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CHAPITRE NEUVIEME

Les Evoques et le Jansénisme •

I. Causes de la popularité desjanséuistesj malgré leur déclaration . de guerre à la nature humaine. — Grands noms de la secte. — Mais c'est une question de doctrine et non de personnes. — l'Eglise se rangea du côté de la liberté. — Ce qui fit durer la querelle deux cents ans, c'est qu'elle mettait aux prises des esprits opposés, les modéi'és et les rigoristes. — Bossuet se place entre les deux extrêmes. — C'était plus" encore une question de morale que de dogme. — Les jansénistes adversaires de ceux qui paraissaient élargir la voie du ciel. — Conséquences de trop de rigorisme. — Diminution des communions constatée par saint Vincent de Paul. — Exclusion des sacrements au xvin° siècle. — Outre l'appui qu'il trouvait dans une certaine tendance d'esprit, le jansénisme tirait un grand prestige des vertus austères ; des prélats qui lui furent favorables, de la vie chrétienne des familles parlementaires. Exemples. — Mais les parlements se déconsidèrent par leur odieuse intrusion dans l'administration des sacrements. — De plus, à côté des beaux caractères, que de petites passions et de haines! — Portrait des appelants tracé par Massillon. — II. Coup d'œil rapide sur les péripéties de la lutte. Au milieu du xviii^ siècle deux courants dans l'épiscopat, au sujet de l'attitude à prendre à l'égard du jansénisme: les intransigeants et les modérés, les Thêatins et les Feuillants. — Benoît XIV plus modéré que les premiers. — Beaumont tête de fer. — Le jansénisme battu en brèche dans les séminaires. — Grand rôle des Sulpiciens. — Attitude des autres congrégations religieuses, des Universités. — Avec M. de Montazet, archevêque de Lyon) le Jansénisme perd son dernier patron dans l'épiscopat qui a consommé sa ruine. — Du reste, l'attention publique se porte ailleurs. — Le siècle nouveau, lier de la raison, de la nature, du progrès, remplace Dieu par l'homme et le dogme de la déchéance native par le principe de la bonté originelle. — En 1789, les cahiers des trois ordres sont presque muets sur cette question. — Mais le Jansénisme trouve encore des sympathies chez des prêtres et au fond du cœur des légistes, qui vont faire la constitution civile du clergé.

Le Jansénisme tint plus de place encore que le gallicanisme dans la polémique religieuse avant la Révolution.

Quelle longue et douloureuse histoire que celle de cette hérésie! Au débuts elle est accueillie, défendue par des hommes auxquels on ne peut refuser son admiration et dont un au moins, Pascal, fut marqué du sceau du génie. Au xvin« siècle, elle compte encore comme adhérents d'illustres professeurs de l'Université de Paris. Au talent, à la science, se joignent, le plus souvent des habitudes austères et la dignité d'une vie qui commande le respect. Les Jansénistes furent enfin les plus ardents adversaires des Jésuites. En voilà assez pour expliquer leur succès et les éloges qui ne leur ont pas manqué pendant deux siècles.

Leurs défenseurs, séduits par les grands noms du jansénisme, paraissent avoir trop méconnu les motifs qui firent agir l'Eghse. On oublie tout d'abord qu'il s'agit ici d'une question, de doctrine et non de personnes. Les Jansénistes, avec leurs cinq propositions, avec leur système d'une grâce irrésistible ou d'une volonté entraînée par une délectation invincible, ruinaient la liberté qu'ils disaient « exempte dé contrainte », mais non « de la nécessité d'agir ». En proclamant que des commandements de Dieu sont impossibles à des justes, que Jésus- Christ n'est pas mort pour tous les hommes, ils apportaient une restriction arbitraire aux conditions du salut et à l'efficacité de la Rédemption. Etait-il possible que l'Eglise gardât le silence sur des assertions plus ou moins renouvelées de Baius et de Calvin, et qui, même au point de vue de la raison, ruinaient la base de la moralité des actions en supprimant le libre arbitre ? A considérer la controverse, je ne dis pas en théologien, mais en philosophe, il est impossible de ne pas reconnaître qu'elle se rangea du côté du bon sens et de la liberté. Et qu'on ne croie pas que les cinq propositions dissent un simple accident dans l'histoire du Jansénisme. Elles en sont l'âme, elles inspirent ses docteurs pendant deux siècles. A voir avec quelle surveillance jalouse, quelle âpreté vigilante, les Nouçelles ecclésiastiques dénoncent, jusqu'à la Révolution, les traités de théologie qui écartent cette doctrine, il est facile de voir qu'elle tenait à l'essence

même de l'iiérésie et aux entrailles de ses sectateurs. En plein xviii^ siècle, et quelques années à peine avant 1789, on nous parle encore de « ces grâces fortes et victorieuses qui changent et convertissent en tout temps et en toute circonstance les volontés même les plus rebelles * ».

