin une loi du Code. Le premier président faisait deux arg'uments et l'interrog-eait sur les Institutes en latin, puis sur la pratique en français. Chacun de Messieurs argumentait à son tour.
Suivait la fortuite, ainsi nommée parce que le récipiendaire était tenu de répondre sans préparation sur le Digeste. Le 7 avril 1559, il fut délibéré que l'ouverture du livre d où l'on tirait la fortuite serait faite par un conseiller à ce député par la Cour, lequel « se prendrait garde de toute fraude » : mais, on n'est pas si rigide aujourd'hui, disait au commencement du XVIIP siècle l'auteur du Cérémonial du Parlement. En 1679, il fut fait défense de communiquer au récipiendaire les arguments et les questions à peine d'interdiction pour un an.
Des Mémoires sur le Parlement de Provence, sans nom d'auteur, constatent que le 19 juin 1577 Balthazard Giraud, pourvu d'un office du Parlement, « ayant répondu fort ponctuellement en droit , mais en pratique se trouvant un peu court » , fut admonesté et exhorté en Chambres assemblées « à continuer ses études , voir et visiter les ordonnances, etc. . ,»
[)E DKCOUMIS ICT Dl-: SAI IlIS. /3
gèiïKMltî la clô (ju(; I(» parrain du ré'.'i|)i<în<lairciiHîllait s^ins pudeur, coininr votis di(t\s, était le pronosti*! a.ssurc'; de la décadence du savoir des ju|jes à venir; et vf)s dt;ux aïKîieiirt conseillers (|ui ilin^it, on sortant de la ( irand'CJliain^re, que dans (ii\ ans on ni» eoiniaîtrait plus le latin dans le palais, ne riscpiaitîut pas Ix^aucoup , eoniine vous voyez, dans leur j)rophéti(î , au moins pour le latin du l)i^esteet du Code. La Talale (4 horrible mode de ikî lire et de n'étudier ni l'un ni l'autre approchait, eommc^ nous voyons qu'il est arrive et (pie le public ne ré|)rouve (pie trop.
Combien d(» ju<ros (Toupissetit mallunireus(;ment, autant ])our eiiK (pKî pour le public , dans une crasse igiiorance de notre droit écrit! C'est une vraie contagion qu'ils s^; communiquent les uns aux autres. — nl*lusirurs de mes collèyucs juijent ri ils n'en Sdcrnt pas jtlus que moi. Ils jnycnt avec leur bon sens et le mien est aussi.., \\ ^
Dl<CORMIS A SAURIN.
Aix (sans date).
M. de Réauville (5) est le même qui , ayant reçu un soufflet du vieux président de Séguiran [^), en refusant la vérification d'un édit, étant siégé tout contre, of/rit l'autre joue; et , à Tinstant , M. le président de Séguiran se jeta à
(î) l\ y a ici, dans leniainiscrit, iint^ lacune do plus de 200 pa^cs.
(-2) Claude de Rolland, sei^-neur de Rcauville, ne' à Aix en 15S0. reçu président en la Cour des Comptes de Provence en 1618 , mourut en 1653. 11 avait servi dans sa jeunesse et s'était trouvé tn loUT au siég'e d'Amiens, où il fut blessé dangereusement. Sa mémoire a été lon^"temps en vénération à Aix, comme celle de Jean de Rolland de Réauville son frère, provincial des Capucins, né eu 1577, mort ainsi que lui en 1653. (R. A.)
(3) Henri de Se^'uiran , seig'neur de Bouc, reçu premier président de la Cour des Comptes en 1625. en remplacement d'Antoine de Ség'uiran , son père. 11 se démit en 1644 en faveur de Raynaud de Ség-uiran, son fils, et mourut en 1660. (R.-A.)
/ 4 rORUESPONDANCB
ses g-enoux. M. le Comte d'Alais (4) l'ayant su et ayant prié M. de Réanville de vouloir pardonner, il répondit à ce prince en souriant qu'il l'avait déjà fait de bon cœur.
