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CHAPITRE III Le Clergé réfugié en AUemagiie

I. Admirable accueil en Westphalic. — Le cardinal do La Rocheloucauld à Munster. Sa vie pauvre, son prestige. — Chiffre énorme des réfugiés.

— Constance, autre centre très important d'émigrés. — Leur lutte contre la misère dans cette ville. — M"^ de Juigné est leur providence. — Les lettres envoyées dans toute l'Europe. — Les charités du cardinal de Rohan à Ettenheim. — IL En dehors de Constance et de la Westphalic, aucune demeure lixe pour les exilés en Allemagne. — Ils sont partout errants. — Leur réception à Cologne. — Nos prêtres au chevet des soldats français captifs. — Fuites, vicissitudes des voyages. — Anecdote du chant de la poule après sa délivrance. — Nos prêtres mal accueillis en Prusse et dans tous les pays protestants. — Dans les pays catholiques, Autriche, Hongrie, Bavière, hospitalité précaire et accès souvent interdit. — III. Les abbayes, surtout en Souabe, restent fermées. — Indignation des proscrits.

— Les Qipucins admirables ainsi que les religieuses. — Étonnante réception au couvent de Marienborn. — L'attitude des curés est diverse. — Bonté des paysans. — Curieux usages. — Les danses dans les couvents.

— Vnv/raùlein et un Capucin. — IV. Existence des évêques réfugiés en Allemagne. — Les prélats politiques soutenus par le roi. — Pour beaucoup d'autres long défilé de misères. — Le cardinsil de Montmorency est du nombre. — Plainte déchirante de M. de Bourdeilles, évoque de Soissons. — M. de Bonal, évêque de Soissons, retiré à Altona. — Comment les grandes dames réfugiées dans cette ville, les Noailles, lui tricotent une couverture, au milieu des sanglots provoqués par l'exécution de leurs proches.

Les évêques, les prêtres déportés s'étaient naturellement dirigés vers les pays les plus rapprochés de la France : l'Angleterre, la Suisse, la Belgique, la Hollande, la Savoie, le Piémont et l'Espagne. Ils jouissaient avec bonheur, dans les Pays-Bas, d'une hospitalité généreuse. Bientôt la bataille de Fleurus (28 juin 1794), en donnant définitive-

ment la Belgique à la France, poussa vers l'Allemagne le flot des exilés. Ce fut le second courant d'émigration.

La Westphalie s'honora par l'hospitalité qu'elle accorda aux proscrits. Le prince-évêcpie de Munster, capitale de la Westphalie, était un archiduc d'Autriche, frère de Marie- Antoinette. Il régnait sur un vaste territoire comprenant une douzaine de villes, et entretenait sept régiments avec son revenu de 1,200,000 florins. Ce prélat grand seigneur résidait à Bonn et surtout à Vienne. Une loi du pays de Munster interdisait aux émigrés français de séjourner dans ce diocèse plus de vingt-quatre heures. Mais le baron de Furstenbcrg, conseiller intime et vicaire général du prince-évêque, grand chantre de la cathédrale dePadcrborn, sut tourner la difficulté. Par ses lettres aux habitants du pays, aux curés, aux monastères des deux diocèses de Munster et de Paderborn, il stimula le zèle de tous, dirigea l'assistance et mérita, par son activité généreuse et infatigable, la reconnaissance, l'admiration des prêtres français qui nous ont transmis par leurs récits le souvenir de ses bienfaits. Le baron de Furstenbcrg fut assisté dans cette œuvre par M. de Lagey, vicaire général de l'évéque du Mans.

Munster abrita des réfugiés de marque. A un moment, cette ville compta dans ses murs deux cardinaux, deux archevêques et douze évoques. Le doyen de ce brillant clergé était le cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen. Arrivé à Manster en 179^, il y résida jusqu'à sa mort. Accueilli avec empressement par le prince-évêque, archiduc d'Autriche, il déclina noblement les ofl'res de ce prélat opulent i. Le cardinal, qui naguère occupait un des

I. « L'évéque de Rouen n'usa qu'une fois, et sobrement, de cette bonne volonté, la banqueroute de son correspondant ayant tari tout à coup ses moyens de subsistance. » Ce ne fut qu'un prêt. Les ressources lui étaient venues de la vente de son mobilier, somme mise à fonds perdus. « Mon évêque, dit l'abbé Baston (II, 385-388), ne faisait qu'un repas, déjeunant et soupant avec un morceau de pain et un verre d'eau. A dîner, la soupe et deux ou trois mets qui se succédaient sur la table à l'ancienne mode,

