CHAPITRE PREMIER Choix des évêques et des cardinaux
Une épreuve terrible attend l'épiscopat. — Comment il était préparé à l'affronter. Ses qualités morales, — I. Le choix des évêques est meilleur, durant les 150 ans qui précèdent la Révolution, que ne pourraient le faire craindre les ambitions de famille et les intrigues de cour. — Le pouvoir qui nomme a conscience de sa responsabilité. — II. Grands abus légués par le XVI" siècle. — Evêchés donnés à des laïcs, à des enfants. — Appétits des maisons de Bourbon et de Lorraine. — Evêques qui ne sont pas dans les ordres. — Evêchés héréditaires. — Habitudes séculières et humeur belliqueuse de tels évoques. — Les « prélats de l'Eglise militante » sous Richelieu. — III. Le concile de Trente veut réformer. — Les nominations épiscopales de Richelieu. — Vincent de Paul au conseil de conscience. — Les choix peu scrupuleux de Mazarin. — Ils sont meilleurs avec Louis XIV. — Tenue ecclésiastique.
— Quand tomba la barbe, la moustache? — Les Jésuites confesseurs du roi, transformés en ministres . — Les Pères La Chaise et Le Tellier chargés de la feuille. — Les nominations du régent. — IV. Liberté d'allures laissée aux cardinaux qui sont princes moitié ecclésiastiques, moitié civils. — Maisons princières qui poussent les enfants à la pourpre pour leur faire une grande situation. — Un cardinal de Guise, non engagé dans les ordres, qui se marie pour sauver le duché de Lorraine. — Les cardinaux sous Louis XIV et Louis XV. — Impression qu'ils font sur Rome par leur pouvoir et leur opulence. — Les derniers cardinaux d'ancien régime. — V. Les ministres de la feuille au XVIIlo siècle. — Bons choix faits par le cardinal Fleury, aidé du supérieur de Saint-Sulpice.
— Son successeur à la feuille, Boyer, évoque de Mirepoix, continue ces traditions avec plus de raideur. — Après Boyer, vient le cardinal de la -Rochefoucauld, plus conciliant, mais très digne. — La feuille passe ensuite aux mains indignes de Jarente, évêque d'Orléans. — Ses succès-
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seurs, le cardinal de la Rochc-Aymon, Marbcuf, évèque d'Autun, sorit bons, quoique très attaqués. — Excellents choix de Mgr de Pompignaii, dernier ministre de la feuille. — VI. Les ministres de la feuille depuis 150 ans, ont fait généralement les nominations épiscopales ayec conscience. — Mais des cxcepl"ions regrettables, des scandales partiels provoquent des attaques contre la feuille en 1789.
Jamais, dans le cours de sa longue histoire, l'épiscopat des Gaules n'avait traversé une crise pareille à celle que fit éclater la Révolution. Ni l'invasion des barbares, ni les siècles de fer du moyen âge, ni la tempête du protestantisme, ne nous présentent cette catastrophe immense et soudaine dans laquelle parut sombrer, avec la royauté nationale, avec la fortune, la situation sociale et politique de l'Eglise de France, l'unité religieuse ellemême. On pouvait se demander comment des hommes attachés à leur roi par les liens les plus tendres et les plus forts, accueilleraient la transformation profonde qui allait s'opérer dans la constitution ; comment des prélats élevés dans les principes gallicans, dans le respect de la déclaration de 1682, se conduiraient dans une lutte où il s'agissait de séparer presque complètement la France de Rome ; comment de grands seigneurs entourés d'hommages, bercés dans le luxe et l'opulence, supporteraient la persécution, l'exil et la misère. Un tel sujet, intéressant en tout temps, emprunte aux circonstances présentes, aux débats qui s'agitent avec passion autour de nous, une véritable actualité.
Avant de montrer les évêques de l'ancien régime aux prises avec la terrible épreuve qui les attend, il convient de se demander comment ils y étaient préparés. Dans ce but, faisons avec eux connaissance plus intime. Nous savons tout l'éclat, toutes les pompes de leur situation séculière. Nobles, riches, souvent princes, ducsj comtes, barons de leur ville épiscopale, présidents des assemblées diocésaines ou provinciales, des pays d'Etat, au besoin adminis-
CaOIX DES EVEQUÉS 7
trateurs civils et promoteurs de toutes les mesures favorables au bien-être de leurs peuples, admis près du cœur et de la personne du roi, ils nous sont apparus avec un prestige temporel, une illustration de race, avec des dignités humaines, avec un rôle politique et social dont on chercherait en vain la trace dans l'épiscopat français de notre époque *• Enfin l'étude de leur administration diocésaine nous a montré plus particulièrement en eux l'évêque.
Après les avoir regardes en quelque sorte par le dehors, il s'agirait maintenant de les observer de plus près, de nous demander ce qu'ils étaient comme hommes, comme prêtres, quelles étaient leurs vertus, leur valeur morale, avec quelle dignité de vie, quelle force de caractère ils allaient affronter la grande crise qui se prépare.
Peut-on aborder un pareil sujet sans crainte ? Le recrutement k peu près exclusif des évêques dans la noblesse, les compétitions des familles, ardentes à pousser leurs membres dans les grandes situations ecclésiastiques, ne font-ils point redouter des ordinations et des promotions aux plus hautes charges sans vocation véritable. Il n'était pas facile, même au roi de France, do suivre les impulsions de sa conscience au milieu du tourbillon d'intrigues qui s'agitaient autour de lui. Il fallait savoir la vérité, ce qui ne fut jamais aisé aux princes ; il fallait ensuite résister à un véritable assaut de recommandations, de protections venant de toutes parts. Qu'on
l. Voyez notre ouvrage : V Ancien Clergé de France. Les évêques avant la Révolution. Uii beau volume in-8 de 523 pages. Prix 6 fr. — Librairie Lccorfre, 90 rue Bonaparte, Paris.
se figure ce monde de la cour où ministres, maréchaux, grand-maître, grand-chambellan, gentilshommes de la chambre, capitaines des gardes du corps, dames d'honneur, dames du palais et princesses, parfois maîtresses royales, avaient un candidat à pousser aux premières dignités de l'Eglise ; qu'on se représente ce siècle si différent du nôtre, où l'esprit public avait des tolérances qu'on ne lui ferait point accepter aujourd'hui, où un Dubois pouvait s'emparer du siège de Fénelon et du chapeau de cardinal, où l'affaire du collier était possible, où Louis XVI est amené à prendre pour premier ministre ce Loménie de Brienne qu'il méprise, et on comprendra à travers quel réseau d'inextricables difficultés devait se mouvoir le ministre des nominations ecclésiastiques.
