Masson, le Cardinal de Bernis, etc., p
2. Maurj' ^crit de Rome, le i5 avril 171)4, à M. de Mercy, évêqiie de Luçon : « Le Pape reçoit dans ses lUats tous les évèques français qui veulent y chercher un asile ; il leur fournit la table et le logement avec décence dans une maison religieuse ou dans un séminaire, et il leur accorde un traitement annuel de cent écus, qu'il augmentera s'il estinsuflisaut pour leur entretien; il leur permet, en outre, d'amener un prêtre ([ui sera logé et nourri et qui tirera 'iH écus romains par an de l'iionoraire de ses messes. Ce surcroît de dépenses est un prodige de charité paternelle dans un pape qtii a déjà plus de quatre mille prêtres français à sa charge. Les mesures sont prises et aucun prélat ne sera refusé ; je ne présume pas que votre ouvrage vous donnât l'exclusion si vous vouliez participer aux largesses de notre auguste et commun bienfaiteur, un mot suffirait pour faire préparer votre gîte. Je désire de tout mon cœur que nous puissions un jour être voisins, et que je sois à portée de vous montrer de quel bois mon estime et mon amitié se chauffent. Allons, vous êtes un homme, vous serez mon homme, mon ami, et je vous supplie d'agréer l'hommage plus que sincère de la vive et respectueuse tendresse avec laquelle je vous demande, mon cher Seigneur, la permission de vous embrasser du meilleur de mon cœur. » Suit un éloge dithyrambique et vraiment trop gascon, même pour un Provençal, d'un mandement de M. de Mercy. Lettres inédites de M. de Mercy.
Pisani de la Gaiule, évéquc de Yence ; M. de Yintimille, évêque do Carcassonne ; Ridlb de Bonneval, évèqiie do Senez, transitoirement l'évéque de Perpignan et rarchcvôque de Vienne, etc., les autres prélats, malgré leurs demandes les plus pressantes, sont tenus à une distance respectueuse de Rome, bien décidée à ne point se laisser envahir, ou ne font que traverser la Ville éternelle '.
Cet échec fut particulièrement amer à M, de (^icé, archevêque de Bordeaux. De tous les prêtres en exil, on peut dire qu'il fut le plus malheureux par suite du rôle ([u'il avait joué à la Constituante. Dans une lettre au Pape, lettre qui honore grandement celui qui l'a écrite, M. de Mercy, évècpie de Luvon, eut l'occasion de plaider la cause de celui qu'il appelle son « métropolitain et son ami ». Il ne dissimule ])oint «pie, comme garde des Sceaux, Cicé connnit « de grandes fautes », que « le ministre ne se souvint pas assez qu'il était archevêque » en signant la Constitution civile du clergé. Cicé eut beau objecter pour sa défense qu'il regardait l'acceptation du roi comme conditionnelle, jusqu'à ce que le Pape eût fait connaître ses intentions; que, sorti du ministère, il avait, coimne ses
I. Xonibreuses sont les demandes des évoques pour venir à Rome. Citons les lettres adressées à ce sujet, de Pérouse par l'évéque de Lonjbez, i8 novembre 179^: de Florence, le i" juin i;i)'5, par l'évéque de Saint- Flour. L'évéque du Fuy écrit du Valais le i5 octobre i-{)2 : « .Mes regards et mes vœux sont toujours tournés vers Rome, et, si notre captivité se prolonge, j'aurai l)ien de la peine de ne pas céder au désir très pressant que j'ai d'y revenir. J'aurai plus de droits qu'aucun autre à ce bonheur par ma qualité, unique en France, de suffragant immédiat du Saint- Siège, par la prérogative presque unitjue aussi du pallium. » Quand l'évèqucdo Vence, Pisani de la Gaude, quitte Rome pour aller régler des affaires de famille à Venise, il a soin d'écrire au secrétaire d'Etat, et avant de rentrer, il fait observer que ses ressources lui suffisent, et qu'il n'est à ciiarge à personne. L'évéque de Perpignan, M. d'Esponchez, écrit de la Ville éternelle à ses diocésains, en i;y2 : « F'orcé de fuir cette terre qui dévore ses habitants, nous avons cru qu'il n'était point de retraite plus propre que cette antique Eglise, la première du monde chrétien, celte Église cimentée du sang du plus grand des apôtres, la mère de toutes les l^glises... Fatigué par nos malheurs sans en être abattu, nous sentions le besoin de venir chercher aux pieds des saints martyrs pour vous-mêmes et pour nous de nouvelles forces et un nouveau courage. » Pour ces lettres et pour les évèques qui vinrent à Rome, cf. Tukinkk, II, préface, p. xxxvin et pp. i'3;, 184, 244.
