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CHAPITRE CINQUIEME Faste des Évoques

, Tous les palais épiscopaux rebâtis. — Fièvre de reconstruction au xviii" siècle. — Le tout presque terminé en 1789. — Splendeur de ces demeures. — Empreinte des siècles sur l'archevêché d'Albi. — Outre les palais, maisons de campagne des évêques. — Mobilier somptueux. — II. Fêtes brillantes dans ces somptueuses demeures. — Les abbés de distinction élevés pour représenter. — Un professeur de danse pour l'abbé de Saint- Aignan. — On vante leurs grâces. — Ce que Talleyrand dut à la conversation de sa mère. — Un chanoine, professeur de révérences du jeune La Tour d'Auvergne-Lauraguais. ^ — Gomment la haute société, les princes se portent chez ces évêques ainsi préparés à représenter. — Etat de maison de Fénelon à Cambrai. — Train de Belsunce, de Juigné. — III. Evêques qui savent rester simples dans ce luxe : Boisgelih, Théniines, etc. Prélats trop fastueux : Breteuil, Glermont-Toniiërre, Montmorency, Bourdeilles, etc. — Faste souverain déployé, au xvin° siècle, par les Rohan à Saverne. Le dernier Rohan. — Les évêques chasseurs: Grimaldi, Dillon.

Etudions de plus près l'existence que les prélats de l'ancien régime menaient au milieu de leur peuple. Il fallait tout d'abord à ces grands seigneurs une habitation digne de leur haute situation. La plupart, sur la fln de l'ancien régime, s'occupent de réparer et de reconstruire leur palais. Nous sommes loin de la cellule que saint Martin de Tours se faisait dresser près de sa cathédrale, ou même de la demeure sévère que l'évêque eut longtemj)S avec son presbyterium et ses chanoines. La cessation de la vie commune, la division des menses entre le chapitre

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et l'évêque, amenèrent celui-ci à se bâtir, dès le moyen âge, mie maison distincte. Les évêchés, que les services administratifs des diocèses, les prérogatives et l'appareil d'un seigneur temporel et féodal, le besoin d'être protégé par des tours et des remparts, avaient fait agrandir et transformer à travers les siècles, ne suffisaient plus aux prélats de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI. Cependant plusieurs de ces antiques demeures, telles que celle des évêques-eomtes du Gévaudan, élevée à Mende vers le xi^ ou xii^ siècle, avaient été décorées avec magnificence *. Mais on voulait des habitations plus appropriées aux goûts et aux habitudes modernes. A Garcassonne, le vieux palais, enfermé dans l'enceinte de la cité du moyen âge, qui jusqu'à Mgr de Grignan a abrité soixante-neuf évêques, est abandonné. Une construction nouvelle, aujourd'hui affectée à la préfecture, est élevée à grands frais par Mgr de Bezons -.

Déjà, au xvii^ siècle, les prélats sont préoccupés de transformer leurs vieux manoirs. M. Le Camus, évêque de Grenoble, écrivait en 1676 : « Je suis entré dans un évêchépourti, délabré, où depuis cent ans on n'avait mis un clou, où- il n'y a ni cour ni jardin. Il n'y avait pas une chambre logeable. » Le prélat consacre tout d'abord aux réparations l'argent amassé à l'économat par trois ans de vacance du siège. Il fait sa confession : « J'ai un peu de goût, dit-il, pour le bâtiment'. » A Bourges, MM. de Lévis-Ventadour et de Montpezat de Carbon ont déjà agrandi leur palais. M. Phélypeaux de la Vrillière consacre 600.000 Hv. de sa fortune personnelle à le rebâtir, pendant qu'à ses portes s'élève sur un plan gigantesque le nouveau Grand séminaire. Ses neveux obtiennent une lettre de cachet pour l'empêcher de terminer l'arche-

1. TouRETTE, Notice sar Vancien palais des évêques du Géoaudan, 1869, iii-8.

2. En ijqo, l'évêché de Garcassonne payait encore l'intérêt de 3o,ooo livres, reliquat de l'emprunt contracte à cet effet par Mgr de Bezons. Cf. MoNERiE DE Gabreks, od. Cit. p. J, 4» ; Fredié, Histoirc de Carcassonne, p. 356. Les évêques de Garcassonne avaient le château de Villalier.

5. Lettres de Le Gamos, p. 202. Les améliorations réalisées par Le Camus et par ses successeurs ne suffisaient plus au dernier évêque de Grenoble avant la Révolution, M. de Bonteville, qui obtint 40.000 livres pour restaurer son palais.