Saint-Simon a raconté d'une façon piquante les compétitions qui s'élevèrent au dix-septième siècle entre l'abbé de Bouillon et l'abbé Le Tellier, le premier poussé par son oncle, Turenne, l'autre par son père et son frère. Le Tellier et Louvois^ Voilà un Le Tellier coad-
1. L'abbé Le Tellier, grâce à l'appui de sa famille, obtient, àyingtsept ans la coadjutorerie de Reims, a M. de Turenne, qui n'aimait pas M. de Louvois ni guère mieux M. Le Tellier, en fut piqué au dernier •point. C'était de plus «n morceau unique qu'il convoitait poui* son neveu, qui déjà plein d'ambition fut ennuyé de se le voir ôtei', et par l'abbé Le Tellier. » Turenne apporta dans cette affaire « l'attachement extrême qu'il eut pour les grandeurs et les distinctions de sa maison qui, toute sa vie, le conduisit et fut sa passion dominante. » Il avait recommandé chaudement l'abbé de Bouillon à M. de Péréfixe, archevêque de Paris. Pour le dédommager du triomphe de Le Tellier à Reims, « ils imaginèrent la coadjutorerie de Paris et, avec les avances d'amitié intime qu'ils avaient avec M. de Péréfixe, ils le lui persuadèrent si bien et sitôt qu'il ne le désira pas moins passionnément qu'eux. » Péréfixe s'en ouvrit au roi. « M. de Turenne vint au secours qui s'y mit tout entier comme pour un coup de partie. Le roi, dans l'embarras du refus à M. de Péréfixe qu'il aimait et qu'il considérait fort, et encore plus à M. de Turenne dans la posture où il était, et qui était pourtant résolu de ne hasarder pas de faire un second coadjuteur de Retz, en sortit par proposer à M. de Turenne sa nomination au cardinalat uu lieu de la coadjutorie, et se trouva heureux et obligé à M. de Turenne de ce qu'il voulut bien l'accepter. » (Saint-Simon, Mémoires, éd. in-12, t. I, p. 373-375.)
juteur de Reims à vingt-sept ans, grâce à la protection des siens ; voilà l'abbé de Bouillon cardinal à vingt-six ans, parce qu'il est le neveu de Turenne, et parce que Louis XIV aime mieux en faire un cardinal qu'un coadjuteur de Paris, craignant de préparer un nouveau Retz. Plusieurs fois, dans la suite et au dix-huitième siècle, des ambitions de famille engagèrent dans la carrière et les honneurs ecclésiastiques des sujets qui auraient dû rester dans le monde.
Malgré tant d'interventions intéressées et aveugles, tant de cabales des courtisans, tant d'indulgence dans l'opinion, tant de causes de relâchement, tant d'éc\ieils et tant d'obstacles semés sur les pas des ministres de la feuille, l'épiscopat français était à la veille de la Révolution, bien plus régulier, bien plus recommandable qu'on ne le pense généralement et que ne l'ont dit la plupart des historiens. L'on juge des évêques de 1789 par les scandales d'un Jarente, d'un Brienne, d'un Rohan, d'un Talleyrand ; mais il y aurait complète injustice à généraliser. Aii fond, l'histoire des nominations épiscopales durant les cent cinquante ans qui précèdent la Révolution, nous montre les rois de France et leurs conseillers résolus, à travers quelques défaillsinces malheureuses, à n'ouvrir les portes de l'épiscopat qu'à des sujets capables d'en remplir les devoirs. Ici la charge était trop importante, le malheur d'y appeler un indigne trop irréparable, pour que des princes chrétiens fissent leurs choix sans discernement. A défaut de religion, l'esprit politique et le sens administratif leur eussent imposé la prudence.
Le XVP siècle avait légué de grands abus à l'Eglise de France. Henri IV ne craignait pas de livrer évêchés et abbayes aux seigneurs et aux magistrats de son parti. Grillon seul tenait deux archevêchés, trois évêchés et une abbaye. Le protestant Sully jouissait de quatre abbayes.
