Tableau moral du clergé
COUP d'œil rétrospectif ~ 113
furent-ils pas tentés de s'abandonner à cette douceur de vivre dont parle Talleyrand? Tant de délicatesse, tant de liens dorés ne devaient-ils pas alanguir le ressort de l'âme? Ces mains blanches et fines pouvaient-elles tenir fortement la houlette pastorale ? Il pouvait sembler dur de s'arracher aux charmes d'une société enchanteresse, aux délices d'une véritable cour, pour marcher à la visite de son diocèse et aux austères devoirs do l'épiscopat. Heureusement, nous l'avons vu, si nombre de ces prélats crurent devoir à leur situation pontificale et nobiliaire de tenir grand train de maison, beaucoup surent élever leur cœur plus Ijaùt que toutes ces pompes, garder des goûts simples et des habitudes austères au milieu de l'appareil que leur imposait la représentation, trouver le temps et la force de s'occuper de leur diocèse.
Leur qualité de gentilshommes leur donnait une tentation plus dangeureuse encore que celle du luxe, c'est celle de la cour. Le bruit de ses fêtes et de ses plaisirs porté par la renommée, parfois par une correspondance de famille, arrivait jusqu'aux évêchés les plus reculés pour y mettre à une rude épreuve le devoir de la résidence. Comment résister à la fascination de la cour et de la ville, au besoin de trouver sur un théâtre animé et toujours mouvant, l'intérêt, la vie, les distractions, les amis, les parents et le bonheur envié d'un sourire royal ? Pouvait-on se contenter de regarder l'image du roi appendue à la place d'honneur du salon et gravée dans le cœur ? Ne fallait-il pas de temps en temps contempler sa personne, revoir de ses propres yeux le fils de saint Louis, l'évêque du dehors, le plus ferme appui, croyaiton, de la religion séculaire. La royauté absolue, après avoir ruiné, pourri la noblesse, en l'arrachant à ses terres, en venait encore à ravir les premiers pasteurs à leur troupeau. Le résultat de cette course à Versailles était, dans l'Eglise comme dans les autres ordres de l'Etat, une dimi-
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nution de virilité, un affaiblissement des caractères. Quel séjour dangereux que cette cour où sans doute les esprits s'aiguisent, les élégances s'affinent, mais où les énergies s'énervent, où les fronts, s'inclinent dans la prostration commune. Séjour dangereux, mais plein d'un charme, qui, accru encore de celui de la ville, attirait à Paris, à Versailles, une partie, — non la plus grande, quoi qu'on ait dit, — de l'épiscopat français. Une note de police, nous a montré, en 1764, le quart des évêques de France présents à Paris i. Il devait y en avoir rarement davantage, puisque leur nombre même frappa le parlement et le détermina à porter un arrêt les renvoyant dans leur diocèse. Augmentons encore la proportion ; portons, si l'on veut, au tiers le chiffre des absents à certaines époques de l'année • c'est encore la minorité qui manquait à son devoir. Il y aurait injustice à ne voir dans les anciens prélats que des courtisans et des voyageurs. On a rendu ce témoignage à ceux même que leurs goûts semblaient tourner de préférence vers l'administration séculière, que leur diocèse était bien réglé. Jamais peut-être le clergé inférieur, dont la régularité dépend beaucoup des évêqtfes, n'avait été meilleur qu'au XVIIP siècle. La majorité des prélats résidaient, visitaient leurs ouailles, veillaient à la discipline, s'occupaient de leur personnel, des écoles, des collèges, des séminaires et de tous les grands intérêts de l'Eglise.
Un grief souvent invoqué contre ces évêques, c'est qu'ils ne surent point maintenir leur situation ni faire triompher la foi des attaques des philosophes.
Il faut bien convenir que la défense religieuse ne fut point alors à la hauteur de l'attaque. L'épiscopat, qui de tout temps avait fait front à l'ennemi et le plus