C'est le môme qui, sur un autre édit, ayant été cité avec quatro ou six conseillers , le partisan lui offrant de le tirer de la citation , il consulta M. Dupjrier sur ce qu'il devait faire ; et M. Dupérier lui disant : quelle demande il faisait Il par rapport à son âg-e et à son incommodité , il lui dit : — c( Ce n'est pas pour mon repos que je consulte; viais si vous croyez que pour le bien public je doive me tenir dans la citation, » Et lai étant répondu que son voyage ne pouvait que servir, il alla ; et, en effet , aussitôt qu'en Tanticbambre des ministres on entendait le bruit du gros bâton dont il s'appuyait, ayant eu le bout du pied brûlé en touchant un boulet de canon, étant page du connétable de Montmorency, les ministres disaient : a J'entends arriver ce président de Provence^ renvoyons le tôt » ; et l'édit fut révoqué.
Louis de Coriolis (2), la jambe de bois, était mort avant son éducation ; c'était Laurent de Coriolis (3) qui régnait alors. Louis était un grand serviteur du Roi contrôla Ligue , clief du parti du Parlement qui était pour le Roi , et fort savant. Vous avez eu en sa personne un très-digne ascendant. Il présidait la ïournelle , car Jean-Augustin
(1) Louîs-Emmanuel de Valois, comte d'Alais, duc d'Ang-onlême , après ]a mort de Charles de Valois son père tlls naturel de Charles IK. fut nomme' g-onverneur de Provence en 1G57. S'étant brouillé avec le Parlement, il fut obligé de se re'ârer à la Cour en 1650. L'histoire de son gouvernement forme une des parties les plus importantes de riiistoire de Provence pendant le XVIP siècle. (R -A.)
(-2} Louis de Coriolis, reçu conseiller au Parlement d'Aix en 1534 et pretvident en 15G8. Il présida le Parlement anù-lig-ueur.
Il avait servi dans sa jeunesse etavait perdu une jambe au service du Roi. Il mourut à Avignon le 9 juin IGOO. Sa fille, Madeleine de Coriolis, étant déjà deux fois veuve, épousa en 1581 le poète Malherbe. (Voir la lettre de Saurin, du 10 décembre 1720.)
(3) Laurent de Coriolis , fils du précédent et de Marguerite de Rolland . fat reçu président au Parlement de 1601. Il fut disgracié à la suite des troubles des Elus en 163-2, condamné à mort et obligé de se réfugier en Espagne ; sa charge et tous ses biens furent confisqués et sa rhaison rasée. (R.-A.)
ï)K iH'.coHMis i:t I)I: m IlIN. */?>
(le Koro.'-tfi teiinit la (JraiMl'('liaiiil)rtî. Mais h wa inoit , i*ri attendant la nomination de M. dn Vair il tenait le TarleincMit , et, à l'issne de la (/hanihre ou de l'andienre , plunienrs du coi'in allaient II rilniv(»r8ilé [\) pur r\.nner !*•» po'n's et înitr<'s actes. Intrii rt loro mn^siirtis.
DlîCOBMIS A SAtMllN.
A IX , -*^ ii'tvcinljrr' 1*20.
La famille de m;i servante, sa sœur et ses nièces, ont cliamhre en la même nmison d'où la morUî a éîétirét*. Je uj ceàse de lui recommander de g'ardcM* la maison. Klle m'assure que sa sœur et sa famille n'entrent point dans la maison empestce. \)\cu le veuille ! Kt tout cela estdans ma cuisine ! Il faut sv)utlVir d'une servante de quarante ans de services. Dieu veuille nous i)rcserver et nous faire miséricorde! Vous avez bonne g'râce de vous recommandera mes prières. Qui plus a vécu a beaucoup plus péché et plus loi g" compte à rendre; et awpUus jiulicium accipicnt et onines egent gloria Dei, ici est magna misericordia [i). Dieu en aie pitié par sa sainte g*race.
(1) Les anciens proecs-vevbaiix de TUniversite d'Aix attestent la présence des niaji'istrats les plus éniinents de l't'poque aux assemblées f^-enéniles, et leur part de concours dans la vie intérieure du ccrps. Une délibération du "2*J janvier 1575 avait décidé que les présidents au Parlement auraient seuls le droit de précéder les autres decteurs aux actes.
Les règlements de la Cour au XVI' siècle faisaient une loi aux magistrats « d'atTectionner le Collég-e de cette ville, de se trouver a\ix disputes, déclamations et autres exercices de luttes, pour donner courage aux écoliers et tenir en devoir les précepteurs et rée;ents. »
Le soutenant d'une thèse à l'Université, quand la Cour était présente, saluait Messieurs en ces termes: Princeps senatus illustrissime, Présides illuslrissimi, ^enatores amplissimi.