Le moyen âge avait vu des évêchés donnés en douaire et constituer la dot des femmes. Le XVP siècle, \n première moitié du XVIP nous montrent des enfants pourvus d' évêchés. Les maisons de Lorraine et de Bourbon se faisaient adjuger les plus beaux sièges. On a de la peine à compter, par exemple, les évêchés et les abbayes accumulés simultanément sur la tête du cardinal Jean V ^
1. En 1501, Jean V de Lorraine, sxgé de quatre ans, obtint d'Alexandre VI des bulles de coadjuteur de son grand oncle, Henri de Lorraine-Vaudemont, évêque de Metz, à condition de n'exercer ses pouvoirs qu'à sa' ■vingtième année. L'oncle étant mort en 1505, le iiereu prend, en 1508, possession de cet évéché. Il s'en démet en 1529, en faveur de Nicolas de Lorraine, son neveu, enfant de quatre ans, se réservant d'y rentrer en cas d'abdication de son successeur. De fait, Nicolas, qui avait pris possession de son siège à sa vingtième année, abdique, eu 1548, pour se marier et devient duc de Mercœur. Alors Jean de Lorraine, son oncle, reprend l'administration de l'église de Metz et la garde jusqu'à sa mort. A l'évèché de Metz, Jean de Lorraine, nommé cardinal par Léon X en 15Î8, ajoute successivement ou possède simultanément plusieurs évêchés et abbayes. Nous le voyons administrateur de l'évèché de Toul en 1517, de Térouanne en 1518, fait cardinal par Léon X la même année. Il obtient l'archevêché de Narbonnc en 1520, les évêchés de Valence et de Die en 1521, qu'il n'a plus^ en 152't. Il a l'évèché de Verdun de 1523 à 1544. Postulé en 1524 pour Î6 siège de Luçon, il en obtient les bulles, mais n'en prend pas possesion, car il le cède en 1525 à Louis de Bourbon. En 1533, il reçoit l'archevêché de Reims, en 1535 l'évèché d'Albi, en 1537 l'archevêché de Lyon. Il garde ces deux derniers le reste de sa vie avec l'évèché d'Agen, qu'il obtint en 1541, et celui de Nantes qui lui fut accordé en 1542. — Les évêchésne suffisaienlpas à ce privilégié II lui fallait des abbayes. Jean V eut, dès sa jeunesse, l'abbaye de Gorze qu'il céda à son neveu, de Fécamp en 1523, de Cluny dont il fut pi'emier abbé commendataire en 1529, de St-Jean de Laon en 1533, (il la garda
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de Lorraine. II semble que les plus riches bénéfices du royaume n'aient d'autre destination que d'alimenter son opulence. Son neveu, le fameux cardinal Charles de Lorraine, frère du duc François de Guise, trouve des abbayes dans son berceau, est archevêque de Reims à quatorze ans, cardinal à vingt-trois. En 1610, Louis III de Lorraine, cardinal de Guise, archevêque de Reims, ne peut sacrer Louis XIII parce qu'il n'est que sous-diacre. Quelques années plus tard, en 1629, Henri III de Lorraine-Guise est nommé à quinze ans archevêque de Reims. En 1616, à peine âgé de deux ans, il a hérité de son oncle, le cardinal de Joyeuse, de six abbayes dont le pape a dû confier l'administration à BéruUe, supérieur de l'Oratoire. En 1629, la mort de son frère aîné et de son père, en le faisant duc de Guise, permet à cet étrange évêquej qui n'était pas entré dans les ordres, d'abandonner la carrière ecclésiastique qu'il détestait. Alors commence pour lui une vie d'aventures héroïques et galantes. Beau, chevaleresque, entreprenant, téméraire, véritable portrait, dit Madame de Motteville, des anciens paladins, on le voit guerroyer en tout pays, conquérir et perdre le royaume de Naples, lutter pour et contre Mazarin, faire cent folies, finir par être grand-chambellan et donner un carrousel qui fit sensation.
A la mort de. Charles de Lorraine, les chanoines de Metz ne craignirent pas de porter leur vote sur un endeux ans), de St-GermerT'cn 1536, de St-Médàrd de Soissons en 1536 (il s'en démit en 1540). de Marmoutiers, en 1539, dont il fut premier abbé commendataire et qu'il garda jusqu'à sa mort avec quelques autres, telles que les abbayes de Sainl-Ouen de Rouen et de Saint-Mansuy-les-Toul. — Cf. Fisquet, /rt France pontificale, diocèse de Reims. Jean Y de Lorraine se démit; >\n. 1538, de l'archevêché de Reims en faveur de Charles de Lorraine, son neveu. Malgré ces immenses revenus, qui mettaient en quelque sorte à contribution toute la France ecclésiastique, Jean Y avait des dettes, si grandes étaient ses prodigalités. On s'étonne que les papes Léon X, Clément VII et Paul III aient autorisé de tels abus par leurs bulles sans lesquelles une telle accumulation de bénéfices eût été impossible.
fant de six ans, Henri de Bourbon, filis naturel de Henri IV et de la marquise de Verneuil. Henri ÎV les remercia de ce « service signalé. » Cet Henri de Bourbon, simple clerc tonsuré, évêque de Bossuet, jouira à Paris durant quarante ans des revenus d'une église qu'il ne vit jamais et qu'il administra par ses suffragants. Richelieu pouvait donc dire avec vérité dans sa harangue aux Etats de 1614 : « Les bénéfices demeurent promis à des enfants qui, au comble de leur mérite et de leur âge, n'oseraient peut-être penser à parvenir aux honneurs qu'on leur a donnés au berceau. »
Les maisons princières ne sont pas les seules à abuser de leur puissance pour piller l'Eglise ; toutes les races nobles veulent avoir leur part et se l'adjugent aussi grande que leur crédit. Des évêchés deviennent en quelque sorte héréditaires pendant un demi-siècle, pendant un siècle, dans les mêmes familles. Nous avons vu les Gondi se transmettre celui de Paris, les Bonzi celui de Béziers, les Sourdis celui de Mallezais, les Richelieu celui de Luçon. Comme il faut, à chaque génération nouvelle, fournir un titulaire pour tenir cet espèce dé patrimoine sacré i, on s'expose à pousser a l'épiscopat des hommes sans vocation et à faire monter un Retz sur le siège de Paris. Richelieu est nommé évêque de Luçon sans être encore sous-diacre, sans avoir fait d'études théologiques. Il commence par prendre l'évêché, le reste viendra après.
Il ne faut point oublier ici, en présence de tels faits, la distinction théologique entre l'ordre et la juridiction. On pouvait être évêque, c'est-à-dire posséder la juridiction épiscopale d'un diocèse, sans avoir reçu la plénitude du sacerdoce que donne le sacre, sans même être entré
1. L'évêché de Troyes est donné au petit Viguier, âgé de dix ans, dont la maman administre le temporel du diocèse. D'Avenel, Richelieu et la monarchie absolue, ti III, p. 322.