collègues, refusé le serment et uni sa signature à la leur; qu'il avait confessé huniblcinent ses torts dans une letti"e publique, rien ne pouvait <lésariner le courroux tle ses adversaires. Les laïques détestaient en lui l'ancien libéral, le clergé poursuivait à la fois le libéral et le niiiiistre ((ui avait apposé ses sceaux à la malheureuse constitution. On oubliait le courage dont il avait donné la preuve dans une situation périlleuse. Aussi quel sort lui est fait en exil ! « M. l'arcbevècpie de Bordeaux, écrit M, de Mercy, n'a cessé d'être persécuté... Partout où il a été, il a été poursuivi ; partout on l'a regardé comme le déserteur de sa religion, comme l'auteui" de tous les malheurs de sa patrie. On avait voulu qu'il ne trouvât aucun asile ; on lui a envié jusques aux ressources, jusques aux consolations les plus ordinaii-eset les plus comnumes dans tous les lieux où il a été forcé de traîner son exil. » M. de Mercy craint qu'avec sa santé délabrée, son ami ne succombe à la persécution et au désespoir. Le Pape, en lui donnant' un témoignage pid)lic de son estinu\ en le recevant à Rome, ain-ait pu faire t()nd)er cet ostracisme. Cieé s'en était ouvert au cai'dinal de Bernis, qui s'empressa de le détourner de toute démarche à ce sujet, attendu qu'il trouverait à Rome, lui dit-il, des « confrères qui lui feraient la mine ». L'archevêque de Bordeaux dit toute sa douleur de voir des collègues former contre lui « une odieuse conspiration, se permettre vis-à-vis de lui un schisme scandaleux ». Il en a})pelle à la bonté du Pape et, au besoin, à sa justice. Car il ne craindrait point de se soumettre à « un jugement contradictoire et solennel ». Il ne craindrait pas non plus de « s'humilier devant l'Eglise ». Quoi ! le séjour de Rome lui est interdit même avant qu'il l'ait demandé ! « Ainsi, dit-il, tout asile me sera fermé sur la terre ! car quel est celui auquel je pourrais aspirer, si les bras du Père commun sont fermés pour moi? » Le Pape envoya des secours, mais fit dire tous ses regrets de ne
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pouvoir accueillir ù Rome ^I. de Cicé, alors que, pour ne l)oiiit augmenter le nombre des émigrés, cette laveur avait dû être i^efusée « à plusieurs évéques, quoique sespro[)res sujets ». auxquels il avait été permis seulement de se fixer dans ses Etats. C'est de la Westphalie que l'archevêque de lîordeaux envoie ainsi ses plaintes sur les suspicions qui l'entourent. Elles sont telles, elles sont si imiverselles, si acharnées, (pi'il ne sait où porter ses pas. Chassé des Pays-Bas j)ar l'hostilité de ses confrères, mal à l'aise en Allemagne, il tourne successivement ses vues sur l'Espagne où on lui fait craindre les défiances <lu clergé réfugié; sin* l'Italie, où la sagesse romaine redouterait de voir arriver un personnage compromis. Après avoir séjourné quelques mois en Allemagne, il se décide, en 1790, non sans <piel(|ues hésitations, à partir pour l'Angleterre, pays de liberté. Mais il n'y trouvera point la [>aix, car ses collègues, y compris l'Archevêque d'Aix, le mettront en quarantaine là comme partout ailleurs >.
