CHAPITRE PREMIER Etat d'esprit de l'épiscopat en
I. Terrible épreuve qui attend les évèqucs. — Ils vont porterie deuil de l'Eglise et de la monarchie. — Abîme entre l'idéal monarchique de L'ancien régime et les principes de 1789. — Marche en avant de l'épiscopat, pourtant si attaché au roi. — Fier et libre langage de l'assemblée du clergé en 178S. — Le ton des évêques s'accentue encore aux assemblées bailliagères. — Talleyrand à Aulun. — Mot de Boisgelin: // ne faut pas se séparer de la nation. — II. Il y avait cependant deux tendances dans l'épiscopat. — Mandements alarmés des archevêques de- Paris (Juigné), de Lyon (Marbeuf), de l'évèque de Clermonl (Bonal). — Libéralisme de l'aEchevêque de Bordeaux. — Lesquels avaient raison ? — Les événements justifièrent les alarmés. — Mais nécessité pour les Etats de transformer les institutions politiques avec les transformations de l'esprit public. — Avantages pour l'Eglise d'être plus en contact avec la nation. — Du* reste, même les évêques timorés acceptaient, en 1789, les principes essentiels des gouvernements modernes.
Quelle terrible épreuve attend le clergé de France pendant la Révolution ! Entré aux Etats généraux avec la ferme résolution de travailler avec la noblesse et le tiers h la réforme de l'Etat, il commence par payer les frais de la régénération et ne peut plus bientôt compter ses propres ruines. En quelques mois, là grandeur temporelleque les siècle sont donnée à l'EglisCjVa s'évanouir sous
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les coups des démolisseurs. Premier ordre de la nation, grands propriétaires, ministres d'une religion d'Etat, les évêques l'étaient encore en 1789, et tous ces privilèges leur échappent sans retour. Ce n'est point assez que l'Eglise perde la situation sociale et politique que lui a léguée en héritage un passé glorieux, elle sera bientôt menacée dans son domaine spirituel, dans sa constitution même de société religieuse, de sorte que devant la profondeur de la chute, devant la conjuration d'ennemis acharnés et tout puissants, on pourra se demander ce qui varesterdebout d'une institution naguère encore si grande et si enviée.
Comme si ce n'était point assez pour les évêques de leurs propres malheurs, tous les coups portés à l'autorité royale retentiront douloureusement dans le cœur de ces gentilshommes si profondément attachés à leur prince. L'ancien épiscopat va monter son calvaire en portant une double croix, le deuil de l'Eglise et de la monarchie. Comment fera-t-il front à cette épreuve ? Quelle sera son attitude politique et religieuse pendant la Révolution ? Nous allons voir que jusqu'à leur expulsion, les évêques se montrèrent très conciliants dans la question politique, très fermes dans la question religieuse.
Quoique, aux yeux d'un évêque, la question religieuse prime toutes les autres, on devine l'importance qu'avait, au moment de la Révolution, la question politique pour des prélats mêlés à tous les rouages de l'Etat et si dévoués à leur roi. La fameuse devise des Talleyrand : Bé que Dion, ré que lou Rei, était celle de l'épiscopat français tout entier. Au dix-septième siècle, nous avons
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entendu Harlay de Champvallon, archevêque de Paris, dire à l'assemblée du clergé « que la compagnie avait satisfait aux devoirs de sa première religion par la célébration de la messe, mais qu'il était une seconde religion à laquelle il fallait satisfaire, qui était de rendre ses respects au roi. » Malgré les transformations opérées dans l'esprit public au dix-huitième siècle, la royauté était restée la seconde religion de l'épiscopat et de la France. Le mot de Bernis: « J'ai deux maîtres, dont l'un est Dieu et l'autre le roi, et je n'en aurai jamais d'autres », était le cri du cœur de tous les prélats. Nous avons vu un évêque janséniste, M. de? Beauteville, trouver une singulière énergie d'expressions pour nous dépeindre, quinze ans avant la Révolution, l'amour des Français pour leurs rois ! L'ardeur avec laquelle l'épiscopat s'associait à toutes les joies, à tous les deuils de la famille royale, chantant les naissances, pleurant les morts, laissant échapper, au décès du dauphin, fils de Louis XV, de véritables cris d'angoisse, montre jusqu'à la fin de l'ancien régime, entre lui et la royauté, comme des liens de sang dont les siècles avaient rendu le nœud en quelque sorte indestructible.
Ces sentiments nous disent assez que tous les coups portés au roi frapperont ses plus fidèles sujets, les évêques. Et ici, il ^semble que, pour faire saigner leur cœur, il ne soit pas nécessaire d'attenter à sa personne. Les restrictions apportées à sa puissance ne suffiront-elles pas à alarmer, à révolter des f)rélats qui, formés à l'école de Bossuet, en sont encore pour la plupart, à la veille de 1789, à la Politique saci'ée tirée de VEcriture sainte. 1 La Révolution prépare une rude épreuve à leur ardeur royaliste et à leurs théories monarchiques.
1. Voy. sur l'amour et les convictions royalistes de l'épiscopat, nos Evêques auant la Réooïution, page 202-224.
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Il est vrai que nous sommes en France, dans un pays, à une époque, où l'opinion, déjà « maîtresse du rrionde », entraîne à son gré les esprits et change elle-même avec une rapidité vertigineuse. Sous ce rapport, les évêques ont montré qu'ils étaient bien français, en favorisant, par exemple, dans leurs villes, dans leurs provinces, les progrès rêvés par les économistes, en présidant, avec une ardeur et une compétence singulières, les assemblées créées parNecker et par Galonné, en défendant au besoin ces institutions contre la jalousie des intendants, en y faisant déjà entendre le langage de la liberté. A mesure qu'on approche de 1789, l'attitude du clergé s'accentue, son ton s'élève, son cœur bat de plus en plus avec celui de la nation. Dans son assemblée de 1788, on le voit demander avec instance les Etats généraux, et adresser au roi des remontrances où l'on a de la peine à reconnaître les tenants du droit divin de Bossuet. « Il est honteux de se taire, s'écrie-t-il ; notre silence serait un de ces crimes dont la nation et la postérité ne voudraient jamais nous absoudre... Nous vivons dans un empire tempéré... Il est un point sur lequel la nation a toujours réclamé invariablement son consentement et sa volonté libre : ce sont les impôts, parce que les impôts attaquent la propriété de chaque citoyen. Le peuple français n'est donc pas imposable à volonté... Les Francs étaient un peuple libre... Sans les assemblées nationales, le bien du règne le plus long ne peut être qu'un bien passager, la prospérité d'un empire repose sur un seule tête... Assemblez la nation et vous serez invincible... Sire, Votre Majesté, sûre du cœur des Français, connaît le prix de régner sur un peuple libre... La gloire de Votre Majesté n'est pas d'être roi de France, mais d'être roi des Français ^. »
1. Remontrances du clergé, présentées au roi, le 15 juin \1%^. Archives parlementaires^ t. I, p. 373 et suiv.