dans les ordres majeurs. De là le titre d'éVêque que nous voyons à cette époque conféré parfois à de simples clercs, presque à des enfants. Les papes avaient beau stipuler dans les bulles qu'ils ne pourraient exercer le gouvernement que plus tard, lorsque ces prélats improvisés auraient l'âge et les qualités voulues, ce n'en était pas moins un abus étrange que dé faire porter les nominations épiscopales sur des imberbes, qui pouvaient abandonner la carrière sous prétexte qu'ils n'étaient pas engagés dans les ordres. *
On devine que les sujets promus dans des vues humaines aux premières dignités, sans vocation, sans vertus, affligèrent plus d'une fois l'Eglise par leur conduite. Il ne fallait pas leur demander, ni parfois à leurs confrères, ce qu'on appelle la tenue ecclésiastique. Camus, évêque de Belley, adressa un jour en chaire cette remontrance aux prélats ses collègues : « Avons-nous pudeur de paraître par notre tonsure, cette couronne cléricale que l'on porte si peu et qui rappelle la couronne d'épines, les sacrés esclaves du Rédempteur ? Quoi ! nous sommes si rigoureux là dessus en nos petits clercs, choristes ou novices, et si relâchés en notre regard ! Pour les habits, c'est de même — Je vous parle à vous, messieurs les prélats, que dis-je ! mais à moi-même qui prêche. Que faisons-nous avec ces habits laïques, où sont nos soutanes, nos camails violets... ? Le port de la croix d'or, combien est-il, je n'ose dire négligé, mais délaissé par plusieurs, de peur d'être, ce semble, reconnus parmi les gens de dévotion. » ~
1. M. de Bourbon- Verneuil, après avoir été titulaire de l'évêché de Metz pendant quarante ans (1612-1652), s'en démet pour épouser la nièce du duc de Sully. — M. de Savoie-Nemours, archevêque de Reims (1651- 1657), épouse mademoiselle de Longueville, renonçant à l'état ecclésiastique et échaîigeant la crosse contre l'épée.
2. Camus, Homélie des désordres des trois ordres, 1615, in-S", p. 24.
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Il fallait chercher quelques uns de ces prélats non parmi les gens de dévotion, mais parmi les gens de guerre. Les luttes du protestantisme avaient réveillé chez plusieurs l'humeur belliqueuse de leurs prédécesseurs du moyen âge. La ligue les trouva plus d'une fois dans les rangs des combattants. Comment exiger, en particulier, des princes de Lorraine, engagés souvent malgré eux dans l'Eglise, de contenir l'ardeur guerrière de leur race. Louis III de Lorraine, cardinal de Guise, archevêque de Reims, a un procès avec Charles de Gonzague, duc de Nevers. Fatigué des lenteurs de la procédure, il propose à ce dernier de vider la querelle l'épée à la main. Les deux adversaires étaient déjà sur le terrain quand ils furent arrêtés. Cet étrange archevêque de Reims qui n'était que sous-diacre, se dédommagea en allant faire avec ses troupes le siège de St-Jean d'Angely, où il jSt éclater sa bouillante bravoure. On n'est pas peu étonné de voir Richelieu mettre des cardinaux, des archevêques, un La Vallette, un Sourdis, à la tête de ses armées de terre et de mer, demander aux évêques de Montpellier, Nîmes, Albi et autres, de conduire à la guerre contre les Espagnols les contingents de leur diocèse 1- Richelieu les appelait les prélats de l'Eglise militante.
1. Richelieu réj)ondait aux représentations du pape « que les cardinaux devaient contribuer au bien public selon les talents que Dieu leui* avait donnés, et qu'il était impossible qu'ils ne fussent pas engagés dans les charges militaires aussi bien que dans les autres. » Richelieu était obligé de tempérer la fougue du cardinal LdYalelte ; il lui disait « qu'avec sa dignité, il pouvait bien faire le capitaine, mais non le carabin. » L'abbé de Beauvau plantait des pieux dans le camp de La Rochelle. Au siège deDôIe, en Franche-Comté, les religieux de la ville parurent sur les remparts armés de marteaux pointus dont ils assommaient tout ce qu'ils rencontraient sous leur main. Un capucin, le Père Eustache, l'un des meilleurs canonniers de son temps, dirigeait l'artillerie des Comtois. D'A vend, op. cit., III, p. 329,
Une réfortîie nécessaire s'opéra ici dans le cours du XVIP siècle. Déjà au seizième, le concile de Trente,' considérant que (f tout l'éclat de la famille du Seigneur sera chancelant, si ce qui est requis dans le reste du corps ne se rencontre pas dans le chef, qu'on ne peut jamais assez prendre de précautions à cet égard », avait multiplié les prescriptions, ordonnant les prières publiques et une information minutieuse sur le sujet même, qui devait être a d'un âge mûr, de bonnes mœurs, savant dans les bonnes lettres et entré dans les ordres sacrés au moins six mois auparavant i. » Le XVIP siècle fit de louables efforts pour s'inspirer, dans le choix des évoques, de ces dispositions trop souvent oubliées.
Richelieu prit fréquemment la résolution- de nommer de bons prélats, y réussit ordinairement, demanda au P. de Condren de lui désigner des clercs vraiment di-.
1. Concile de Trente, de reform., scss. VII, oh. I; sess. XXII, ch. II; sess. XXIV, ch. I.
2. Les Mémoires de M. du Ferrier (p. 15";, 169, 170) rapportent cette conversation de Richelieu avec M. Meyster : « Croyez-vous, lui disait le cardinal, que je puisse me sauver dans l'état où je suis ? — Monseigneur, reprit M. Meyster, nous en avons parlé diverses fois avec le P. de Condren. — Et qu'en avez-vous pensé? — Nous sommes demeurés d'accord que vous aviez en main un moyen pour assurer votre salut, qui est le pouvoir de soutenir les droits de l'Eglise et de faire nommer d'excellents hommes aux évèchés. ^ Je vous assure, dit le cardinal, que je suis tellement dans ces sentiments que je ne songe qu'à choisir les plus capables et les plus dignes, sans m'arràter à la sollicitation ni au service des parents. J'en connais l'importance et je suis convaincu qu'on encourt la damnation, aussi bien en nommant à un bénéfice à la considération des amis ou des services rendus par les proches qu'en les vendant à deniers comptants. » Cf. Paillon, Vie de M. Olier, k' édit. 1. 1, p. 377-379, 418. Malheureusement cette conversation avait lieu en 1642, la dernière année de sa vie. — Plusieurs choix et évoques de son temps laissaient bien à desxrer. Cf. Mootchal, Mémoires; d'.\vencl, op. cit.
gnes, mais parfois se laissa entraîner par politique ou par faveur à des promotions déplorables. Il supprima les mots qu'on avait coutume de mettre dans les brevets de nomination : Et pour l'econnaître les bons et agréahles services. Il rêvait vers la fin de sa vie d'établir un séminaire d'évêques, qui devait trouver à peu près sa réalisation dans celui de Saint-Sulpice.