La ville de Rome, si difficilement ouverte aux évc(|ues, <levait être à peu près fermée aux simples prêtres. Cle n'était pas sans peine et sans contrôle que ceux-ci pou-
I. Nous avons vu .>[. de Cicé chassé de Hollande en i;94. — Mf' de Saussin, futur cvêquc de Blois, dit de Cicé, dans ses Soui'cnirs (Arcliivcs de Saint-Sulpice) : « C'était un ambitieux et un politique, un élève du cardinal de Loraénie. » 11 se réfugia à lJcr{çen-op-Zot)iu (Pays-Bas), « où j'allai moi-même. Là tous les prêtres qui passaient parlaient de lui de la manière la plus méprisable. Il ne put tenir là et passa en Ang-leterre, où il était assez mal vu. » — M. de Mercy, évoque de Luçon, écrit (lettre inédite) de Ravennes, le 2j juin, au sujet de M. de Cicé : « Il ni"a écrit, le 5 mai, de Brème un volume entier qui m"a fait beaucoup de peine, tant il me paraît affecté de la persécution qu'il éprouve partout de la part des émigrés ei de plusieurs de ses confrères, qui s'obstinent à exagérer ses torts et à ne vouloir lui tenir aucun compte de ce qu'il a fait pour les réparer. Je le vois qui s'aigrit et qui se dispose à se défendre; je crains le combat et pour lui et pour l'édification de l'Eglise. Je fais tout ce que je peux pour l'empêcher, et je crains de finir par lui déplaire à force de lui dire la vérité et de vouloir le servir, en l'empêchant d'achever de se perdre. Mais on a bien tort vis-à-vis de lui en le poussant à cette extrémité. Dans sa lettre du 5 mai, il me disait qu'il se disposait à aller en .\ngleterre, et dans une autre, du i8 mai, il me mande qu'il part et que dans cinq jours il sera à Londres. Il ne sait pas s'il s'y fixera. Ce seront les circonstances qui le décideront. Il me dit qu'il n'a pas renoncé à aller en Espagne et
valent trouver accès même dans les Etats pontificaux. A deux reprises, des lettres instantes de l'cvOque du Puy et de l'évèque de Nîmes conjurent Pie VI de recevoir dans ses possessions le trop- plein des réfugies de Suisse où il leur est impossiljle de vivre. Avec quelle instance le cardinal Maury plaide, en 1794, la cause d'un docteur en Sorbonne, le curé de Saint-Côme, en faisant observer que c'est le seul curé de Paris qui ait demandé à venir dans les Etats du Pape ' ! Entendez cette adjuration suppliante adressée au Souverain Pontife par un prêtre et ses compagnons d'exil : « Nous avons parcouru une partie de la Souabe. nous avons traversé tout le Tyrol, le duché de Mantoue, celui de Parme. Partout des âmes généreuses et compatissantes sont venues à notre secours, mais partout les circonstances malheureuses qui désolent l'Europe nous ont empêché de trouver une retraite. Nous ne demandons que la permission de respirer sur la terre de Votre Sainteté. Nous promettons de n'être à charge à qui que ce soit. » Nous ne savons s'il fut accordé à ces malheureux de respirer sur les terres de Sa Sainteté. Dans tous les cas, ils ne pouvaient le faire sans permission.
qu'il ne désespère pas de venir en Italie. Je voudrais qu'il prît ce dernier parti, et je travaille à le lui rendre possible et utile. Le Pape est favorai)leraent disposé à son égrard et lui a donné des témoignages de satisfaction. S'il reste en Angleterre, il ])roIitera de la proximité du pays pour écrire, et par là il sonnera le tocsin sur lui; il perdra tout le mérite de son silence, et au lieu de se faire pardonner ses torts, il forcera ses amis même à l'abandonner, et lui-même iinira par se fermer les portes de sa patrie? Mais, au moins, mon amitié n'aura rien à se reprocher.» — A Londres même persécution ({u'ailleurs. « M. l'arcliovèque de Bordeaux a écrit qu'il est toujours l'objet de la i)lus acharnée, de la plus injuste persécution; qu'il serait plus important que jamais pour lui d'avoir une lettre de consolation du Pape, qui lui servît d'égide contre ses ennemis. Cet archevêque a besoin de grands ménagements. Je crains pour lui à cause des grands chagrins qu'il éprouve. » Archives de M. de Mercy. A Londres, écrit Montlosier, « son collègue, l'archevêque d'Aix, Boisgelin, d'une âme plus douce, ne pouvait cependant le (Cicé) voir, ni même se trouver à côté de lui. Un jour, à une cérémonie funèbre, s'apercevant que M^' de Bordeaux était présent, il s'était levé précipitamment au milieu de l'église pour le laisser seul. » Bah doux, Le comte de Montlosier et le gallicanisme, i88i, in-8°, p. 142. — Theiner, I, 425-429; II, 53-62, 201. I. Theixkr, II, 59S.