(i) Qu'on ne s'étonne pas de ces citations fréquentes des livres sacrés. Elles sont habituelles dans les écrits des anciens jurisconsultes, tous formés à l'école des saintes et fortes croyances. — r»Rien à mes yeux n'est compaiable aux livres sacrés, écrivait le chancelier IHe^pital; il n'est rien où notre àme se repose avec plus de délices. U'est le port le plus assuré contre les orages de la vie. »
SAURIN A DECORMIS.
Saiat-Marc (sans date).
Nos Rois n'ont jamais voulu que leurs édits eussent force de loi jusques à la vérification ; et , quand les Parlements leur ont fait des remontrances raisonnables , ils y ont eu égard. Nous avons ce beau trait de Louis XI qui cassa en présence même du premier président la Vacquerie, assisté des conseillers en rol)e rouge, les édits qu'il leur avait envoyés pour les vérifier ri), en leur disant : « Je ne vous en enverrai plus que de justes. »
Mais comme , dans la suite , les Parlements , sous le prétexte que les édits n'étaient ni justes ni utiles au public , voulurent s'attribuer le droit de les rejeter quand ils trouveraient bon, et surtout celui de Paris en 1G47 et IG48, il leur fut enjoint, par l'ordonnance de 1C67, tit. P', de vérifier les édits , toutes affaires cessantes ; et si , dans les délais marqués , ils ne font leurs remontrances, les édits sont tenus pour publiés
C'est à ce titre P*" que j'attribue, monsieur, ces dettes immenses que Louis XIV contracta et qui font aujourd'hui notre misère. Si les Parlements avaient pu suspendre l'exécution des édits, les ministres n'en auraient pas tant inventé. La résistance les aurait contenus, j'en conviens; mais je crains fort aussi que les Cours , abusant de la liberté qu'elles avaient auparavant d'arrêter à tout coup les résolutions du gouvernement, Paient forcé à les en dépouiller. Ce fut ainsi que les Empereurs dépouillèrent enfin
(1) Ces edits portaient atteinte à la circulation lil;re des blés (1482). — ^( Le Roi , ditBodin (de la République. Livre III, (h. 18), voyant la gravité , le port et la dig-nité de ces personnaj^-es qui se voulaient
démettre de leurs charg'es plutôt que de véritier les édits fit
casser les édits en leur présence, les pria de continuer à faire justice et leur jura qu'il n'enverrait plus aucun édit qui ne filt juste et rai- Fonna))le. i>
L)i: i)i:( ()iiMi< l'.T i)K SAriiiN. 7 7
leS'/'iiat ilr Itoiiic. A for(*e dn r('*HiKt<»r au Houverain , on l'ohli^'c^ souvent h fairr |)iH et h jt»ter le mancln; aprè.s la co^mSi'. , coinnic dit liodin , m l:i ruine des peuples.
M. votnuiicMil , l)ien <|in* (diassi* ih*. sa niaiwin jjar leë li^'^ueurs, \\r laissait pas dr rrcomniiinder à ses enfants d>tre toujours |)oiir le Roi. C'est le |)arti le plus sa^e, le plus eontornie aux r^}j;'les dr la politi(pje et du cliristianisnie.
DKCOUMIS A SAÏ'UIN.
Aix, i décembre 4720.
Les vérirtcHtioiis du Srnat et des Parlements ont été introduites, comme vous (lit(\s , pour bien remontrer au ])rince les inconvénients, et non pour ériger autel contre autel. Mais c'est le mal des inférieurs que, pour peu qu'on leur donne de liberté, ils en font extension jusqu'à l'abus, et c'est ce qui en opère en définitive la privation absolue, et le peuple en est plus mal.
Vous avez raison de dire que rordonnance de 1667 est cause des dettes immenses du feu lioi. Car, si, à tous les emprunts et créations de dettes , il avait été permis au Parlement de Paris de faire des remontrances au Roi , quelques-unes auraient pu opérer et le détourner, surtout si l'usage des Etats généraux du Royaume avait repris son cours [\). Bien des déclarations de guerre auraient été détournées , ce qui a fait la plus grande matière de dettes , de tant de créations de nouveaux offices , de l'excessiveté des dépenses superflues et souvent de pure fantaisie.