On peut dire que l'homme du dix-septième siècle qui, le premier, se montra vraiment résolu, sans auciune défaillance, à ne nommer que de bons évêques, fut Vincent de Paul, durant les dix années qu'il passa au conseil de conscience. Il paya cher ses scrupules et la confiance que lui témoignait la reine-mère. L'histoire cite le . trait de cette grande dame qui avait surpris à Anne d'Autriche la promesse de l'évêché de Poitiers pour un fils indigne, qu'on ramassait souvent le soir ivre-mort au coin deis rues. Vincent de Paul accourt et éclaire la religion de la reine. Il est chargé par elle d'aller apprendre à l'altière solliciteuse que la nomination est rapportée. Celle-ci, prise d'une violente colère, saisit un tabouret, le lui lance à la tête et lui fait au front une large blessure d'où le sang jaillit avec abondance. Le frère qui accompagne Vincent veut intervenir. Celui-ci l'arrête et fait cette simple observation où la sainteté laisse percer une petite pointe d'humeur gasconne : «N'est-ce pas admirable de voir jusqu'où va la tendresse d'une mère pour son fils ! » Ce n'est pas la seule aventure qui ait marqué le décennat de Vincent de Paul. Tantôt c'est un gentilhomme mécontent qui lui dit : « Vous êtes un vieux fou », tantôt un autre qui le frappe, tantôt une noble dame qui se plaint en ces termes d'être éconduite : « On voit bien que vous ne savez pas encore dé qu'elle façon il faut agir avec les femmes de ma qualité. »
Bien autrement grave était l'ingérence de Mazarin qui, moins attentif aux intérêts de la religion qu'à ceux de
CHOIX DES ÈVÊQUES 17
sa politique, contrariait les choix de Vincent de Paul, ne réunissait pas le conseil S ou faisait passer ses candidats. Aussi le saint écrivait-il un jour : « Je crains que ce damnable trafic des évêchés n'attire la malédiction de Dieu sur le royaume». Au bout de dix ans, Mazarin réussit à le faire écarter du conseil de conscience. Il eut alors plus de liberté pour faire triompher ses créatures, au risque d'exciter les plaintes désolées de M. OÏier et plus tard de Fénelon-. On lui doit la nomination de Cos-
1. Vincent de Paul en fit partie de 1643 à 1653. Ce conseil de conscience, créé par Anne d'Autriclie, comprenait, outre la reine, Mazarin, Vincent de Paul, le chancelier Séguier, M. Gharton, chanoine pénitencier de Notre-Dame, les évêqùes de Beauvais et de Lisieux. — Aux Etats de 1614, le clergé avait demandé la création d'un « conseil supérieur destiné à éclairer le roi et à le guider dans l'exercice de la plus périlleuse de ses prérogatives. » Cf. le grand ouvrage de M"" G. Picot, Histoire des Etats généraux, 1872, 4 vol. in-S", III, 454.
2. M. Olier écrivait, en 1651, à Anne d'Autriche pendant un exil de Mazarin : « Vous aviez pris des mesures excellentes pour la collation des bénéfices et surtout pour la nomination aux évêchés, afin de les donner aux plus dignes de votre royaume; vous y êtes obligée en conscience. Dieu a vu. Madame, que cela ne se faisait plus, parce que vous en laissiez disposer à cette personne (Mazarin) qui n'en avait ni le zèle, ni la force nécessaire pour résister anx demandes et aux importunités : abus qui a causé au royaume de Dieu un dommage dont vous ne connaîtrez la grandeur qu'au jour du jugement. C'est une simonie que de récompenser dans les enfants les services que leurs pères ont rendus au royaume... Gomme votre âme demeurait chargée de cette collation indigne des abbayes et
des évêchés, Dieu vous a ôté la personne qui les dispensait en votre
nom, afin que vous ouvriez de nouveau les yeux sur une obligation si capitale Je ne vous parle que des omissions considérables relatives au
clergé. L'afiliction et la douleur que nous en éprouvons nous font languir tous les jours jusqu'à mourir. » Paillon, op. cit., t. II, p. 520-525. — Fénelon, vantant, en 1706, dans une lettre à Clément XI, l'admirable fermeté de Vincent de Paul au conseil de conscience, ajoutait : « Si les autres conseillers de la reine eussent adhéré plus constamment à cet homme, on eût écarté de la charge épiscopale certains hommes qui ensuite ont excité de grands troubles. » — Œuf>res de Fénelon, t. XXV. Gorresp. t. III p. 104. Cependant, au témoignage de M"" de Motteville, Anne d'Autriche, regrettant d'avoir trop facilement cédé aux vues de Mazarin, continua à consulter en secret v» le P. Vincent, tant qu'il a vécu, ou d'autres qu'elle
a cru gens de bien Dieu a fait à cette princesse la grâce de voir la
plupart de ceux qui, pendant sa régence, ont été élevés à cette dignité, satisfaire à leur devoir et faire leurs fonctions avec une sainteté exemplaire. » Mémoires de M°' de Motteville, coll. Michaud, 2° série, t. X, p. 66.
18 Choix des éveques
nac*, évêque de Valence, de Harlay, archevêque de Rouen, plus tard de Paris, et d'autres qui ne pouvaient guère honorer l'Eglise par leur vie. Vincent de Paul avait du moins réussi à faire poser en règle qu'on ne donnerait plus les évêchés à des enfants, qu'il faudrait avoir au minimum un an de prêtrise pour être évêque, être âgé de dix-huit ans pour pouvoir tenir une abbaye, de seize ans pour un prieuré et un canonicat de cathédrale, de quatorze pour une collégiale. Cette décision montré l'étendue de certains abus.