Mais pour qu'une guerre ait duré ainsi deux cents ans, il fallait qu'il y eût entre les combattants une divergence plus profonde qu'un point de doctrine, lequel est rapidement tranché par l'Eglise. Ce qui divisait les adversaires plus encore que les fameuses propositions, c'était une tendance d'esprit opj)6sée. On est frappé, en étudiant de près l'existence des solitaires de Port-Royal et de beaucoup de prélats favorables au jansénisme, de l'austérité de leur vie. Ils sont difficiles pour eux-mêmes avant de l'être pour les autres. Le spectacle des désordres qu'ils ont sous les yeux, confirme l'opinion qu'ils professent sur la corruption de notre nature, sur la gravité de notre déchéance originelle. Au flot montant des vices, ils croient devoir opposer la barrière de principes immuables et d'ime ferme pénitence. De là leur hostilité contre les prôneurs de règles plus faciles et de ce qu'ils appellent la morale relâchée. Aussi Bossuet, comprenant admirablement ce besoin de sévérité pour elles-mêmes et pour les autres qui tourmente certaines âmes, voulut-il, dans l'assemblée de 1700, faire condamner à la fois parle clergé de France, et le rigorisme outré et la casuistique lâche et fantaisiste de certains théologiens. Déjà, quarante ans auparavant, le grand orateur s'écriait dans l'oraison funèbre de Nicolas Cornet : « Deux maladies dangereuses ont affligé de nos jours le corps de l'EgUse : il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié meurtrière, qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité et flatter leur ignorance affectée. Quelques autres, non moins extrêmes, ont tenu les consciences captives sous des rigueui's très injustes. Us ne peuvent supporter

ï. Noaçelles ecclésiastiques, l'j'jo, "p. ^i-^.

aucune faiblesse, ils ti'aînent toujours l'enfer après eux et ne fulminent que des anaitliènes. L'ennemi de notre salut se sert également des uns et des autres, employant la facilité de ceux-là pour rendre le vice aimable et lia. sévérité de ceux-ci pour rendre la vertu odieuse. Quels excès terribles et quelles armes opposées!... O faiblesse de l'esprit humain, sans point, sans consistance, sêras-tu toujours le jouet des extrémités opposées? Ceux qui sont doux deviennent trop lâches, ceux qui sont fermes deviennent trop durs. Accordez-vous, ô docteurs*. » Hélas ! les docteurs ne s'accordent guère, et moins encore les confesseurs.

Ge qui anime encore les deux camps au xviii^ siècle, ce qui alimente les polémiques jusqu'à la Révolution, c'est moins une question de dogme qu'une question de morale ; c'est moins les propositions de Jansénius ou de Quesnel, bien que toujours présentes à l'esprit des Jansénistes, q[ue la conduite à tenir dans l'administration des sacrements. Arnauld avait ouvert avec éclat la discussion dans son livre sur la fréquente communion, qui eut un retentissement extraordinaire. Le problème resta posé, et les Jansénistes continuèrent à exiger fermement des aspirants à la table sainte des épreuves multipUées, de longs délais ; on en vint çà et là à rétabhr les pénitences publiques. Quand on Ut aujourd'hui leurs livres liturgiq[ues et leurs mandements, depuis le Rituel d'Alet jusqu'à la lettre pastorale de Montazet sur l'administration des sacrements, on les voit combattre constamment ceux qui semblent élargir la voie du ciel, que l'Evangile dit étroite, et mettre le salut à bas prix. Ils attaquent les « ténèbres enfantées par le probabilisme » et l'usage fréquent des indulgences, qui leur paraissent dispenser, par des concessions gratuites, de tout effort personnel ; ils ont en horreur les missions qui appellent en masse les fidèles à la table sainte. Il faut entendre les JVouçelles ecclésiastiques re^^vochev, quelques années avant la Révolution, à l'évêque d'Auxerre « de porter les ravages »

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