Cf. Clamecy, op. cit., p. i4-i
Immaiiitaire qui marque la fin de l'ancien régime. Au jour de la réintégration du parlement, à laquelle il a pris une si large part en i'j'j5, cent pauvres vieillards viennent s'asseoir à la table qu'on leur a préparée. On leur sert.une poule au riz, avec du pain et du vin. Chacun peut emporter le couvert mis à sa disposition. Quand Montmorency entre dans la salle du festin, tous les vieillards se lèvent saisis de respect devant un si grand seigneur et veulent même se jeter à ses pieds. Le prélat les arrête, les force à s'asseoir, et j)ousse la popularité jusqu'à remettre lui-même le chapeau sur leur tête. Un de ces vieillards, transporté d'émotion et de reconnaissance, — pauvres et riches étaient très sensibles avant 1789, — saisit la main de l'évêque qu'il presse longtemps en l'arrosant de ses larmes. A cette occasion, treize jeunes filles de la ville furent dotées. Montmorency voulut les marier lui-même ; à l'issue de la cérémonie, les nouveaux époux se rendirent à l'hôtel de ville où le prélat leur avait fait préparer un festin à une table de cents couverts \ Ces générosités étaient dans le goût du temps. A la naissance de celle qui devait être Madame Royale, Marie- Antoinette fit célébrer cent mariages pauvres à Notre- Dame. Ils furent bénis par Christophe de Beaumont. Les curés de Paris ^ accompagnèrent en personne les futurs conjoints de leur paroisse respective.
Une sorte de transport sentimental se mêle désormais à l'exercice de la charité et produit parfois des effets surprenants. En 1782, l'abbé de Boismont prêchait un un sermon en faveur de la création d'im hôpital pour les militaires et ecclésiastiques délaissés. Il parla avec tant de succès que la quête faite après le discours rapporta cent cinquante mille francs. Le résultat est extraordinaire, et la sensibilité^ de l'auditoire dut venir en aide à l'élo-
I. Nous devons ces renseignements aune obligeante communication de M. l'abbé Viliemier, doyen du chapitre de Metz.
ceux-ci voulant absolument paraître en étole àla'cérémonieetl'archevêqi]
s'y refusant.
3. Grand était partout l'élan pour les fondations. Dans le diocèse .d'Amiens, Elisabeth de Louvencourt se distingue par sa charité extraordinaire.
4o6 LES ÉVÊQUES ET LA CHARITÉ
quence de l'orateur. Rien de mieux que ce renfort apporté par l'engouement social à la vieille charité chrétienne. Malhem'eusement un divorce tend déjà à s'établir entre la nouvelle philanthropie et la rehgion. Parmi les sociétés qui se fondent, certaines déclarent hautement qu'elles veulent secourir les miséreux, non plus au nom de Dieu, mais au nom de la nature, qu'elles entendent se placer en dehors de toute rehgion positive et des « pratiques superstitieuses ^ ».
Il appartenait aux évêques de réagir contre cette tendance. Sans doute, que la bienfaisance fut excitée par un sentiment chrétien ou simplement par une pensée humanitaire, ils n'avaient qu'à se réjouir du résultat qui tournait en faveur des indigents ; ils savaient d'ailleurs qu'en fait la compassion pour les indigents est sortie de l'Evangile. Mais précisément parce que la charité inspirée par l'amour de Dieu est plus persévérante, plus profonde, qu'elle peut aller jusqu'au don de soi-même, jusqu'à l'amour attendri du pauvre couvert du manteau de Jésus-Christ, il convenait aux évêques de ne pas la laisser sacrifier à une inspiration purement humaine. Les accès de sensibihté passent comme les accès de fièvre. Ce qui reste, c'est ce dévouement inépuisable de la charité chrétienne, qui, à travers les âges, a soulevé le poids de
I. A Besançon, où le christianisme avait prodigué les inventions les plus délicates et les plus ingénieuses d'une chanté sans rivale, il se fondait, en 1788, parmi les principaux personnages de la ville, et sous l'invocation d'un vers comique de Térence transformé en apôtre de l'humanité : homo sum et humani nthil a me aliennm. pnto, une société philanthropique, à l'instar de celles qui commençaient a couvrir la France. Son but était de secourir les malheureux, non plus au nom de Dieu, mais au nom de la nature, non plus au nom de la religion, mais au nom de la philosophie. « Depuis que la philosophie, disaient les fondateurs, a répandu ses lumières dans presque tous les Etats, il s'est élevé de tous côtes des hospices et des sociétés de bienfaisance, les aumônes sont devenues plus abondantes... La société philanthropique n'a rien de commun avec d'autres sociétés dont la bienfaisance est également un des objets, mais dont les formules préliminaires qu'on exige pour y être admis, en éloignent souvent ceux qui regardent ces formules comme puériles et superstitieuses, La société philantropique n'exige pour toute formule qu'une parfaite égalité entre tous ses membres. » Parmi les instijgateurs de cette œuvre destinée à remplacer la charité chrétienne, on remarque avec surprise un vicaire général honoraire, M. de Malllac, six chanoines, les abbés de Falletans, de la Fare et de Desnes, deux prêtres attachés au chapitre. L'es noms des princes de Bauifremont, de Montbarrey et d'une foule de nobles surprennent beaucoup moins. Au bout d'un an, la société comptait plus de cent quarante membres. EUe sombra sous la Révolution. Sauzay, op. cit., t. I, p. 65,66.