(l) Deeorniis voit plus juste que beaucoup de parlementaires de son temps , dont l'unique ambition semble avoir été d'exercer à leur profit les droits enlevés aux Etats g-énéraux qu'on n'assemblait plus,
Nous avons déjà mentionné dans notre Etude préliminai e que, de 1693 à 1709. on avait créé environ 40,000 offices.
Le renouvellement de la publication des lois , chaque année , serait fort utile. Autrefois les avocats généraux faisaient deux ouvertures, l'une à la Saint-Reraiet l'autre à Pâques , avec harangues pour la lecture des ordonnances (1), et à haute voix ; non comme aujourd'hui, où le greffier ne lit qu'entre les dents les deux ou trois premières lignes.
L'obéissance au prince que Dieu nous a donné est si juste que feu mon grand-père , qui avait vu la Ligue , et , chassé de sa maison avec son père pour le service du Roi , me disait à Tâgededix à douze ans qu'il me donnerait dèslors sa malédiction , s'il savait que je fusse jamais contre le service du Roi. Il m'alléguait le précepte de saint Pierre: Subdili estole m omni timoré Domini, ce qu'il disait au sujet du roi Henri IV' relaps, qui faisait le prétexte de la révolte et de la Ligue.
SAURÎN A DECORMIS.
Saint Marc, 7 dcceir.brc 1*20.
C'était fort àpropjs que M. le président Dejormis obligeait M. de Pourcieux (*2j dans les arguments à descendre ad nigrum, et à quitter les rubriques que je regarde comme les hauteurs où l'on ne peut qu'escarmoucher et non combattre à fond.
Ce monsieur de Pourcieux est apparemment le dernier mort que j'ai vu et à qui M. le premier président Marin (3)
(1) L'ordonnance de re' formation de François P% disposait que ces lectures auraient lieu deux fois l'an , le 1" octobre et le lendemain de Quasimodo, dans les Parlements et les auditoires des ju^es.
(l) Gaspard d'Honnorat de Pourcieux, reçu conseiller au Parlement d'Àix en 16'.3. mort en 1697. (R.-A.)
(3) ArnoLil Marin, S' de la Chataig-ncraie, reçu premier président le 9 juin 1674, fut oblige de quitter sa charg-e en 1690, à cause de ses contestations avec le Parlement, (R -A )
lue I)i:H)!tMlS l.l lili HALUiN. i\9
dil , aprOfl avoir recueilli le» voix vu nn procèë du fidéicuniinis dont il avait été rapporteur etoj il avait venté seul di; son avis , (|Uoi(pi il VvM npi)uvé dc Tatitorité de Pere}^*rinus : — Tu sulusix'n'ijrinus; et co fut toute la œn- Bolation ([u'il lui donini.
Puis(pie nous en sommes Bur le noir et le rouffe, je voudrais bien , monsieur, (pie vous nus liHsiez la prûce do mo dire si vous n'auriez jamais vu de corps de droit h la reliure dc nos pères. Ces bonnes ^ens faisaient relier leur Code en vert, jmur mnnpier la jeunesse des constitutions des empereurs; le l)i(jcstuni velus en couleur blanche , parce (pie , disaient-ils, il contient lepurdnjit naturel dans sa primitive candeur; V Infor tiat en noir, à cause qu'il renferme les successions et les dispositions d<îs mourants ; et le Dtgcstum velus on libri Icrribilcs, comme Justinien les appelle au s:^. 0 1) de la loi 2, Cod. de vet. jure enucl., en roug'e , a cause du sang* des peines corporelles.
DECOR^nS A SAURÎN.
Aix, 7 décembre 1720.
M. Brueys, mon plus proche voisin , fait quarantaine dans sa maison. J'ai donc le fléau en dessus , en dessous et tout au devant. Dieu est le maître. M. le procureur général de la Garde (2) l'ayant su , m'a écrit pour prendre un appartement vide dans sa maison en laquelle il est renfermé depuis plus d'un mois. Je l'ai fort remercié et lui ai dit qu'ayant vécu plus de quatre-vingts ans sans
(1) Sauriri commet ici une légère erreur; il s'agit non du §. 9 . mais (lu §. 8. — Post hoc, dit Justinien, duo terribiles libri juncti sunt pro deliciis. . vecnon et iminibus
(2) André de la Garde, reçu procureur g-énéral au Parlement d'Aix en 1694, mourut en 17-28 et voulut, comme Decarmis. ê:re enseveli dans le cimetière de l'hôpital. C'est le fondateur de Ihospice des Incurables. (R.-A.)
