Six années, etc., pp. 244, 245. Victor Piekre, loc. cit
2. Cité par l'abbé Bevchot, le Clergé de la haute Alsace en exil pendant la Résolution, 1896, in-8°, p. 40.
sont fort chers. » L'abbé Lambert dit que les habitants de Constance sont de « bons Allemands, peu empressés, peu prévenants, mais, dans le fond, obligeants et bienfaisants ». A Constance, comme à Fribourg, comme à Munster, il se rencontra un homme d'un grand cœur qui aida puissamment à l'assistance des exilés, c'est le comte de Bissingen, vicaire général et grand doyen de la cathédrale. Aidé par son frère, chef de la régence et conseiller intime de l'empereur, il avait pu dès le début donner 2 louis par mois à chaque exilé. Epuisé, endetté par de telles largesses, il dut faire part de son impuissance aux évêques français. On décida d'établir, comme à Fribourg, la table commune pour les prêtres nécessiteux. Elle compta, dès son inauguration, le i*"" janvier 1795, soixante convives.
Le régal était des plus simples; le soir on n'avait que la soupe et du pain. Quelque modeste que fût le régime, il fallait faire face à ces dépenses. Les travaux manuels dont nous avons parlé apportaient quelques ressources, d'ailleurs insuffisantes. Les prélats français, ne voulant pas laisser leur clergé mourir de faim sous leurs yeux, contractèrent un emprunt de 6 à 7,000 florins, soit 12 à i5,ooo livres de France, qu'ils s'engageaient à rembourse!', ainsi que les intérêts, dix-huit mois après leur retour dans leur patrie. Il fut convenu que les évêques habitant Constîince répondraient de ce prêt garanti par l'Eglise gallicane. Le cardinal de llohan, évêque de Strasbourg, et son chapitre, qui avaient des biens en Allemagne, consentirent à offrir une caution moins hypothétique. L'emprunt fut couvert et l'abbaye d'Einsiedeln avança la somme demandée ^
Que pouvait être cette faible somma pour tant de
I. Cf. lettre de M. d'Osmond, ancien évêque de Coranainges, du i" janvier 1795, à Mf' Galeppi. (Theiner, op. cit.) II, p. i23.) — Lambert, op. cit.y pp. 193, 194.
besoins? Au mois de mars 1796, l'évêque de Nîmes, dans une lettre datée de Constance, expose à rarelievêque d'Albi I, présent à Rome, les difficultés de la situation. En 1790, l'impératrice de Russie a fait un don magnifique de '200,000 livres; mais cet ai^gent, dit le prélat, partagé « entre plus de 3,ooo prêtres dépourvus de toute ressource », en Suisse et à Constance, ce que nous tirons aussi « du pays même et de tous les princes et prélats d'Allemagne que nous importunons sans cesse de nos demandes, est au-dessous des besoins de première nécessité ». Nous avons prolongé leur existence sans pouvoir l'assurer. Et pourtant la subsistance de ces exilés, nourris à la table commune, entassés au nombre de trois dans une même chambre, ayant pour lit une simple paillasse et une couverture, ne coûte pas plus de 9 livres par mois.
A Constance, M. de Juigné. archevêque de Paris, fut la providence des émigrés. Il avait fait de tels prodiges de charité au temps de son opulence, qu'il fallait s'attendre à le voir encore se dépenser pour les autres dans l'adversité. Il ne lui restait plus rien, il est vrai, à donner par lui-même; mais il gardait son nom, l'éclat de son siège, la réputation de sainteté que lui avaient conquise ses vertus et ses immenses aumônes. Les grands, les évêques, les chapitres, dans les contrées de l'Europe les plus reculées, étaient honorés de recevoir ses lettres autographes. Chassé de son pays, exilé à Constance, pauvre lui-même, il pouvait provoquer par ses appels, ses missives, ses recommandations, les secours les plus abondants. Il n'eut garde
I. Theineh, II, i2'3-i25, 234-236, .56i-5()3. Quelques mois plus tard, la nouvelle de rinvasioij de la Souabe par les armées françaises faisait le vide. Sur 1,200 émigrés et prêtres réunis à Constance en juillet 1796, on n'en trouvait pas un seul deux jours après. Mais quand la panique ou les ennemis étaient passés, ils ne tardaient pas à revenir. La Chronique de Leines donne le chiffre des prêtres réfugiés à Constance pendant la Révolution : 3oo en i;()2; 2o3 en 1793; 253 en 1794; 55 en 179(5; 219 en 1797; 5o4 en 1798. Lettres de l'archevêque d'Albi, 16 janvier 1795, 21 mars i79f>; de l'évêque de Commingcs, i" janvier 1795, sur le même sujet.
