I. Lettre du 28 février
furent-ils dans leur attitude exempts de reproches? On souffre de voir Pascal nier qu'il soit de Port-Royal, les Jansénistes les j)lus éminents s'enfermer dans les misérables subterfuges du fait et du droit, du silence respectueux, répondre par des restrictions secrètes aux restrictions mentales qu'ils reprochaient aux Jésuites, et les plus honorables parmi leurs ' successeurs du xviii® siècle, tels que Rollin, venir s'échouer aux extravagances des convulsionnaires. Au fond, il manqua aux plus recommandablesde ces hommes l'esprit de soumission à l'Eglise qui s'était prononcée et une vertu bien chrétienne, l'humihté.
Nous n'avons pas l'intention de retracer ici cette fastidieuse querelle. Elle est connue dans ses principaux épisodes. On peut distinguer deux périodes dans l'histoire du jansénisme : la première du livre de Jansénius jusqu'à la bulle Unigenitns, donnée en 1713 par Clément XI ; la deuxième depuis i^iS jusqu'à la fin du xviii® siècle. Dans la première période elle-même, il y a heu de signaler trois époques : la première va jusqu'à la condamnation du hvre de Jansénius par Innocent XI en i663 ; à la seconde se rapportent les contestations élevées sur la distinction du fait et du droit jusqu'à la condamnation définitive du silence respectueux par la bulle Vineam Domini en 1706 ; la troisième est remphe par les discussions que souleva le hvre du P. Quesnel : Réflexions morales sur le Nouveau Testament, jusqu'à sa condamnation par la bulle Unigenitus. Dans la deuxième période, une première époque de I7i3à 1729, est marquée par la condamnation de Quesnel par la bulle Unigenitus, et par l'appel au futur concile. L'appel, dont quatre évêques français donnent l'exemple, envahit comme une contagion les universités, les communautés et les corps rehgieux, une partie du clergé réguher et sécTilier, les cours judiciaires. Le mal se propage à l'étranger. Mais la généralité de l'épiscopattientfermement
à l'enseignement du Saint-Siège et sauve la situation. La seconde époque qui va jusqu'à 1762, date de l'expulsion des Jésuites, est remplie par des conflits entre les deux autorités par rapport aux refus des sacrements. A partir de 1762 jusqu'à la constitution civile du clergé, on peut signaler une troisième phase où le jansénisme, malgré l'expulsion des Jésuites, malgré quatre ou cinq évêques qui lui paraissent favorables, se meurt. C'est surtout de cette dernière époque moins connue que nous avons à j)arler en quelques mots pour montrer l'attitude de l'épiscopat.
On sait que les Réflexions morales sur le Nouçean Testament par le Père Quesnel, furent pour le xviii^ siècle ce qu'avait été pour le xvii« YAngustinns de l'évêque d'Ypres. La buUe Unigenitus, qui les condamna en 1718, fut le champ de bataille sur lequel acceptants et appelants se combattirent avecun acharnement inouï. Les assemblées du clergé de France firent une guerre persévérante, puissante, au jansénisme et finirent par lui infliger une irrémédiable défaite. Les prélats qui se succédèrent au ministère de la feuille contribuèrent aussi très eflicacement à sa ruine par le choix des évêques. Le cardinal Fleury avait presque anéanti le jansénisme en France. Boyer, évêque de Mirepoix, son successeur à la feuille, marcha sur les mêmestraces,maisavecmoinsdeprudence; il est accusé d'avoir compromis parfois, par un excès de zèle, la cause qu'il voulait servir *. Après lui les ministres