80 COllUI'SPONÏJANCE
ine prévaloir des bontés et générosités de mes amis et de mes parents , je devais finir de môme, sans être indiscret. En tont cas, ma vie ne saurait ôtre abrégée que de bien peu.
Je n'ai jamais vu de vieux Codes reliés en cinq différentes couleurs au palais. Le registre du greffier criminel contenant les condamnations est encore appelé le Livre rouge.
Le grand nombre des ofiiciers rend les Parlements souvent déraisonnables et audacieux ; car j'ai appris qu'en tous les corps celui qui ose le plus et qui paraît le plus brave l'emporte , sans que les autres aient le temps de faire des réflexions ou qu'ils les goûtent.
C'est chose surprenante que la vente des charges ait été introduite par un roi qui aimait beaucoup les lettres et les gens de mérite , François P% et que l'édit de la Paulette, qui a fort augmenté le mal par l'hérédité , soit du meilleur de tous les rois, Henri IV, et en temps de paix ( 1 ). Un grand ministre tel que le cardinal de Richelieu aurait dû abolir cela.
SAURÏN A DECORMIS.
Saint-Mare, 4 0 décembre 1720.
Il est bien vrai , monsieur, que ceux qui crient le plus fort au palais l'emportent , comme vous dites , sur les sages et sur les anciens , moins vigoureux qu'eux. Un digne président au Parlement , de mes amis, et qui est bien des vôtres aussi , m'a souvent dit que, dans sa compagnie,
(1) M. de Tocqueville a exprimé en des termes presque identiques la même pensée : — « Et remarquez que les meilleurs rois ont recours à ces pratiques comme les pires. C est Louis XII qui achève de fonder la vénalité des offices; c'est Henri IV qui en vend l'hérédité ; tant les vices du système sont plus forts que la vertu des hommes qui le pratiquent. » L'Ancien Régime et la Révolution, p. 164.
DK hlCCOUMlS UT 1)K »AU1UN. Ml
ceux <|iu avairiit Ih puitriiu* la |)1iih Inr^^it eiitraiuiiittiit les a lires. — Tant ;h/.//./ , lui (lÏHin^i'jc^ il en doit sorlir plus de droit; ovinid juni in scrinio pccioris. — Plus de vent, me ré|)()n lit-il , phis de prrsomitlion et unr jurisprudence plus (irhitruirv.
Je nie trouvai un jour, chez le lihraircî, |)ré.sent à ur) marché d'un decesju;^(îs à lar^^'e poitrine (pii vouhiit acheter le stile (1) (hî (iauret. \a'. Iii)raire hii en (h'inanda ciin| livres. Il n'en voulut donner (jue cpiatre. Si ce marché n'eût point été rompu , ce nui^^-istrat auniit eu un livre dans son cahinet où il n'en (ist jamais entré au'un. Quelle abomination !
Il vous souviendra, monsieur, (pie, dans les anciens contrais d'oftice, l'on ])renaitson Dieu à témoin (pi'il n'y était intervenu aucun argent. SermiMit affreux! dont le Parlement de Paris, (pii vit (pfil y avait autant de ])avjures que d'acheteurs dof .'ct^s , vijulut au moins ôter l'oc- Crision , ntî dépendant pas de lui d'al);jlir la vénalité qui cessera quand Dieu aura pitié de son pauvre peuple , dit Imbert.
Nous u'avons pas moins eu horreur en Provence de ce honteux trafic des offices que les autres nations, et de Pimpéritie de ceux qui s'introduisent dans C3 templa de Thémis sans vocation. Par leur requête, les gens de nos trois Etats demandèrent au prince que les offices ayant juridiction ne seraient point vendus et ne seraient exercés que par gens periti. Ce sont les termes de notre statut. Comment a-t-on pu les violer?
Pour Louis XIV , il aurait sans doute ré^'né plus glorieusement , s'il s'était attaché à faire la gusrre à ce monstre , à la place de tant d'autres guerres qui n'ont servi qu'à épuiser PEtat et à donner au contraire de nouvelles forces
(1) Stile ou forme de procéder en justice.