Louis XIV s'attacha à donner à l'Efflise de France cet
air de bonne tenue, cette correction, qu'il avait su introduire dans toutes les branches de l'administration publique. 11 ne pouvait y avoir place pour un Retz sous son règne, ni pour les éveques des commandements dans les armées. D'un autre côté, les séminaires, en particulier Saint-Sulpice, contribuaient à marquer les gens d'église d'un cachet ecclésiastique. Le costume et jusqu'à la figure indiquaient ce changement.
Les statuts du XVP siècle avaient fréquemment prohibé le port de la barbe. Les éveques, qui faisaient ces défenses, ne s'y conformaient pas toujours pour eux-mêmes. Le chapitre de leur cathédrale voulut plus d'une fois les contraindre à observer la régie. En 1564, le roi de France dut permettre par lettre de cachet à l'évêque d'Amiens,
1. L'abbé de Ghoisy raconte, — et son récit est un peu arrangé pour l'effet, — que Daniel do Cosnac, nommé par Mazdrin à l'évêché de Valence, sur les instances du prince et de la pr/ncessc de Conti, courut aussitôt chez M. de Paris. « Le roi, lui dit-il, m'a fait évêque, mais il s'agit de me faire prêtre. — Quand il vous plaira, répondit M. de Pari.«. — Ce n'est pas là tout, répliqua M. de Valence; c'est que je tous supplie de me faire diacre. — Volontiers, lui dit M. de Paris. — Vous n'eji serez pas quitte pour ces deux grâces, monseigneur, interrompit M. de Valence ; car, outre la prêtrise et le diaconat, je vous demande encore le sousdiaconat. — Au nom de Dieu, reprit brusquemment M. de Paris, dépêchez-vous de m'assurer que vous êtes tonsuré, de peur que vous ne remontiez la disette des sacrements jusqu'à la nécessité du baptême. »
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le cardinal de Créquy, de garder la barbe que les chanoines voulaient lui supprimer. La même difficulté s'était présentée à Troyes au sujet du nouvel évêque, Antoine Caraccioli, qui dans la suite devait se faire à peu près huguenot. H arriva avec barbe au menton, dague et rapière au côté, cape, toque et manteau de cour. Le chapitre, trouvant cette tenue peu épiscopale, fit au prélat de vertes remontrances. Henri II écrivit aux chanoines de ne pas contraindre Caraccioli à faire tomber sa barbe, parce qu'elle lui était utile pour quelques affaires dont il voulait le charger auprès des cours étrangères. Le chapitre était ardent dans cette lutte contre les prélats barbus parce que, prohibant la barbe aux chanoines et à tout le bas-chœur, il lui était difficile d'interdire aux petits ce qui était pratiqué par les grands. Mois il se buttait ici à de hautes résistances. Ainsi les cardinaux de Lorraine et de Guise portaient barbe pleine tout en la proscrivant dans leurs statuts.
Les portraits des archevêques de Paris nous montrent encore dans les premières années du dix-septième siècle, un Gondi avec toute sa barbe, une figure martiale et comme prêt à partir en guerre. Mais bientôt la barbetombe, laissant, il est vrai, après elle la moustache en croc et la mouche. Camus, évêque de Belley, a beau condamner ces appendices, « parce qu'il y a toujours, dit-il, dans le poil de la lèvre supérieure quelque amusoir d'impertinence, » nous les trouvons dans les portraits de Richelieu, de M. Olier, de.Bossuet ; mais ils ont déjà disparu chez Fénelon pour ne plus se montrer sur une figure épiscopale du XVIIP siècle,
La toilette de l'âme avait plus d'importance que celle du visage. Louis XIV, qui avait. la foi, tenait par conscience à n'appeler à l'épiscopat que des prêtres irréprochables. Saint-Simon nous parle fréquemment de ces « abbés xjue le roi s'était promis de ne jamais faire évêques. » Un jour
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que Madame d'Heudricourt liii recommandait l'abbé . Testu, protégé de Madame de Montespan et de ses sœurs, Louis XIV répondit qu'il ne le trouvait « pas assez homme de bien pour conduire les autres. » Les ménioires de Louis XIV * nous montrent ce prince pénétré de l'importance des nominations épiscopales.et conscient de sa responsabilité. Il manqua plus d'une fois, il est vraj, à ses bonnes résolutions, mais il avait à se mouvoir parmi tant de difficultés, tant de sollicitations. Ne dut-il point résister à la demande de Bossuet lui-même qui affaibli, il est vrai, par une maladie cruelle, aveuglé par son affection, voulait faire cvêque son indigne neveu ~, lequel le deviendra en effet sous le Régent.
On sait que les ministres Le Tellier, Colbert, surent porter à l'épiscopat les membres de leur famille, leurs parents. Le rôle joué sous Louis XIV dans les nominations ecclésiastiques par les confesseurs du roi, les Pères La Chaise et Le Tellier, est également connu. Ces deux Jésuites disposèrent en maîtres des grands bénéfices du royaume, et l'exercice imprudemment accepté d'un tel pouvoir valut bien des inimitiés à la célèbre compagnie. Richelieu ne voulait pas permettre, sous Louis XIII, au confesseur du roi de s'immiscer dans la collation des bénéfices. « N'ayez point l'ambition, lui disait-il, de
1. Louis XIV dit dans ses mémoires, année 1662 (édit. Dreys, t. II, p. 487) : « Il n'y a rien de plus épineux que ces choix (des évêques') dans toute la royauté, s'il est vrai, comme on n'en peut douter, que notre conscience demeure engagée, pour que nous donnions trop à notre penchant, ou au souvenir des services rendus, ou même à quelque utilité présente de l'Etat, en faveur de personnes incapables ou beaucoup moins 'capables que d'autres sur qui nous pourrions jeter les yeux... Un de nos
aïeux, par la crainte de ne pouvoir bien répondre à une obligation si délicate, se dépouilla volontairement de la nomination aux bénéfices. Mais qui nous a dit si d'autres s'en acquitteraient mieux que nous, et si ce ne serait point mal faire notre devoir pour vouloir trop bien faire. »
2. Nous avons une lettre par laquelle saint François de Sales, (Œutres, éiit. en sixvolumes in-S", t. V, p. 377-379), remercie, en 1620, le duc de Savoie de lui avoir donné son frère, Jean-François (un digne prêtre), pour coadjuteur et successeur.