I. « Le clergé subit quelque division dans l'affaire de la bulle Unigenitus, branche du jàgisénisme. Des ambitieux s'en emparent. Les Tencin, les Bissy, s'occupaient plus du chapeau de cardinal que du fond de la bulle. Le cardinal de Fleury mit tous ses soins et lit servir tout le poids de l'autorité dont il disposait, à ramener le corps entier du clergé à l'observation de cette bulle. Ce ministre, si modeste pour lui-même, si tempérant dans l'exercice du pouvoir, si réservé en politique, semblait ne retrouver quelque chaleur, j'ai pi-esque dit quelque âcreté, quecontrelejansénisme. Disposant de toutes les grâces du prince, de toute la fortune de l'Eglise, il dut rencontrer peu d'opposition. Il fit, au tant qu'il put, le clergé anti-janséniste.» De Pradt, Les cj^uatre concordats, I, 438-44i- — « Le ministère du cardinal de Fleury avait presque anéanti le jansénisme en France. Les convulsions avaient déjà jeté un grand ridicule sur le parti, les écrivains
le mépris et le silence aux vains efforts de cette faction expirante, tout était fini. L'Eglise et l'Etat auraient joui d'une tranquillité constante. L'évêque de Mirepoix, à force de zèle et de dureté, a su ranimer les cendres éteintes du jansénisme ; il a été la cause et l'occasion de la protection que
de la feuille sont plus modérés, et c'est son successeur dans ces fonctions, le cardinal de La Rochefoucauld, qui, à rassemblée de 1^55, est à la tête des dix-sept évêques tolérants, que l'opinion opposa aux seize prélats intolérants. « Nous sommes tous d'accord sur les j)rincipes, écrivait Mgr de La Motte, évêque d'Amiens. » Tous étaient déterminés à dénier les sacrements à quiconque rejetait la constitution ; mais ils se divisaient sur la notoriété du fait constatant la révolte et autorisant le refus public du viatique . L'opinion se mêla de ce différend et baptisa du nom de Feuillants les prélats qui suivaient les inspirations de La Rochefoucauld, ministre de la feuille. Les évêques plus rigoureuxfurentappelés Théatins, dunomdeBoyer,évêque de Mirepoix et ancien Théatin, auquel ils devaient leur nomination. L'assemblée divisée prit le parti d'en référer au pape. La bulle de Benoît XtV parut trop modérée aux Théatins aveclesquels marchaient Christophe deBeaumont, archevêque de Paris, et La Motte, évêque d'Amiens. M. de Pressy, évêque de Boulogne, contribua puissamment, par un savant rapport, à ramener l'unité de vue et de conduite parmi le clergé dans l'assemblée de 1760. « En suivant la route tracée par l'encychque, disait M. de Pressy, on ne pèche ni par défaut, ni par excès ; on n'est ni trop indulgent, ni trop rigide. On n'expose ni le plus auguste sacrement à une profanation scandaleuse, en le donnant à des réfractaires, ni les personnes auxquelles il ne doit pas être refusé publiquement à une diflFamation injuste. » Ce grave incident de l'assemblée de 1755 était important à connaître, parce qu'il nous montre les évêques de France, dans leur lutte contre le jansénisme, les uns plus sévères, plus inflexibles, jdIus inexorables, les autres plus tolérants, amoureux de la paix et prêts à faire toutes les concessions compatibles avec les principes. Parmi les premiers, le lecteur a déjà nommé Beaumont, archevêque de Paris. Caractère indomptable dans un siècle où trop de fronts s'inclinent devant la faveur et l'opinion triomphante ; âme
paraissaient lui accorder les parlements. En un mot, le parti a repris toutes ses forces. N'aurait-il pas été plus sage de le laisser expirer dans une agonie lente ? » Mémoires de Bbrnis, 1, 83.