82 COUKESPONDANCE
h cette vénalité si g-énérale qu'elle est devenue une vraie hydre à un million de têtes , par le nombre prodigieux d'offices qu'il créa.
Si j'avais cru qu'il eût été facile de vous persuader de vous tirer de chez vous , j'aurais eu l'honneur de vous prier de venir dans ma solitude. Vous la connaissez, puisque vous y faisiez vos retraites (1 ) annuellement avec feu M. de Barrême (2), conseiller clerc. En hasardant ainsi votre vie , vous ne hasardez pas un sol contre une pistole, c:)mme disait le vieux M. de Malherbe (3). Le public ne compte pas comme vous. 11 sent au contraire que , dans le danger que vous courez ainsi assiég-é , il hasarde luimême une pistole contre un sol. Il y a des vies qui lui sont si précieuses qu'il est en de grandes alarmes, quand il les voit exposées. Cet illustre poète dont le fils fut tué par M. de Pilles, avait épousé Anne de Coriolis (lisez Madeleine), fille de Louis, veuve et un peu surannée. Ses amis l'en raillant , il leur dit : « c'est une licence poétique. »
DECORMIS A SAURIN.
Aix , 12 décembre 1720.
Monsieur, quand le Parlement avait le commandement
(l) La solitude de Notre-Dame-des- Anges, situe'e entre Aix et Marseille, dans le terroir de la commune de Mimet, était aussi un des lieux de retraite préfères par Decormis. Là était un sanctuaire vénéré et très-fréquenté alors par les populations de la Provence. Une même pensée pieuse y réunit plus dune Ibis aux pieds des autels l'illustre avocat et des présidents au Parlement. — Voir une notice publiée sur la solitude de Notre-Dame-des- Anges par M. André Ferdinand , Marseille, 1856.
(3) René de Barrême, chanoine de Saint-Sauveur, reçu conseiller clerc au Parlement d'Aix en 1677 , mort en 1697. (R.-A.)
(3) François de Malherbe était venu en Provence à la suite du grand prieur de France , Henri d'Angoulême , gouverneur. Il épousa à Aix, le 1" octobre 1581, Madeleine de Coriolis, alors veuve en premières noces de Jean Bourdon S' de Bouc , et en secondes noces de Balthazard Catin, S' de Saint-Savournin. Il en eut plusieurs filles et un fils nommé Marc-Antoine, né à Aix le 14 décembre 1600, lequel fut tué en duel par M. de Pilles, et enseveli dans l'église des Minimes d'Aix le 15 juillet 1627. (R.-A.)
l)K IHX'OllMIS HT l»I'. SAl'IlIN. 83
iMi l'absence du «^'•oiivcrneur (I ), c'étuieiit lt»ri cîikj ou «ix plus uncicîUrt et les plus furts (jui dirig'eaient les affaires, et non Itvs plus eriards et les i)lus emportés.
L(» capiliiial Ma/ariu disait à mou père, député : — « Qudtul h' liai voudra faire nm'lcr (lurlfju'uti , la Grande Cha)nbre l'avertira. n Ktmoupérc^ lui ayant répondu (|u'en pareil cas le secret ne serait contiéqu'nu premier président, cela l'adoucit un peu.
Ce ne fut (jue sous M. (>olbert (pn» le Parlement fut privé de ce beau droit. I.es ordnîs ne furent donnés qu'à M. d'C)[)pède comme intendant, et ensuite à M. Houille, puis à M. Morant et à M. I.ebret. (irenoble, rpii est un pays moins chaud , s'est toujours maintenu dans ce beau droit. Le premier président seul a le g'ouvernement en Tabsence du g-ouverneur.
Le marché du stile de Guaret me fait souvenir que M. de Mesjrrig-ny (-2), amateur de livres, allait chez Plaig-nard libraire, au sortir de l'audience rouge , aussi bien que M. le comte d'Alais. MM. les maréchaux de la Meilleraie et Fabert passant par ici , ayant été curieux de voir les bibliothèques des juges , y trouvèrent que celle de Pierre de Laurens (3), n'était composée que de livres de bois et peints au dehors avec des titres fantastiques.
Les chanceliers de Sillery et Brulart , du temps de Henri IV, auraient bien dû s'opposer à ledit de la Paulette.