Nous l'avons vu, cette permission n'était pas accordée facilement. Sans doute, la prudence conseillait de ne pas recevoir plus d'étrangers qu'on ne pouvait en loger et en nourrir. Mais ici les documents font foi que l'entourage de Pie YI apporta trop souvent aux instructions du Pape des restrictions que le grand cœur du pontife eût désavouées. « Dans les difl'érents bi*efs qu'il m'a adressés, écrit au sujet de Pie VI M. de Marbeuf, archevêque de Lyon, primîit des Gaules, je lui ai toujours vu le môme intérêt pour nos malheureux prêtres ; il les a traités avec une bonté infinie lorsqu'ils ont été admis à son audience. Au même instant, tous les préposés à son gouvernement leur marquaient ainsi qu'à nous la plus grande lassitude de nos malheurs. On recevait difficilement nos prêtres dans les asiles que Sa Sainteté leur avait marqués ; et lorsque leur zèle leur inspirait de retourner en France, on exigeait deux ime promesse par écrit qu'ils ne reviendraient pas dans les Etats de l'Kglise '. »
Nombreux sont les docuuients qui attestent la ré[)ugnance des maisons religieuses à recevoir comme hôtes les prêtres et même les évêques français. En décembre 1791, l'évêque de Vence ne peut point trouvera Rome une
I. T.oUre inédite de M. de Marl)eiif, archevêque de Lyon, écrite de Lubeckjle '3niai i-g&. A rchiivs des AJt'nirrs clranf(crfs,/oruls français, vol. 582, pp. i2() et suiv. — La lettre suivante écrite de Suisse à .Mf Caicppi par l'évêque de Sisteron, le 22 mai ijji'», conlirnu' les appréciations du primat des Gaules. Après avoir assuré le Saint-Pére du « profond et resjx'cfueux intérêt qui attache à sa personne tous les évêques de France », l'évêque <le Sisteron ajoute : « Puissent son zèle, sa charité et tant d'éniinentes vertus couvrir ce qu'eût eu de eou|)alile aux yeux de Dieu l'insensibilité, la parcimonie, la tiédeur reliffieuse de tant d'autres ! Puisse-t-iT ne pas gémir un jour, lui, i)our son peuple, pour ])lusieurs Etats ecclésiasti([ues, <le n'avoir donné pour eux que des exemples infructueux, de n'avoir jms toujours A u ses intentions bienlaisautes secondées comme il le désirait, et comme elles auraient dû l'être, dv n'avoir pas toujours trouvé des eoojiérateurs animés comme vous, .Monseigneur, du même saint esprit que
lui. » (TUEI.NEIl, II, 285.)
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seule communauté qui accepte de le loger. L'archevêque de Péi'ouse l'ait de vains ell'orts pour jjlacer chez des religieux le vénérable évèque de Glandèves, M. Hachette des Portes. On lui représente qu'un couvent n'est point un hôpital pour recevoir un vieillard caduc et inlirme. Pourtant ce vieillard, contemporain du cardinal de La Rochefoucauld et du cardinal de Bernis, ancien grand vicaire de M^"^ de Beaumont, ancien visiteur des Carmélites de France, était bien digne d'intérêt. L'évéque de Vaison n'eut pas plus de succès auprès des moines que révèfjue de Glandèves. Dans sa déception, il signilie aux Augustins de Fermo que « leur manque de parole est manil'este et indécent ». Il avait commis la faute de s'absenter de son couvent, dont il trouva la porte fermée à son retour '. C'était une grande imprudence de quitter ainsi son gîte. M. de Mercy, évèque de Luçon, en fit l'expérience comme l'évoque de Yaisori. Après bien des demandes et des recherches, il avait enfin trouvé, à la fin de Jj{)^. un asile chez les Bénédictins de Ravennes. Il avait été charmé de l'accueil fait par ses hôtes. Ces démonstrations dissinuilaient, j)araît-il. h^s véi*ita})les sentiments de cœurs dépourvus d'enthousiasme. Au milieu de l'année 179O, M. de Mercy écrit que les communautés religieuses, sous prétexte qu'elles ont payé une contribution aux Franyais, ne veulent plus recevoir d'émigrés, et qu'à Saint-Vital on veut se débarrasser d<» lui. Entré chez les Bénédictins de Ravennes, on l'avait rcyn, disait-il, « avec l'empressement le plus flatteur et le plus honorable ». Peu à peu, ses lettres signalent le ralentissement dune allection qu'il avait crue profonde et éternelle. Lors(pie l'armée fran- (^•aise menace la Romagne, M. de Mercy juge ])rudent de se retirer à Venise. Quelle fausse manœuvre ! Le Père Abl)é de Saint-Vital et tous les religieux protestent, il est