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haute, désintéressée, que nul dans sa vie d'éternels com- Lats ,ne soupçonna de partir en guerre pour d'autres intérêts que ceux de la foi. Mais il semble que ce prélat eut l'excès de ses qualités, qu'il lui manqua, pour gagner les cœurs, l'amour de la paix et un peu de cet esprit de conciliation, qui souvent est non faiblesse mais clairvoyance, et dont Benoit XIV lui donna l'exemple dans son encyclique ^ On a beau prendre pour deyise : Impaçidum ferient ruinœ ; encore faut-il éviter de multiplier les ruines pour le plaisir de faire bonne contenance sous l' avalanche. Les contemporains, les admirateurs de Beaumont le flattaient en l'appelant Athanase français, bien que sa résistance opiniâtre àl'écœurante ingérence du parlement dans les choses de la foi, ait fait de lui le plus ardent apôtre de la liberté rehgieuse au xvin« siècle. Un jour, au fort de la lutte entre le clergé et les parlements, M™^ de Pompadour, voyant Louis XV très irrité, lui demanda : « Qu'avez-vous donc? — Les grandes robes (les magistrats) et le clergé, répondit le roi, sont toujours aux couteaux tirés. Ils me désolent par leurs querelles, maisjedétestebienplusles grandes robes. Mon clergé au fond m'est attaché et fidèle, les autres voudraient me mettre en tutelle. — La fermeté, disait la marquise,peut seule les réduire . — Robert de Saint- Vincent , reprenait le roi, est un boute-feu que je voudrais pouvoir exiler, mais ce sera un train terrible. D'un autre côté, Varcheçêqne est une tête de fer qui cherche quei^elle ^ »
I. Dans les lettres adressées par Benoit XIV au chanoine Pegçi et publiées par le docteur Kraus, on lit ce passasse : « Dans votre lettre, écrit le pape, vous nous avez exposé vos sages réflexions sur les questions de la grâce. Nous vous dirons les nôtres et les voici : Toutes les disputes disparaîtraient si un des partis adverses cessait de s'en occuper, mais tant que les deux s'en occuperont, la discussion durera, au grand préjudice de la charité chrétienne et aussi de la république des lettres, car on voit s'absorber uniquement en elle des esprits qui pourraient faire en d'autres matières les progrès les plus importants.» Bossuet, dans la lettre adressée au maréchal de Bellefonds, où il affirmait l'existence des cinq propositions dans le livre de Jansénius, ajoutait : « Comme la chose était à un point qu'on ne pouvait pas pousser à toute rigueur la signature du formulaire, sans causer de grands désordres et sans faire un schisme, l'Eglise a fait selon sa prudence d'accommoder cette affaire, et de supporter par charité et condescendance les scrupules que de saints évêques (Pavillon, évêque d'AIet, Caulet, évêquedePamiers,Buzen val, évêque de Beau vais, Amauld, évêque d'Angers), et des prêtres, d'ailleurs attachés à l'Eglise, ont eus sur le fait. »
. 2. Mémoires de M"^ duHAUSSEï, collection Barrière, t. III, p. 52.— Bernis , dont le lecteur pourra ne-pas prendre les appréciations comme règle de ses jugements, dit: « Les billets de confession f que Beaumont faisait exiger des mourants) avaient excité une grande fermentation dans la capitale et une
L'ingérence des j)arlements dans l'administration des sacrements devait s'user par ses excès mêmes, et la marche tracée par Benoît XIV allait être adoptée ]Dar la très grande majorité des évêques, qui se montrent déplus en plus conciliants à mesure qu'on approche de la Révolution et ramènent les esprits vers l'unité. Nous assistons à la défaite progressive et définitive du jansénisme.
