liv. en i:;88. Ci. Abbé Durand, J. F. Perier, p. i
millions d'argent comptant ; il ne donnait rien aux pauvres. » Nous lisons dans les Nouvelles ecclésiastiques quelques accusations du même genre, qu'il faut accepter sous bénéfice d'inventaire à cause de l'hostilité du journal janséniste contre des adversaires déclarés de son parti. Elles nous parlent de « l'avidité » de Lévis-Léran, évêque de Pamiers. EUes dressent le bilan des gras revenus et des maigres aumônes de M. de Barrai, évêque de Troyes, qui est accùsédenecontribuer ni pour l'hôpital, ni pour les écoles. M. de Gicé d'Auxerre est également présenté comme peu libéral. Ses charités, dit le malicieux journal, « n'occasionnent pas de jalousies, car elles sont si secrètes qu'elles sont absolument ignorées, ce qui donne lieu de penser que lui-même ne les connaît pas, et que, par une perfection plus qu'évangélique, ni sa main gauche, ni sa main droite n'en savent rien. » La vigilante gazette assiste à l'ouverture des testaments. Elle compte les rouleaux d'or laissés par M. de Brancas, archevêque d'Aix, par M. de Langle, évêque de Saint-Papoul, deux prélats qui ont souvent mérité ses anathèmes. Elle se scandalise d'une succession qui se chiffre par centaines de mille francs. Mais comment faire partager par le public cette . belle indignation, lorsque le séminaire d'Aix, l'hôpital de Saint-Papoul sont légataires universels et héritent, l'un de 600.000 Hvres, l'autre de Soo.ooo. Les Nouvelles ellesmêmes, tout en regrettant que det argent n'ait point été distribué aux malheureux du vivant de M. de Saint-Papoul, conviennent cependant, d'après l'opinion d'une partie des habitants, « qu'un secours passager n'était pas comparable à un legs qui assure pour toujours une ressource aux pauvres du diocèse * ».
1. Journal de dPArgenson, 6 juillet i;j36. — Nouvelles ecclésiastiques, 1770, p. i9j et suiv. ; 1771, p. 10; injo, p. 43-18 ; 1781, p. i83-i88; 1782, p. 122; 1785, p. 54-36. Ce journal dit de Mgr de Langle : « L'abbé Couturier (supérieur de Saint-Sulpice) l'avait fait évêque. 11 s'imposa la loi de ne donner de pouvoir qu'aux prêtres qui auraient signé le formulaire et la constitution. » Les Nouvelles disent qu'on trouva, à la mort de Mgr de Brancas, « trente rouleaux de cinquante louis chacun, 5oo louis dans un petit coffre-fort, 91.000 livres en autres espèces, outre 20.000 livres de vaisselle, 40.000 livres de mobilier, etc. On croit que le séminaire, que le prélat institue son héritier, aura eu, tous frais déduits, plus de 600.000 livres. Il a laissé 10.000 livres à distribuer dans neuf paroisses désignées et 9.000 livres à partager entre ses domestiques. »
Mais ne parlons point d'avarice avec l'épiscopat de l'ancien régime. Un danger pour lui autrement grand, c'était de faire part de ses richesses à sa parenté; c'était ce souci, cet orgueil du nom, de la famille, dont nous entretenait Talleyrand, qui tendaient à transformer l'évêque en frère, en oncle dévoué aux siens jusqu'à la bourse. On ne demandait pas seulement aux oncles évêques d'user de tout leur crédit (et ils n'y manquaient j)oint *) pour procurer à leurs parents de l'avancement, desplaces etdespénsions. On en voulait encore à lem* argent. Ici les sollicitations, qui pouvaient toujours faire entendre la voix du sang, savaient parfois revêtir une singulière éloquence. Il est souvent question dans les lettres de M™^ de Sévigné, de ce Grignan, oncle de sa fille, avec qui nous avons déjà fait connaissance. Pourquoi ce Grignan si beau, si bon, ne serait-il pas surtout bon oncle? Avec quel cœur de mère, quelle vivacité entraînante, M"'^ de Sévigné lui demande de se faire la providence de sa fille et de son gendre, siirtout de son petit-fils, l'unique