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disposer des évêchés et des abbayes, étant chose qui doit dépendre . ininiédiatement de Sa Majesté. » Il reprochait amèrement au Père Caussin a d'avoir voulu, en entrant en charge, avoir pleine connaissance des bénéfices, contre ce qui avait été pratiqué par ses prédécesseurs. * »
Le P. Ferrier, qui ne trouvait point en face de lui un Richelieu, s'adjugea peu à peu ce pouvoir et sut tenir à l'écart le nouvel archevêque de Paris, M. de Hàrlay. L'impulsion était donnée, le coiifesseur dii roi était devenu un personnage politique. Il est piquant de voir un Jésuite, le père La Chaise, placé à la tête d'un véritable ministère, ne sortir qu'en carrosse attelé de six chevaux, et amené par sa situation de ministre delà feuille a faire, pour défendre lés droits du roi, des remontrances au pape lui-même ~ sur son refus des bulles aux ecclésfîistiques qui avaient pris part à l'assemblée de 1682. On connaît le jugement trop sévère porté par Fénelon sur La Chaise dans sa lettré à Louis XIV^. Le Père Le Tel-
1. Lettres et papiers d'JElat, II, 1. — Richelieu, Mémoires, III, 220..
2. Le père La Chaise écrivait, en 1686, au général des Jésuites :« Pour ce qui est de ceux qui ont été nommés aux évêchés et à qui Sa Sainteté refuse des bulles, il est certain qu'on ne pouvait en aucune manière résoudre S. M. à révoquer ces nominations. Elle regarde comme la fonction la plus importante de son règne de ne donner que de dignes prélats aux églises de son royaume, et' elle a fait choix de ceux-ci.parce qu'ils avaient plus de mérite, de vertu et de capacité. » Il conjure « Sa.Sainteté de cesser ce refus des bulles si préjudiciable à la religion et qui tient 23 églises dans une si longue et si déplorable viduité. » A la mort d'Innocent XI, en 168D, il y avait 30 diocèses sans premier pasteur. — Cf. Crétincau-Joly, Histoire de la Compap^nie- de Jésus, 'IV, 29G-298.
. 3. Le Camus, évèque de Grenoble, écriA"ail en 1677 : «Autrefois on confiait à un homme de bien les affaires de l'Eglise de Erance ; Jîl. de La Rochefoucauld (évèque de Clermont, puis de Senlis 1558-1645), en a été chargé très longtemps ; feu M. de Reims Valence (Léonor d'Etampes de Valence, archevàque de Reims, de 16'4l à 1651) en a été longtemps chargé. M. de Paris porte les deux aujourd'hui (bénéfices et don gratuit) et s'est établi un tribunal avec le confesseur très préjudiciable à l'Eglise. » , — Lettres du cardinal Le Camus, publiées par le P. Ingold, 1892, in-8. p. 286,469. — Plus tard, Fénelon écrivait à Louis «XIV au sujet du "Père La Chaise : « Pour votre confesseur, il n'est pas vicieux; mais il craint la solide vertu et il n'aime que les gens profanes et relâchés ; il est jaloux
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lier, successeur du père La Chaise, était plus du goût de l'archevêque de Cambrai *. Saint-Simon lui eût plus facilement pardonné son esprit ardent, son caractère inflexible, que son peu de naissance. « Il était, dit-il, de la lie' du peuple et il ne s'en cachait pas. » En eflfet, Louis XIV ayant demandé à son nouveau confesseur s'il était parent du chancelier Le Tellier: « Moi, répondit-il, parent de MM. Lfe Tellier, il n'en est rien. Sire. Je suis un pauvre paysan de Basse-Normandie, où mon père était fermier. » Ne nous étonnons ^oint de voir Saint-Simon accuser ce roturier de choisir pour évêques des « gens obscurs, des gens sans nom »~. Il adresse du reste le même reproche à l'évêque de Chartres, Godet des Marais, qu'il nous montre profitant de son crédit auprès de Madame de Maintenon pour peupler « l'épiscopat de misérables sujets», c'est-à-dire de prélats de petite naissance et de peu de tendresse pour le jansénisme.
de son autorité que vous avez poussée au delà de toutes les bornes. Jamais confesseurs des rois n'avaient fait seuls les évêques et décidé de toutes les affaires de conscience ; vous êtes seul en France, Sire, àignorer qu'il ne sait rien, que son esprit est court et grossier, et qu'il ne laisse pas d'avoir son artifice avec cette légèreté d'esprit. ,.i Vous acez fait d'un religieux un minisire d'Etat. Il ne se connaît point en hommes non plus qu'en autre chose. Il est dupe de ceux qui le flattent et lui font des présents. ... Il va toujours hardiment sans craindi"e de vous égarer; il penchera toujours- au relâchement et à vous entretenir dans l'ignorance; du moins il ne penchera aux partis conformes aux règles que quand il craindra de vous scandaliser, » Œuvres de Fénelon, éd. Gaume, in-'t, t. VII, p. 512.
1. Fénelon, qui correspondit fréquemment avec le père Le Tellier, lui écrivait en 1711 : « On a laissé empoisonner les sources publiques des études. La nonchalance de feu M. de Paris et la bonté trop facile du Père La Chaise en ont été la cause. M. le cardinal de Noailles a achevé le mal qui est au comble. »
2. Sur le Père Le Tellier, cf. Père Bliard, Les Mémoires de Saint-Simon et le Père le Tellier, 1891, in-8°. Albert le Roy, La France et Rome de 1100 à 1115, in-S". On trouvera le pour et le contre sur le Tellier dans ces deux auteurs. — Madame de Maintenon écrivait (septembre 1711, édit. Geffroy) à une dame de Saint-Cyr : « Je vous prie de gronder M. de Poitiers de ce qu'il me demande un bénéfice ; je crois que vous voyez les choses d'assez près pour être persuadée que je ne gouverne pas le P. Le Tellier. »
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Sous le Régent, à l'intervention des Jésuites dans la collation des bénéfices qui avait été prépondérante avec les pères La Chaise et Le Tellier *,. succède l'influence du cardinal de Noailles, archevêque de Paris. Noailles favorise dans le conseil de conscience les amis du jansénisme. On laissa arriver à l'épiscopat quelques sujets qui ne pouvaient point honorer l'Eglise 2. Qui ne connaît la promotion de Dubois à l'archevêché de Cambrai et au cardinalat ?