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vêclié; il s'en console en faisant rebâtir Tarly'. La fin du xvii^ siècle nous présente d'autres travaux de ce genre. Ainsi Lectoure vit un de ses plus grands évêques, Hugues ly de Bar, transformer à ses frais son habitation, l'une des plus riantes et des jdIus pittoresques de France.

Mais c'est surtout au xviii^ siècle qu'une véritable fièvre de reconstruction s'empare des évêques. Ici une énumération complète risquerait d'être monotone. Dans le Nord, à Boulogne, la demeure épisco^^ale est refaite, en grande partie, par Le Tonnelier de Breteuil. A Saint-Omer, elle est décorée par la munificence de ses hôtes. A Marseille, Belsunce embeUit sa résidence que deux de ses prédécesseurs avaient reconstituée à grands frais. A Arras, le palais, aujourd'hui hôtel de la préfecture, réédifié en i;;8o par M. de Gonzié, présentait un aspect princier avec ses nombreuses dépendances et son beau parc. On vantait la beauté des salons, la richesse du mobilier, le grand train du prélat. Les jardins de l'évêché étaient ouA'^erts au public.

A une autre extrémité de la France, Phélypeaux d'Herbault, évêque de Riez, fait faire de splendides travaux à son habitation ; à Béziers, Nicolaï, pour donner du travail aux ouvriers, élève auprès de sa demeure cette magnifique terrasse qu'on admire encore. A Bordeaux, Rohan Guemené, avant de passer au siège de Cambrai, consacre son immense fortune personnelle à bâtir un palais arcliiépiscopal qui devait être enlevé à ses successeurs ". Celui d'Agen, reconstruit en 1776 j)ar M. deBonnac, allait aussi échapper à l'Eglise pour devenir une préfecture*. Les évêques ne pouvaient alors prévoir de telles vicissitudes. A Ne vers, JeanTinseau ; à Saint-Brieuc, M . deBellescize ; à Pamiers, M. de Verthamont, refont leur évêché. Les deux frères du Plessis d'Argentré bâtissent deux magnifiques palais, l'un à Limoges, l'autre à Séez. En 1770, M, de Bourdeilles achève d'embeUir celui de Soissons.

1. V'« de Bkijiont, 31. de Paységur et VEglise de Bourges pendant la Révolution, 1897, in-8, p. 24-25.

2. Ce fut le château royal sous la Restauration et c'est aujourd'hui l'hôtel de la mairie.

3. Barrère, Histoire religieuse du diocèse d'Agen, i856, 2 vol. in-4, t. Il, p. 4i5.

Les plus petites villes sont çà et là aussi bien partagées que les grandes. Le dernier évêque d'Alet, M. de Ghanterac, donne à son évêché un aspect monumental. A Alais, un noble prélat, M. d'Avejan, voulut dessiner lui-même le plan d'une construction qui fut terminée en l'^^i. EUe embrassait, avec les enclos, iS.ooo mètres carrés ^ A Viviers, le ]3alais épiscopal fut commencé par Martin de Ratàbon et achevé par son successeur, M. de Villeneuve. Planté sur les bords du Rhône, entouré de jardins, il est l'un des plus beaux de France. A Auch, M. de Maupeou avait jeté à terre le vieux bâtiment. Le nouvel édifice fut élevé par M. de MontUlet. C'était une vaste demeure d'apparence noble et imposante. La façade, décorée de pilastres cannelés, présentait au rez-de-chaussée trois portiques ornés d'archivoltes. Ces soucis n'empêchaient pas M. de Montillet de réparer en même temps son château de Mazères. Il bâtissait assez grandement pour pouvoir loger tous ses sufFragants \

Ces travaux étaient j)resc[ue terminés sur toute la surface du territoire quand la Révolution vint surprendre quelques retardataires. Elle arrêta la construction d'un magnifique palais que le cardinal de Montmorency élevait à Metz, à proximité de la cathédrale, pour remplacer le vieil évêché, démoli en vue de la dégager. A Langres, La Luzerne ne coucha qu'une seule nuit, la veille de son départ, dans la vieille habitation qu'il achevait de restaurer.