(1) Ce droit était ante'rieur à la transformation du Conseil Eminent en Parlement; il remontait au temps où le grand sénéchal , ayant à la fois la charge de gouverneur et celle de premier président, consultait la Cour sur les affaires importantes, et lui laissait l'exercice de ses fonctions quand il sabsentait du Comté.
En 1667, lambition de M.d'Oppède, premier président , déposséda les magistrats de ce droit qu'il se fît attribuer comme délégué du Roi. en l'absence du duc de Vendôme.
(2) Jean de Mesgrignv, marquis de Vandœuvres, etc., reçu premier président le iO juin 16U , se retira à cause des troubles du Semestre.
(3) Pierre-Joseph de Laurens. marquis de Brue et de Saint-Martin, président.
84 CORRESPONDANCK.
(î'est (•(^liii-là qui dans la vchialilr a faitltî plus ^Tand mal. ('ar, auparavant , il fallait survivre quarante jours à la démission , et les offices valaient si peu que les savants pouvaient y atteindre (1). En 1598, M. de Guise (2), gouverneur, en eut une crue , et ils ne furent vendus que 1200 (Vus (3), en sorte que la perte de Toffice, si le résig-nant mourait dans les quarante jours , n'abîmait pas une famille. Les p^Tes ne résig-naient point à leurs enfants , ils gardaient leurs offices jusqu'à leur mort ; et le public avait toujours de bons et vieux officiers.
Van Espen m'a bien plu en le lisant. Le parjure et le serment prirent fin, s'il m'en souvient, en la vente de l'office du conseiller de Peynier. Au parquet , la pureté y dura plus longtemps. L'exercice du Barreau en était la seule porte. La femme de Pierre Decormis disait h sa belle-fille que , s'il n'eût pas donné vingt et une mille livres de sa charge d'avocat général et s'il eût resté au Barreau , les clous de laiton des chaises de la maison auraient été d'or (4). M. Dupérier me disait que si M. le duc
(1) «On voit dans les rcg-istres de ce temps-là que les offices de conseillers n'ont été vendus, depuis rétablissement du Parlement d'Aix en 1501 jusqu'en 1610, que de 3.00 à 6000 livres. » —Critique du Nobiliaire de Provence.
(-2) Charles de Lorraine, duc de Guise, nommé g-ouverneur de Provence par Henri IV en 1594, se retira en Toscane en 1631 et y mourut en 1639. (R.-A.)
(2) Le haut prix auquel s'étaient élevées les char^i^es de magistrature, lorsque écrivait Decormis , est attesté par les chiffres suivants.
— (( Diverses promesses faites par MM. d'A) naud-Ntbles, de Vatbjlle, tecomte de Bourbon, etc. .., d'acheter dey charges de la nouvelle crueen juillet 1693.
« Office de conseiller 20,000 écus.
» d'avocat général 45,000 écus.
)) de président 40,000 écus. »
(Manuscrit 930 de la Bibliothèque Méjanes à Aix.)
La charge de premier président avait aussi , dès le milieu du XVIP siècle, atteint en Provence un prix exorbitant. M. de Mesgrigny traita en 1653 avec M. d'Oppède pour la somme de 180,000 livres.
(4) (( Quant à moy, dit mon puisné (Loisel, conseiller clerc au Parlement de Paris\ j'ay quasi regret d'avoir estépourveu de mon estât de conseiller, estimaiit que, si je fusse demeuré simple advocat, jeme fusse plus advancé et eusse plus servy le public que par adventure je ne feray en mon office, » — Pasquier, Dialogue des Advocats , etc.
iii: i)ic<<H{Mis r.T i>K SA! iiiv. 83
fl(î(îuis(^ avait ohlniii crltr char^n» |)our lui rt non [Hiiir M. D.Moriiiis, ((iii rtait (îoiilnî la Lif^iKî , et h'ïI hiî fût lire tin Harnîaii , il serait hicii pauvn» (<).