Le nom de Dubois nous rappelle quels personnages étranges furent parfois honorés de la pourpre sous l'ancien régime. Depuis des siècles, l'opinion semblait ac-
1, Harlay, archeyêque de Paris, sans être chargé de la feuille des bénéfices, eut aussi ses périodes de faveur et d'influeuce. 11 dit un jour au jeune Fénelon, qu'il trouvait trop lié avec Bossuet : « Monsieur l'abbé, vous voulez être oublié, vous le serez. » — En 1725, les Jésuites, comprenant que cette administration était pour eux une source de difficultés et de récriminations, renoncèrent volontairement à la feuille des bénéfices avec le Père de Lignières, qui avait succédé à l'abbé Claude Fleury comme confesseur de Louis XV. A partir de ce moment, le confesseur du roi n'eut plus de part à cette administration. Les Jésuites avaient eu en main duraat ciaqu^nte-cinq ans la feuille des bénéfices. Crétineau-Joly, op. cit., IV, 279, 390.'
. 2. Citons ce François Armand de Lorraine-Armagnac, dont parle Saint- Simon, et que sa mère avait fait enfermer ,pour cause de mœurs, mais en réalité par la raison qu'il ne voulait point partager avec elle les revenus de ses bénéfices. Ecarté de l'épiscopat par Louis XIV, il fut nommé par le Régent, en 1718, évêque de Bayeux et y agit de teUe sorte qu'à sa mort, en 1728, le chapitre ne prescrivit point les prières d'usage. — Dubois, nommi archevêque de Cambrai, fut membre d'un conseil de conscience où siégeaient avec lui les cardinaux de Rohan et de Bissy, Fleury et Massillon. Après Dubois, c'est un bâtard du régent et d'une comédienne nommée Florence, Charles de Saint-Albin, qui monte, en 1723, sur le siège de Cambrai. Dès l'âge de dix-huit ans, il avait été tonsuré avec dispense de bâtardise et pourvu d'une abbaye. Ce mot prêté au Régent, au sujet d'une nomination épiscopale : « Les Jansénistes ne se plaindront pas, car je viens de tout donner à la grâce, rien au mérite », n'indiquerait pas une grande préoccupation de faire de bons choix.
corder aux cardinaux une grande latitude. Leur titre même leur créait en quelque sorte une situation inter-
;médîaire. entre l'Eglise et l'Etat. Princes de l'Eglise, on en vit plusieurs se donner les franchises, la liberté d'allures des princes temporels. Les liimilles souveraines aimaient à pousser, au cardinalat quelques-uns de leurs membres, pour. jouir. des prérogatives, des richesses at-
i tachées d'ordinaire à. cette dignité. L'influence politique, les grandes ambasisades, les missions éclatantes, fréquemment réservées aux cardinaux, faisaient rechercher la pourpre par la plus haute noblesse mue souvent par l'ambition plutôt que par l'intérêt de l'Eglise. L'éisprit public laissait bien des franchises à ces personnages qui pouvaient être cardinaux sans être prêtres, et que leur rang, leur naissance, leur fortune, leur faste plaçaient à une hauteur où, en quelque sorte, les critiques qui auraient frappé en plein cœur de simples clercs ou même des éyêques, ne pouvaient les atteindre.
Le concile de Trente avait vu le mal et n'avait pas voulu le tolérer. Il rappelle au pape que « la chose la plus nécessaire dans l'Eglise de Dieu est que le Saint- Père applique particulièrement ses soins à n'admettre au sacré collège des cardinaux que des personnes dignes de son choix. » Lorsque le concile a porté son décret sur le genre de vie et le train de maison que doivent mener les prélats, il croit devoir ajouter que ces dispositions « regardent aussi les cardinaux ; car, assistant de leurs conseils le Saint-Père dans l'administration de l'Eglise universelle, ce serait une chose bien étrange, si en mémo temps il ne paraissait pas en eux des vertus si ■■ éclatantes. et une vie si réglée qu'elle ne pût attirer justement sur eux les yeux de tout le monde *. »
1. Gonc. Trid., de Réf., scss. XXIV, ch..I, soss. XXV, ch, I.
CHOIX DES ÈVÊQUES 25'
Le concile de Trente ne parlait point à lai légère. A cette époque, certains cardinaux n'occupaient point dans^ l'ordre de la sainteté un rang aussi élevé que dans l'E-: glise. « Je pense, disait au concile le digne archevêque de Grenade, que les très illustres cardinaux ont besoin d'une très illustre réforme.» La très illustre réforme fut un peu lente à venir. Comme on pouvait recevoir cette dignité sans être dans les ordres sacrés, on consulta parfois, en la conférant, moins les vertus ecclésiastiques que les quartiers de noblesse et les convenances politiques. Quand on félicite un cardinal neveu du pape de s£i promotion, on ne craint pas de lui dire « qu'elle n'est pas moins duc à sa valeur qu'« la loi de nature qui le rend si étroitement uni par le sang avec Sa Sainteté^.» Dans les familles princières, tel sujet se laisse pousser au cardinalat sans prendre les ordres et en attendant mieux. Si ce mieux arrive, il en sera quitte pour « renvoyer son chapeau à Roine. » Le pape sera bien obligé de lui donner la permission de prendre femme « pour procurer la tranquillité des Etats ~. »
Nicolas-François de Lorraine a un Irère, le prince Charles, qui a été nommé à six ans coadjuteur de Toul. Charles ayant quitté la cléricature pour les armes, Nicolas- François, né en 1608, lui succède, devient évêque de Toul à quinze ans, est fait cardinal de Vaudemont à dix-huit. Le bruit se répand que sa cousine germaine, lu princesse Claude, va être enlevée par ordre de Richelieu, qui veut la marier à un prince français pour s'emparer de la Lor-