héritier de son nom, le jeune marquis de Grignan. Justement la famille, outre ses prodigaKtés ordinaires, venait de se ruiner pour lui équiper une compagnie dans le régiment de son parent, le chevalier de Grignan. On compte pour aider le « jeune capitaine », qui déjà « s'est couvert de gloire », sur deux prélats, les deux frères Grignan, l'un archevêque d'Arles et l'autre évêque de Carcassonne. Pour ce dernier surtout, il est besoin de réchauffer le zèle. M"^« de Sévigné l'accuse d'indifférence, de paresse. «L'amitié de cet oncle, écrit-elle à sa fille, ne va pas toute seule, il y faut de l'entretènement. » Elle s'en charge, et au besoin elle appelle sa fille à son secours. EUe écrit du fond de la Bretagne à la belle M'"® de Grignan : « Je vous remercie de tous les baisers donnés et rendus aux Grignan, jetez-en toujours quelques-uns pour entretenir commerce ; surtout, j'en veux un pour moi toute seule, sur la joue de M. de Carcassonne. » Il paraît que M. de Carcassonne, malgré le baiser, ne s'empressait
I. M. de Boisgelin est très préoccupé dans ses correspondances de la carrière de son frère, qui la fournit d'ailleurs très brillante.
pas d'ouvrir sa bourse. Et pourtant il fallait qu'elle fût bien vide, ou qu'il eût le cœur bien dur, pour résister aux appels de l'ardente solliciteuse, qui lui écrit d'abord pour lui prêcher l'ordre (il en avait grand besoin), parce que « c'est cela seul qui le fera riche et qu'avec cela on suffit atout, et aux devoirs et aux plaisirs, et aux sentiments de son cœur pour son neveu, dont il doit être la ressource;... et puis, ajoute-t-eUe, il me prend un enthousiasme de tendresse pour vous, pour M. de Grignan, pour son fils, pour votre maison, pour ce nom qu'il doit soutenir et auquel je suis inséparablement attachée. J'ajoute que ma douleur la plus sensible, c'est de ne pouvoir plus rien faire pour vous, mais que je l'en. charge, que je demande à Dieu de faire passer tous mes sentiments dans son cœur, afin d'augmenter et de redoubler tous ceux qu'il a déjà. Enfin, ma fille, cette lettre est mieux rangée, quoique écrite impétueusement, et, en la lisant, M. le chevalier en eut les yeux rouges; pour moi, je me blessai si mortellement de ma propre épée, que j'en pleurai de tout mon cœur.» L'épée, admirablement maniée par cette mère si tendre, ne semble pas avoir blessé bien profondément M. de Carcassonne. Il ne répond pas. M'"^ de Sévigné reprend la plume. « Ecrivez aussi, dit-elle à sa fille, ayons toute honte bue ; pour moi, j'ai un front d'airain.» Toute la famille vient à la rescousse et fait le siège du prélat. La marquise lui adresse une lettre dont elle dit : « Pour moi, je répondrais avec tout autre que j'aurais dans quinze jours une lettre de change. » Mais la lettre de change ne vientpas. Toujours le même silence. Alors M"»^ de Sévigné n'y tient plus. « Ma chère bonne, écritelle à sa fille, je suis plus en furie que jamais contre votre Carcassonne. Ah ! mon Dieu, ce n'est pas un homme, c'est une belle et grande machine, où il manque un ressort. S'il avait encore une âme, il aurait été touché de l'état où on lui représentait notre pauvre marquis. » En ne vous répondant pas, «il vous offense beaucoup, et nous et sa maison et lui-même ; mais son âme, s'il en a, est ladre . » Croit-il remplir son devoir en se contentant de prier pour vous, comme « mes fermiers prient pour
