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LES SOUFFRANCES ET LES VEHTUS DE L EXIL

d'Orange, M. de Tillet, qui ne quitta pas la France, s'était retiré à Provins après la suppression de son siège. Là il avait reproduit, par la peinture, l'aspect de sa ville natale, afin de tromper sa douleur par l'image de la patrie absente. Il se portait fréquemment vers la vallée, vers la colline voisine, falsi Simoeniis ad undam, tournait ses yeux du côté d'Orange, qu'il ne pouvait voir, et envoyait,à travers l'espace, ses bénédictions à ses diocésains, en répétant : Pater sancte, serva eos quos dedisti mihi.

Si telle était, en France même, l'impatience de revoir son troupeau, quelle devait être au dehors l'intensité d'un sentiment qui allait croissant en raison des distances ! Des témoignages multi[)les nous montrent les évêques exilés en correspondance incessante avec leur diocèse, beaucoup de prêtres avec leur paroisse. Les expressions les plus vives, les cris du cœur, l'os meum patet ad vos de saint Paul, des accents qui ne trompent pas, nous redisent à quelle profondeur lA pensée et l'amour de leurs ouailles sont gravés dans leur âme.

Quand donc pourront-ils les revoir? Que de fois la persistante espérance de ces infortunés est venue se heurter à de continuelles déceptions ! Que de fois toutes les prévisions sur la durée de la crise ont été amèrement trompées ! L'évêque de Noyon fixe au mois de juillet 1791 l'époque, dit-il, de « notre délivrance et de l'abominable tyrannie qui pèse sur nous ». M. de Vintimille écrit le 17 décembre 1791 : « Il y a aujourd'hui un an que je quittai Garcassonne. J'étais loin de croire alors que les choses dussent être aussi peu avancées à cette époque, et cette opinion était partagée par bien du monde. » Mais c'est bien tôt, en 1791, pour s'impatienter ainsi. Trois années se passent et l'évêque de Meaux, M. de Polignac, constate avec douleur que « nos malheurs, dit-il, se prolongent audelà du terme que la prudence humaine leur avait assigné ». Voici déjà six années d'exil révolues, et l'arche-

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vèque d'Auch écrit du fond de l'Espagne : « Nous sommes toujours dans l'attente de quelque chose de nouveau qui ne vient jamais. » Rien n'est fatigant comme ces perpétuelles déceptions qui, succédant aux longs espoirs, laissent retomljer l'àme sur elle-même morne et désemjjarée. Cette persistance du malheur abat les plus fermes courages. Vicit mali diiitiirnitas, s'écrie l'évêque de Nevers. Il en résulte une sçrte de scepticisme sur l'issue des événements. « Jusqu'à présent nous sommes des hommes de désir, et voilà tout », dit l'évoque de Vcncc ^. Chateaubriand raconte cette anecdote dans ses Mémoires d outretombe, au sujet des prélats réfugiés en Angleterre : « Deux vieux évoques, qui avaient un faux air de la mort, se promenaient au printemps dans le pai*e de Saint-James. — Monseigneur, disait l'un, croyez-vous que nous soyons en France au mois de juin ? — Mais, Monseigneur, répondit l'autre après avoir mûrement réfléchi, je n'y vois pas d'inconvénient. »

Pourtant qui n'a besoin d'espérer? et quand on est malheureux, l'espérance ne suffit pas, on fait appel aux certitudes. De là ces prophéties toujours renaissantes durant le cours de la Révolution, propliéties très chiires, très détaillées, sur les événements passés, plus vagues sur les événements futurs, souvent démenties par les faits quand elles s'avisaient de préciser, en promettant un sauveur qui n'arrivait point, mais remplacées bientôt par une autre prédiction qui, cette fois, se présentait avec le caractère de l'infaillibilité. « En 1796, dit un exilé, le roi devait être remonté sur son trône; nous sommes en 1797, et ce prince infortuné erre encore dans l'univers... En 1797, nous devions être rétablis dans nos paroisses, faire nos

I. Theixer, I, 329, II, 2î», 233,325. — Bonnf.l, Notice biographique, s,ur E.-L. du Tilk't. — L'évêque de Béziers écrit le 16 juillet 1800 de Florence : « On ne sait que dire, que prévoir. Un instant peut tout finir, tout aussi peut encore se prolonger. »

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