L'enseignement contribua puissamment à ce résultat. Le plus sûr moyen d'éclaircir les rangs des Jansénistes et d'éteindre peu à peu les sympathies qu'ils pouvaient avoir dans le clergé, c'était d'élever les séminaristes dans des idées opposées à leurs doctrines. Une congrégation entre toutes se chargea de cette mission, et mérita par son opposition séculaire à Jansénius les anathèmes de ses partisans, depuis Saint-Simon jusqu'au dernier rédacteur des Nouçelles ecclésiastiques, c'est la congrégation de Saint-Sulpice. A voir avec quelle âpreté, quelle persévérance ce journal dénonce, jusqu'à la fin de l'ancien régime, l'enseignemement des Sulpiciens et les évêques qui leur confient leurs séminaires, il est impossible de ne point reconnaître qu'ils furent, par la direction donnée aux générations nouvelles qui entraient dans la cléricature, les principaux artisans de la défaite du jansénisme *. Les Lazaristes partagent avec les Sulpiciens, mais dans des proportions moindres, l'hostilité des Jansénistes. Ceux-ci n'avaient jamais pardonné à Vincent de Paul de n'avoir point été des leurs. Les disciples du saint, ayant gardé son esprit et ses sentiments, furent regardés jusqu'à la fin comme des ennemis. Ils avaient aux yeux des Jansénistes le double tort de donner dans leurs sémi-
lîlus grande dans les parlements. La rigueur d'une discipline toute nouvelle en celte matière, et qui privait des sacrements ceux qui ne s'y soumettaient pas, n-était ni nécessaire ni admissible . Il était imiirudent de chercher à établir une inquisition si rigoureuse et dont les moindres suites étaient le scandale public et le murmure.général... L'archevêque de Paris, en faisant ôter au parlement la surintendance de l'hôpital général, arma tout ce grand corps contre lui. » Bcrnis, parlant d'une entrevue avec Beaumont, pour affaire de jansénisme, dit qu'il se heurta à « son intlexibilité... Gomme il me parlait sans cesse de sa conscience qui lui défendait de se prêter à aucun tempérament, il m'est échaiipé de lui dire que sa conscience était une lanterne sourdc.qui n'éclairait que lui ». Alémoii-es de Bernis, 1, 3i8, II, 56.
1. Cf. Nouvelles ecclésiastiques : 1750, p. 4ij 4^ i 1781, p. 195-196; 1788, p. 142, 167; 1584, p. 142; 1785, p., i38; ijSti, p. lOD, loô ; 1389 p. io5, 172-, ijgo, p. 61, 62, i3i), i4o. .
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naires un enseignement contraire aux maximes de la secte, et d'apporter dans leurs missions des facilités et une indulgence qu'elle continuait à condamner \
Les Universités elles-mêmes ne procuraient pas grande satisfaction. Bien loin était le temps où la Faculté de Paris résistait à la bulle Unigenitus. N'avait-on pas vu ses docteurs approuver en masse les Actes de l'Assemblée du clergé de 1765? Il avait fallu l'intervention du parlement et du comte de Saint-Florentin pour les empêcher de rendre cette adhésion publique. Dans son courroux, la gazette janséniste décoche à cette institution séculaire l'épithète de vieille carcasse. Ces injures n'étaient point faites pour la convertir. Pendant la Révolution, tous les professeurs de Sorbonne et de Navarre refusèrent le serment à la constitution civile du clergé, aussi bien que tous les professeurs des séminaires. Comment compter sur le maintien des bons principes eu province quand ils succombent dans la capitale ? L'Université de Toulouse fait gémir par son molénisme la gazette janséniste. Celle de Poitiers, qui avait, toujours fait mie guerre acharnée aux Jésuites, voit son influence annihilée par l' évoque, le terrible Beaupoil de Sainte-Aidaire, qui soustrait à son enseignement presque toute la jeunesse ecclésiastique. Dans cette déroute, les Jansénistes comptent, du moins, des sympathies et des concours chez les Oratoriens, les Dominicains, les Doctrinaires. Et encore que de désertions dans ces congrégations où à peine la petite minorité leur reste fidèle" ! Pour comble de malheur, les manuels de plus en plus répandus dans les séminaires échaj)paient complètement à la tradition janséniste. Un disciple de Jansénius ne pouvait parler, sans se voiler la face, de Collet, de Tournely, de la théologie de Poitiers, de la théologie de Rouen, et même des conférences d'Angers. Toutes ses sympathies étaient pour la théologie de Lyon que l'Oratorien Valla venait de pubher, en 1784, sous le patronage de M. de Montazet. A l'action si jDuis-