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moi ». Ces oncles paternels, qui n'envoyaient X)as d'argent, crurent cependant devoir travailler à la gloire de la maison de Grignan et à la leur, en entreprenant d'ajouter, à leurs frais, d'après un plan tracé par Mansart, une aile au château de Grignan, auquel on travaillait plus ou moins depuis deux cents ans. Malheureuseement, là encore, les fonds firent défaut. Les deux prélats, Louis de Grignan surtout, ne payaient pas. M'^^de Sévigné, les croyant.» en léthargie », les presse, les harangue dans ses lettres, les raille, « l'un, dit-elle, passionné pour ingrate truelle et l'autre contemplant son essence. » Elle peste contre « le bâtiment dégingandé du Garcassonne ». Vains efforts, la bourse était vide ; la « truelle » de M. dé Garcassonne est «restée en l'air» et il manque toujours un étage à son bâtiment. Le prélat n'avait point cependant l'âme ladre comme le lui reprochait la terrible marquise, lui qui bâtissait à la fois en Provence et à Villalier, tout en jetant ailleurs l'argent à pleines mains. Ce qu'il lui eût fallu, comme le lui disait M"^^ de Sévigné, c'est cet esprit d'ordre dont il manquait totalement*. L'évêque de Garcassonne, sans oublier absolument qu'il était Grignan, se souvint qu'il était évêque. Il mérita, par son amour des pauvres et ses charités de toutes sortes, que son nom fût associé à celui de M. de Bezons dans la reconnaissance de son diocèse.
Aucune correspondance ne pouvait nous peindre avec autant de vivacité et d'éloquence que les lettres de M"^^ de Sévigné, les appels de fonds adressés par la parenté aux riches bénéficiers ecclésiastiques. Plusieurs se montrèrent moins sourds à ces demandes que les deux prélats d'Aix et de Garcassonne. Fléchier, sans être un Grignan et un peu parce qu'il ne l'était point, eut six neveux à entretenir dans les armées, dans la marine, dans les collèges, sanscompter les nièces qu'il ne pouvait abandonner. Il n'y songeait point. Fléchier est bon oncle, mais il se garde bien de faire du népotisme aux dépens des pauvres. « Je n'ai
i. Lettres de M">« de SèviciNÉ. — Abel Charpentier, Louis de Grignan, p. 154-137. Dans son testament, M. de Grignan ne légua à peu près rien à sa famille. Ibid. p. 223-229.
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que. peu de bien, écrit-il à ses neveux. Je vous aiderai de mon çiçatit. Servez-vous du temps ^)> Bien d'autres évêques furent ainsi secourables à leurs famiUes pour marier les nièces, soutenir l'orgueil du nom et ce qu'on appelait la maison, équiper au besoin, pour celui qpiien était l'héritier et le chef, pour l'aîné, compagnie et régiment. Sur la fin de l'ancien régime, im prélat dit dans sa correspondance avec assez de désinvolture, citant saint Augustin, saint Bernard, saint Thomas, quelle part on peut faire à sa parenté dans les revenïis d'Eghse. Meilleur oncle que M. de Grignan, il est très porté à la faire grande et il penche vers la solution la plus large. Il avait compté sur une situation nouvelle qui lui eût permis, dit-il, de «marier une nièce, un neveu, payer ses dettes, diminuer mes charges. Tout allait à merveille. Il ne m'en reste plus rien que le rêve. » N'importe, comme il est déjà bien nanti, il a de quoi doter cette nièce, « l'incomparable Eugénie»; il procure 20.000 livres de rente en bénéfices à son neveu, et il écrit encore en 1786 : « Je suis dans un superbe château bien bâti, bien orné, bien meublé qui doit être habité dans la suite par quelque heureux » héritier, « qui ne se souviendra pas de celui qui le lui donne. Nous ne sommes plus, et les générations qui nous remplacent jouissent de ce que nous faisons pour elles avec cette insensibihté itjue nous avons pour nos ancêtres ; c'est la loi des humains ^ ». Voilà un oncle bon pour ses proches , et dont la sollicitude familiale eût ravi M"^^ de Sévigné. Nous pourrions citer d'autres exemples. Evidemment beaucoup d' évêques faisaient une part, part très variable, dans leurs revenus à leur parente; ce qui devait diminuer d'autant le budget des