6o LE CLERGÉ RÉFUGIÉ EN ALLEMAGNE
de manquer à cette mission. L'un des prélats, résidant comme lui à Constance, dans une lettre à Louis XYIII, rendait un éclatant hommage au zèle et à limmense influence de l'archevêque de Paris '.Nous le voyons, infatigable dans ses instances auprès des princes et des é véques d'Allemagne, envoyer des messagers jusqu'en Prusse, jusqu'en Pologne, jusqu'en Russie, plaider la cause des prêtres français. C'est en Russie, où son frère, le marquis de Juigné, avait été ambassadeur, que sa voix rencontra le plus d'écho. Non seulement Catherine, si secourable aux émigrés, fut mise à contribution, mais Paul I" et Alexandre eurent plusieurs fois occasion de faire droit à ses requêtes. Les lettres du prélat nous le présentent donnant sans compter, dans l'émigration comme sous l'ancien régime. Distribuant ainsi aux autres des sommes énormes, il était fidèle à son passé, à ses habitudes d'évêque et de gentilhomme, en ne se gardant rien pour lui-même. En 1802, lorsque, retiré à Augsbourg devant la marche des armées françaises, il voudra régler sa situation financière, croyant « pouvoir disposer d'une centaine de louis », il se trouvera débiteur envers les banquiers de cette ville « d'un déficit considérable. Il ne possède rien au monde ni en bénéfices ni en biens patrimoniaux. Sa famille, qui avait iG millions, n'a plus un denier. » Lui-même, qui a tant dépensé pour faire subsister autrui, se demande comment il va subsister lui-même ^.
1. L'évoque de Xîincs, liubitant comme M. de Juigné à Constance, écrivait à Louis XVIII, le 21 mars i'\ii, au sujet d'une mission qui aurait pu éloigner M. de Juigné, pour lui exprimer « l'intime persuasion où je suis, disait-il, que sa présence dans cette ville est de première nécessité. Constance est un point central pour le nombreux clergé déporté de Suisse et d'Allemagne. M. l'Arclievêquc de Paris est pour tous un consolateur, \in père, un protecteur puissant ; l'éminence de sa dignité, celle de ses A-ertus, lui ont concilié l'estime et la confiance du gouvernement. C'est par le poids de ses recommandations et de ses sollicitations près de l'impératrice de Kussie et des différents princes et États d'Allemagne que la Providence a principalement opéré, depuis trois ans, la merveille de la subsistance de 3,ooo prêtres absolument dénués de ressources personnelles. » (Archii'cs des aff. ètr., fonds français, vol. 589, pièce 58.)
2. Voy. les lettres de M" de Juigné dans la Vie de l'abbé Nicolle, par l'abbé
LE CLEUGÉ RÉFUGIÉ EX ALLEMAGNE 6l
Un autre prélat de ranciennc France, moins saint que M. de Juigné, le cardinal de Rohan, évèque de Strasbourg", le fameux héros du collier, se distingua aussi en Allemagne par sa charité. Au moment de la persécution, il se retira derrière les rives du Rhin, à Ettenheim, qui dépendait de son évêché. Là il commença à donner largement à tous les proscrits qui faisaient appel à sa générosité. Plusieurs années, les ecclésiastiques de la Haute-Alsace, qui étaient très nombreux (sehr viele), reçurent une pension mensuelle de 24 livres chacun. L'é[)uisement des ressources força le cardinal de Rohan à réduire son hospitalité aux prêtres de son diocèse. Un contemporain nous le décrit appelant à lui tout son « clergé, faisant de sa maison un vaste séminaire, n'ayant, avec un nombre prodigieux de ces prêtres, qu'une même taljle, se condamnant à la plus stricte frugalité pour suflire à lentretien d'un plus grand nombre et vendant, consacrant tout ce qui annonçait autrefois le prince du sièck\ pour n'être plus que le prêtre de Jésus-Christ entouré de ses meml>res, et pour eux se faisant pauvre comme eux ' ».
C'était bien finir. Le comte de Puyinaigre vit. en ij{)^, le cardinal de Rohan à l'armée de Condé cl dhia avec lui chez le prince. « Je me rap[)elle. tlit-il, (|u"il vint à cheval; il n'avait nuMement l'air d'un cardinal, mais bien j)Iutôt d'un grenadier ; il i)araissait, du reste, fort triste et fort malheureux '^. » Nous avons moins de phiisii* à rencontrer le cardinal de Rohan à l'armée de Condé, mêlé aux intrigues des émigrés, qu'à Ettenheim expiant, par la profusion de sa charité, le retentissant scandale du collier.
Fhaim'a/, 18.");, in-i2, p. 54-63. — Pour la croisade cliari table de M" de Jiiig^né, cf. al)bé Jkkomk, op. cit., pp. g- 227, 25o, 254, 'A'h ^'t ■l24-'J()<) passiin. — Le cardinal de La Roclieroucauld mit aussi tout son crédit au service de ses prêtres. « l'ne longue cxp«''rience nous a a|)pris, leur disait-il, qu'entre nous tous, la communauté des sentiments existe aussi bien que celle du malheur et de l'exil. »