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Chroniques bordelaises, p. io

l'argent à cette occasion je vendrai tout ce que j'ai. » L'iiôtel-Dieu, l'hôpital général de Nîmes i^çoivent de Fléchier x^lus de 60.000 livres. Il donne également beaucoup aux indigents, aux j)auvres honteux. Dans ses tournées pastorales, il visite les paysans en leur cabanes, s'entretient avec eux des heures entières de leurs besoins, de leurs travaux, de leurs peines, prodigue les secours et les consolations *. La charité de Fénelon est plus connue encore. EUe s'exerça sur un plus grand théâtre, avec des ressources plus grandes et dans des circonstances plus critiques . Sa générosité pour les pauvres , pour les hôpitaux , où il appela les Filles de la charité, était sans bornes. Il visitait lui-même les malades. La guerre luifournit l'occasion de déployer toute sa grandeur d'âme. Le sanglant combat de Malplaquet avait poussé à Cambrai une foule de blessés, de fuyards, tandis que les paysans de la contrée voulant soustraire leurs bestiaux au pillage des troupes ennemies, n'avaient rien trouvé de mieux que de les conduire à la ville et dans le palais même de l'évêque. A un moment, les cours, les jardins furent remplis de bêtes à cornes. C'est là sans doute ce qui a donné Heu à l'anecdote de la vache cherchée toute la nuit par l'archevêque . Fénelon si accueillant pour de pauvres bêtes, se multiplia pour les hommes, pour les blessés, les soignant de ses mains, prodiguant aux soldats et officiers de toute nationalité une bonté, presque une tendresse, quitouchèrentprofondément tous les cœurs. En même temps, il achevait de se ruiner par le grand effort qu'il fallut faire pour soulager tant de misères, et défrayer une table qui réunissait alors jusqu'à cent cinquante convives. Il foiu*nit, en partie, le blé qui empêcha les armées françaises de mourir de faim après le terrible hiver de 1709.

I. Cf. Delacroix, t. II, p. i5i-i58. — En. 1707, le nouvel archevêque et vicelégat d'Avignon, ayant eu tout son avoir et, en particulier, 4oo louis pillés par les corsaires, Fléchier lui écrivit : «Je sais les dépenses excessives qu'on, fait dans un nouvel établissement, surtout quand on vit noblement, et qu'on fait les honneurs d'une ville comme vous les avez faits de la vôtre. Pardonnez-moi si j'ose offrir à votre Excellence, comme son serviteur et son voisin, une. sonunepareille à celle qu'elle a perdue, en attendant Si'elle ait réparé ce dommage et rétabli ses affaires. Ce ne serait point le, ce serait moi qui lui serais obligé, si elle voulait accepter ma bonne volonté, » Le vice-légat, qui était Italien, accepta une ofite faite de si bonne grâce.

On rappelle d'autant plus volontiers ces traditions plusieurs fois séculaires dans l'Eglise de France, qu'elles furent admirablement continuées jusqu'à la Révolution. On a ici l'embarras du choix dans les mille traits de générosité et de bienfaisance que nous apportent les histoires des diocèses. Mgr de Juigné accomplit déjà à Ghâlons ces prodiges decharitéqueParisdevaitadmirerplustard. Pour pouvoir donner davantage, il aune table frugale et un ameublement modeste. Tous les jours, les pauvres viennent à l'évêché chercher leur nourriture. Il se fait indiquer les familles nécessiteuses et il tient à honneur de les visiter lui-même. On l'a vu, l'hiver, la nuit, marcher dans la neige, arriver sans être attendu dans une maison dont on lui a signalé la détresse, et là, parmi les bénédictions et les larmes d'attendrissement, distribuer du pain, du vin et les autres provisions que ce grand seigneur a apportées sous son manteau. Il faut que sa bienfaisance ait été grande pour que le souvenir en soit encore vivant à Ghâlons . Les actions d'éclat n'ont pas manqué à cet apostolat de la charité. Un incendie terrible éclate à Saint-Dizier. A cette nouvelle, l'évêque, qui se trouvait sur un autre point du diocèse, part en toute hâte ; il emprimte à son frère, à ses domestiques même, l'argent dont ils disposent ; il distribue aux victimes lo.ooo francs comme premier secours. Il se prodigue tellement que le bruit coxu*t à Ghâlons qu'il a péri dans les flammes ; on le pleure, on vante ses vertus. La nouvelle est démentie : on s'embrasse, on court à sa rencontre, les larmes coulent de tous les yeux. L'évêque, pensant que ce n'est point le temps de pleurer mais d'agir, lance une lettre pastorale émouvante en faveur des incendiés, et, grâce à des secours provoqués de toutes parts par les ardents appels du pasteur, Saint-Dizier peutrenaître de ses cendres.. Juigné se montrera à Paris tel qu'il est apparu à Ghâlons, augmentant ses aumônes en raison de l'augmentation de ses revenus et de l'étendue des misères, donnant jusqu'à lo.ooooouao.ooofrancsàlafoisàdes pauvres honteux pour relever leurs familles, s'interdisant toute dépense de luxe comme un larcin fait à l'indigence, et répondant à ceux qui lui proposent d'acheter les volumes en tranche dorée de

la bibliothèque de Bourbon : « Des livres couverts d'or, tandis que mes pauvres ne sont couverts que de haillons, ne m'en parlez pas. »