nos misères, qui, au xviii^ siècle, comme dans le nôtre, continuait à enfanter des merveilles. Les prélats le comprenaient et, tout en se faisant les promoteurs ardents des œuvres de civilisation et de bienfaisance qui étaient dans les goûts de leur époque, ils ne manquaient pas de ramener la charité à sa source éternelle qui est Dieu et le Dieu de la souffrance.
En 1778, M. de Machault affirme en termes énergiques les devoirs de l'aumône, et marque nettement la différence entre la charité chrétienne et la simple philanthropie. Les évêques rappellent que ce n'est point satisfaire au précepte évangéhque que d'abandonner simplement son superflu, abandon facile à ceux qui nagent dans l'abondance. Ils font mieux que parler, ils prêchent d'exemple. On voit M. de Pavillon, évêque d'Alet, donner aux pauvres 40.000 écus de patrimoine qu'il avait exigés de son frère aîné, vendre un diamant qu'il tenait de sa mère et qui ornait son ostensoir, faire enfin les indigents ses légataires universels *. On voit Gmllaume d'Arche, évêque de Bayonne, se réduire à la pauvreté pour soulager les malheureux etne laisser en héritage qu'un mobilier misérable. Le Camus écrit d'Armand de Béthime, évêque du Puy : « On dit qu'il casse tout son équipage, qu'il ne s'occupe que des visités de son diocèse, qu'il sert tous les jours vingt-deux pauvres à sa table et qu'il donne tous ses biens aux pauvres. » M. de Villeneuve, dont l'ardeuj* généreuse a assuré l'achèvement du bâtiment des incurables conmiencé par son prédécesseur à Montpellier, porte sur lui les marques de son esprit de charité. Un de ses auditeurs ne put s'empêcher de s'écrier un jour : « Il fait beau voir im évêqpie prêcher la pauvreté avec les coudes rapiécés ^ » En un temps où l'esprit public tend à supprimer la mendicité, on voit certains prélats, comme M. Le Normand, évêque d'Evreux, faire distribuer tous les jours im.e aumône 'aux indigents qui se présentent à la porte, et ils étaient souvent plus de cent cinquante.
1. Ses successeurs soutinrent l'hôpital d'Alèt et furent la providence des malheureux. Cf. LasserrEj op. cit., p. 263-235.
2. Cf. Lettres de Le Gamos, p. 294. — Saurel, op. cit., p. 162-152. — Villeneuve donnait annuellement i6.ooo livres, dont 12.000 au séminaire.
4p8 LES ÉVÊQUES ET LA CHARITÉ
Les pages qui précèdent nous les ont montrés en rapports fréquents avec la misère. On pourrait ici iaultiplier les exemples. Une femme, tombée après de longs désordres dans une misère j)i*ofonde, était atteinte d'une maladie si horrible et si répugnante que là supérieure de l'hôpital avait refusé de l'y recevoir ne pouvant se résoudre, disait-elle, à infecter la maison. M. de Cmllé, évêque de.Quimper, blâme la supérieure. Non content de faire entrer la malheureuse à l'hospice, il va fréquemment la voir, la consoler, l'exhorter à la résignation et à la pénitence, n entend enfin sa confession générale et lui administre lui-même les derniers sacrements. Au cours d'une épidémie, les hôpitaux de Tours ne pouvant sufiire à recevoir les malades, M. de Conzié transforme les salles de son palais en dortoirs. Aidé de la sœur supérieure du couvent de la Visitation et de ses domestiques, il soigne les gens qu'il avait recueillis *.
Pour bien montrer que l'assistance du pauvre n'est pas xm. simple passe-temps, et comme un soulagement du riche versant à l'indigent d'une main distraite le tropplein de son abondance, les évêques portent de préférence leur sollicitude vers les hôpitaux où la vie apparaît dans sa triste réalité. Ils ne pouvaient point oublier que leurs prédécesseurs les avaient fondés et entretenus à travers les âges, presque de leurs seules ressources ^. Loin de vouloir interrompre ces traditions glorieuses, nous voyons l'épiscopat duxviii® siècle les continuer avec encore plus d'élan, multiplier les asiles, créer de nouveaux hôpitaux, ou transformer, agrandir les anciens, y introduire les sœurs de Saint-Vincent de Paul, y prodiguer les largesses et y recueillir les bénédictions des malades et des malheureux.
Quand Louis XIV, par l'édit si important de 1662, prescrivit- de bâtir un hôpital « en chaque ville », ce furent les évêques qui se firent, avec les intendants, les exécuteurs