M. {l(î Malll(M•l>t^ qui viutrn Provence ttvetî M. I<* <luc (l'An«^^)uK^niiî , «^'•niud priour «le KrRii;*e, était le beau-filn de Louis (li3 (îoriolis , et, par rr. niov^i , (•<îlui-ci 8c; rendit le conseil absolu d / (•' |)rini:e (|ui citait savant et amateur des j^^ensde lettres. Il faisait nii>ni(; des vtîrs , et , ne pouvant les fairiî {ifoûtiîr à MallKM'Ix^ , c»; 1> >ii |)rin(!e usa d'un strataL;*/'in ^ (pii ii;' lui réussit pis. Il |)ria hî pi*re de ]\1. Dupérler [i) d'apprendrt^ par cipur des vers (pi'il lui remit , afin ([u'il li's récitîlt après le dîner, comme s'il les avait faits. Liî priiu: », a[)rèsli^s avoir ouïs, l<;s exalta fort, et, ayant dv'mandé à M. dti Mallicrl)v3 comme il les trouvait, il répondit (pi'ils un valaient rien; (( cl r est Voire Altcsseqni les^a faiis. » — Ce fut un j^Tand dommai^'-eque la province perdit un prince si doux et si aimé , par une mort aussi funeste (3).
Louis XIV a été un prin'^e remuant, ambitieux, conquérant ; et nous avons besoin d'un roi pacifi(iue (i), qui se contente de ses bornes , règle seulement ses Etats et soulage son peuple loin de le surcharger d'imp(3ts.
(1) Scîpion Dujx'rior. dapiès rautonr do la Crilirine du Nohiliaire de Provence, avait laissé 100,000 écus (Ihéritage , lorsque son père no lui on avait log'ué que 2000.
{^) François DuptM-ior. Cost à lui que Mallu^rbo adressa ces fameuses st.inces : 7a douleur, DupLriet\ sera donc éternelle
(3) Le grand ])rieur fut tué à Aix, \\i 1'"' juin 15SC, ]jar Philippe Altovitis, gentilhomme marseillais.
(4) Ce Roi pacitiquement réformateur avait été préparé à la Franee par les mains de Fénélon ; mais le due de Bourgoj:rne. frappi' en ITli luir les impénétrables décrets de Dieu, semblait avoir emporté avec lui les destinées de la monarchie.
« H das î mon bon due. écrivait le 27 février au due de Chevreuse i'arehevêque de Cambrai , Dieu nous a ô.^é toute espérance pour rEjilise et pour l'Etat. .. En ])lourant le prince mort qui me déchire le cicur. Je suis alarmé j^our les vivants. » — V. les Vicissiludes politiques de la tlance. par M. de Larcy. Paris, Amyot, 1860.
86 CORIŒSPONDANCE
SAURIN A DFX'OKMIS.
Saint-Marc, décembre 1720.
Je vois par votre réponse comment notre Parlement a enlin perdu le commandement en l'absence du g-ouverneur et du lieutenant du Roi. M. de Mallierbe n'était pas fort complaisant, comme je vois, pour les vers de M. le duc d'Ang-oulôme qui l'aimait et l'avait amené en Provence, où ce prince malheureux tué par Altovitis sera toujours reg-retté.
Nous allons toujours de mal en pis : celas parenium , pepr avis , iiilii nos neqniores , mox daturos progeniem vidosiorem. Si , depuis qu'Horace a dit cela , il s'était fait une dégradation proportionnée de relâchement dans les mœurs, nous serions aujourd'hui de grands scélérats. Mais vous savez , monsieur, qu'il y a de temps en temps des siècles oii la vertu et la raison reprennent leurs droits imprescriptibles. Un seul génie supérieur^ un seul homme de sens et de bien , dans un siècle et dans un Etat , est quelquefois capable de délivrer la vertu et la raison de la captivité sous laquelle elles gémissaient depuis des siècles et de l'esclavage des principes qui les opprimaient.
L'archevêque de Cosnac (1) me disait un jour qu'il ne fallait ipn^movere mala quœbenejacent. Je lui répondis que je pensais de même de ces vices envieillis, légers ou médiocres, mais non de ces vices capitaux contraires à l'établissement de la société civile, à la vive raison naturelle , et qui enfin blessent la république au cœur, comme de donner au plus ofirant et non au plus méritant un emploi de juge ou un emploi de pasteur des âmes.
jl) Daniel de Cosnac fut transfe're' de révêché de Valence h l'archeveehé d'Aix en 16^7 : il monrnt en 170S. Ses Mémoires ont été publiés l)()urla Soctelcde l histoire de l'^raure \^nr M. le comte Jules de Cosnac. Paris. -Jules lîenoiîard. 183-2.
i)K DKroii.Mis i:t dk saïkin. H7