jîlus beaux sièges de France et jouissait d'énormes revenus, exerçant une hospitalité magnifique dans le splcndide château de Gaillon, se contenta à Munster d'une petite maison de location. La table y était plus que modeste. M. de La Rochefoucauld ne faisait qu'un repas par jour. Au dîner, toujours très simple, on ne buvait du vin que dans les grands jours. Le noble exilé s'accommodait de cette situation. « Mon ami, disait-il à un visiteur, j'ai eu 400,000 livres de rente, et j'étais moins heureux que je ne le suis avec 10 ou 12,000 qui me restent. » Mais il avait beau réduire son train et écarter toute représentation, il n'en était pas moins à Munster un très grand personnage. Lorsque, dans ses promenades autour de la ville, où il se montrait infatigable marcheur, il passait devant un corps de garde, on battait aux champs. Le i)rince-évêque, souverain de la ville, avait ordonné (juon lui rendit les mêmes honneurs qu'à lui-même. Quand le prélat-archiduc ou les nobles habitants d'alentour venaient le visiter dans son hund)le demeure, il savait les recevoir connue un La Rochefoucauld, comme un des plus grands seigneurs de l'ancienne Église de France.

Les chrétiennes populations de ces contrées secondaient admirablement les intentions généreuses des chefs. « Il n'y avait pas un seul villageois qui n'eût au moins un émigré français chez lui '. ))Mais les événements mettaient

plalalirn, disait-il en riant. On ne buvait un verre de vin que dans les grands jours; on ne présentait de café qu'à ceux à qui l'iiabitude de ce liquide en avait fait un besoin. » On compta, à Munster, deux cardinaux: M. de La Rochefoucauld, archevêqxic de Rouen, et M. de I-aval-Montniorency, évoque de Metz; en outre, MM. de Puységur, archevêque de Bourges; Cicé, archevêque de Bordeaux; Cicé, évèque d'Auxerre; du Plessis d'Argentré, évêque de Limoges; de la Ferronajs, évêqi e de Lisieux; de Kicolai, évêque de Béziers; de Jouffroy-Gonssans, évêque du Mans; de Lubersac, évêque de Chartres; du Plessis d'Argentré, évêque de Séez; de Lastic, évêque de Couserans; de Sabran, évêque-duc de Laon;deMachault, évêque d'Amiens; Asseline, évêque de Boulogne; de Chambre, évêque d'Orope, suflfragant de Metz. Ph sieurs n'y restèrent pas.

I. Mémoires de l'ahbé Traizcf, p. i8. « Le peuple est pauvre en Westphalie. » Mais ces bons paysans donnaient de tout cœur, sans réussir d'ailleurs à procurer à leurs hôtes le bien-être qu'ils avaient en France. « Plusieurs

parfois ces âmes généreuses dans l'inipuisî-ance de satisfaire la foule des solliciteurs. La conquête de la Hollande parPichegru, dans l'hiver de 1^94 à i;;()5, poussa enWestphalie une nouvelle légion de Français accrue de Hollandais et de Braljançons. Impossible, cette fois, de recevoir ce flot sur un territoire qui regorge d'émigrés et où toutes les places sont prises. Un témoin nous signale « plus de dix-huit cents prêtres » obligés de chercher ailleurs un refuge. Sur les routes rmdues impraticables par le dégel ou par le verges se traînent tous ces malheureux, « le sac sur le dos, les souliers pleins de neige, les pieds ensanglantés, l'estomac vide..., les membres raidis par le froid, tout le corps abattu par l'épuisement ». Ce qui achève de les accabler, c'est l'incertitude du lendemain et la nécessité de reprendre leur course sans savoir où elle s'arrêtera et où elle doit les conduire. « A peine réchaullcs, ces pauvres prêtres oubliaient leurs misères; leurs lèvres pouvaient à peine se prêter à quelques mots, qu'on y voyait cclore le sourire et les actions de grâces '. »

Pour trouver en Allemagne en dehors de la Westphalie une légion peimanente d'émigrés ecclésiastiques, il faut nous transporter à Constance. M. de Juigné, archevêque de Paris, expulsé de Chambéry, y avait cherché refuge. Avec lui, on voyait les évêques de Largres, de ?sîmes, de Saint-Malo et l'ancien évêque de Comminges. Les prêtres y vinrent en grand nombre de 1792 à 1798. Hs étaient 3oo en 1792, environ 200 en 1793, et dépassaient le chiffre de 5oo en 1798. « Tout fourmille de prêtres dans la ville, écrivait l'un d'eux ^, en 1792. Les vivres et les logements

prêtres élevés dans leur Tamille au sein de Tabondance, peu faits d'ailleurs au régime allemand », étaient obligés de faire des sacrifices. (F. D***, etc., p. 242.) — « Cette ville de 25,coo habitants eut à loger, à vêtir et à nourrir pendant six ans plus de 2,000 prêtres français, dont nous possédons la liste exacte, et elle le lit avec une éclatante générosité. » Loth, o/>. c//., p. 606.

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