M. de Juigné n'avait fait que marcher sur les traces de son prédécesseur, Christophe de Beaumont. On a dit de ce dernier que sa charité fut « une des gloires du xviii^ siècle ». Le feu ayant détruit une partie de l'Hôtel-Dieu, les malades furent transportés à la cathédrale et à l'archevêché. Christophe de Beaumont venait de gagner un procès lui attribuant, en grande partie, le terrain de l'ancien hôtel de Soissons. Il en fit immédiatement abandon aux hôpitaux*; c'était jdIus de Soo.ooo livres données aux indigents. Aussi, à la nouvelle de sa mort, les vit-on accourir de tous les quartiers de la ville, au nombre de plus de trois miUe, assiéger les portes de l'archevêché, redemander un père, et témoignerpar leurs sanglots de l'étendue de leur perte et de leurs regrets. A son convoi, cinqpiante pauvres, soixante-douze enfants trouvés ouvraient la marche. On comprend les cris des malheureux qiii avaient reçu plus d'un million de leur archevêque, la dernière année de sa vie. On découvrit à la mort de Christophe de Beaumont que plus de mille ecclésiastiques et cinq cents personnes, retirés dans des couvents ou pensions, vivaient du secours du prélat. Si grande était la confiance en sa charité, qu'aux jours où il officiait à Notre-Dame, on ne comptait pas moins de mille indigents réunis dans la cour de l'archevêché pour attendre ses aumônes ^

I. Sur 600.000 livres de rentes qu'avait l'archevêque, 5oo.ooo au moins passaient aux pauvres. « On compte que, la dernière année de sa vie, ils ont eu de lui 1. 100. 000 livres, au moyen des 600.000 livres de son procès gagné, qu'il avait abandonnées pour les hôpitaux. » Bachatjmont, 16 décembre 11781. — Les traits de sa charité sont innombrables. Un jour que l'archevêque se promenait près de Conflans, un vieil ofdcier l'aborde et lui expose son infortune. « Monsieur, lui dit le prélat, je n'ai d'argent ni sur moi ni au château, naais venez, dans huit jours, à l'archevêché et nous pourvoirons à tout. En attendant, voici ma montre, elle a quelque valeur, disposez-en. » Peu de temps après, Christophe de Beaumont, ayant été voir Mesdames de France, fut bien surpris d'entendre Madame Adélaïde lui dire : « Monseigneur l'archevêque, je sais que cette année vous vous êtes plusieurs fois privé de votre montre, en voici une que je vous donne, mais à la condition que vous la garderez. » Voy. P. Regnault, Christophe de Beaumont, t. I, p. 180, 199, 208, 228, 4i3, 483, 495 ; t. II, p. 208, 33o, 334, 416.

a. « Gela a été interrompu par les ordres de la police », dit Barbier, Journal, t. VII, p. 222. — Soulavie, peu favorable à Beaumont, lui rend

A Boulogne, Mgr de Pressy aecomplit des merveilles avec des ressources médiocres. On le voit, à certaines époques de disette, acheter des provisions de riz pour les distribuer aux pauvres, les recevoir lui-même par bandes à la porte de son palais, doter les filles vertueuses, fonder des écoles, des séminaires et même des manufactures, et porter jusqu'à la Guyane, au Maroc, en Terre-Sainte, à Paris, partout où il y a des misères à soulager, les dons de son inépuisable générosité ^ Les malheureux ont im.e large part dans son testament qui établit le séminaire légataire universel. Si grande est la renommée acquise par ime telle conduite que « les Anglais, dit un contemporain, passent la mer pour admirer des vertus nées sur un sol étranger S). L'archevêque de Besançon, M. de Durfort, pratique la libéralité d'un prince. Chaque jour, douze couverts sont mis dans son palais pour les officiers sans ressources de la garnison ; il leur fait servir des aliments gras, quand l'usage le permet aux militaires, pendant qu'il fait maigre. Il recommande d'être large pour ses fermiers, bien qu'il se trouve parfois à court d'argent. Il abandonne à xm. pauvre gentilhomme la résidence du château de Mandeure. Son palais est un heu d'asile, et tel peintre poursuivi pour dettes y trouve un refuge. Quand il oflicie pontificalement, les malheureux de la ville sont rangés sur son passage, du palais archiépiscopal à la cathédrale. Des serviteurs armés de grandes bourses précèdent le prélat et leur distribuent des aumônes qui

cependant témoignage sur ce point. (Mémoires du maréchal de Richelieu, VIII, 211-212). Beaumont; dit-il, dépensait « le tiers de ses revenus... Le reste était distiibue aux pauvres. Ses aumônes s'étendaient jusqu'aux frontières de France et jusqu'aux catholiques irlandais hors du royaume».

1. Le romancier impie, Pigault-Lebrun, raconte cette anecdote : < M. de Partz de Pressy était évêque de Boulogne lorsque j'étudiais chez les Oratoriens de cette ville. Un charretier de l'endroit, nommé Gaboehej perdit son cheval qui le nourrissait lui et sa famille. Il fut trouver son évêque et déplora devant lui la perte qu'il venait de faire. — Combien vaîait votre cheval ? — Cent écus. Monseigneur. — Un tel, donnez cent écus à cet homme. — Mais, Monseigneur, vous donnez tous les jours, il n'y a rien à votre caisse. — Eh bien, donnez-lui un de mes chevaux. — Eh ! Monsei-

fneur, vous n'en avez que deux. — Allons, allons, donnez-lui en un, j'irai pied jusqu'à ce que je puisse en acheter un autre. Cet évêque et M. Duteil, alors curé de Calais, pouvaient servir de modèle à tout le clergé du monde chrétien. » Haigneré, op. cit.. p. 93-99, 200-209, 216. — Dsramb- COURT, p. 3ii, 443.

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