Certaines demeures épiscopales portent l'empreinte de

1. M. de Boisgelin^ en visite à Alais, écrit le 23 janvier 1786 : « Je ne croyais pas trouver dans les Gévennes une maison superbe, telle que le plus bel hôtel dans Paris, bâti dans le goût de la bonne architecture ; un grand jardin, un pays agréable, une ville où il y a du travail, des manufactures, assez de noblesse. C'est le plus bel établissement épiscopal que je connaisse. (Lettre inédite). A Paris, M. de Beaumont dépensa

S lus de 60.000 livres au palais épiscopal, déjà embelli par le cardinal de oaUles (P. Regnault, II, 2o5).Nous voyons le palais épiscopal bâti, à Belley, par Mgr de Balore, — embelli à Verdun par Mgr des Nos, — à Castres, par Mgr de Barrai. (A. Combes, p. 2i3-2i4), — à Condom, par Mgr d'Anteroche. — A Lodève, le palais épiscopal avait été terminé par Mgr de Souillac; Mgr de Fumel éleva le corps latéral. Eon de Cely, dernier évêque d'Apt, consacra à l'achèvement de son palais épiscopal 60,000 livres qu'il avait obtenues des économats (Boze, Histoire de l'JEgLise d'Apt, 1820). A Chartres, Rosset de Fleury décora et augmenta considérablement sa demeure, etc. L'évêché d'Aire avait été restauré au xvii* siècle, par Mgr Boutault.

2. Lafforgue, Histoire de la ville d'Auch, 2 vol. in-8, t. II, p. 223-228.

chaque génération d'évêques. A Albi, le xiii® siècle a légué à la cité, sous le nom de la Besbia ou la Verbie, une sorte de forteresse qui embrassait jadis dans ses murs l' église cathédrale et les maisons des chanoines. L'enceinte était défendue par le Tarn, munie de tours, de herses, et de pont-levis, bâtie avec des briques dont l'amoncellement semblait défier toute attaque. Les prélats taillent, selon leur goût, leur génie et leur temps, dans ce palais qui ressemble à une ville. Les uns, originaires d'Italie, y construisent de vastes salles, de grands escahers, des doubles terrasses sur la rivière ; d'autres décorent la chapelle, font peindre à fresque les salons et tracent des corridors dans le massif des murs. Mais on a beau le transformer, ce vieux manoir ne suffît plus aux nouveaux évêques qui n'ont d'admiration que pour l'art et les magnificences du grand siècle. Gaspard de Daillon de Lude fait bâtir, aux portes de la ville, un édifice à la Louis XIV, avec des jardins, une orangerie *, des avenues, de larges parterres coupés d'allées droites, des quinconces de grands arbres, des charmilles agrémentées de pièces d'eau. C'était la demeure moderne élevée non loin de l'habitation féodale. Ces deux j)alais, d'aspect si divers, retraçaient bien le double caractère qu'avaient eu à travers les temps les seigneurs d' Albi. «L'une disait les luttes farouches, les guerres sanglantes, l'asile ouvert aux populations épouvantées, les évêques soldats ; » l'autre racontait la vie tranquille, somptueuse, artistique, « les agréables loisirs dans un beau lieu, les évêques grands seigneurs ". »

Le besoin d'une maison des champs pour les évêques devint général au xviii® siècle. Ceux qui séjournaient l'hiver à Paris voulaient passer l'été à la campagne, et était-on à la campagne dans la ville épiscopale ? Chaque prélat a son habitation rurale et souvent quelle habitation?

1. Le comte de Bristol, ami du prélat, avait fait graver ces deux vers à l'entrée de l'orangerie :

Semper Me inoito ful^et poma anrea cœlo ; Sic sœvas hiemes ludit Ludooicus et ornât.

2. Masson, op. cit., p. 44-4^- Les évêçpies d'Albi possédaient, en outre, le château de Combefa, à4 lieues d'Albi. Choiseul-Stainville, en trouvant l'entretien trop onéreux, obtint, le 3i octobre 1361, un arrêt du conseil l'autorisant à le faire démolir.

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Ici encore nous assistons à un assaut de magnilicence *. Pour faire quelque figure avec ces constructions ilfauty aller au moins de son million. C'est la somme que dépensa le cardinal de Ghoiseul, archevêque de Besançon, au château de Gy, en bâtiments et en jardins qui ne doivent pas lui survivre. Un siècle auparavant, le cardinal de Grimaldi, archevêque d'Aix, avait fait bâtir, à Puy-Ricard, une splendide demeure qu'un de ses successeurs, M. de Vintimille, allait faire démolir comme étant trop somptueuse. C'étaient jeux de princes. M. de Polignac, évêque de Meaux, était en train, quand éclata la Révolution, de reconstruire la maison de campagne de Germigny où souvent Bossuet reposa son génie. Il eut à peine le temps d'achever une des ailes qui allait bientôt tomber sous le marteau des démolisseurs. Avant de partir pour l'exil, ne voulant pas laisser de dettes, il fît venir à Germigny les ouvriers qu'il avait employés, entre autres le charpentier May ette, qu'il embrassa en gémissant'. Les édifices qui ne pouvaient pas s'adapter aux goûts et aux exigences

1. Grrimaldi, évêque du Mans, se plaît à embellir son château d'Yvré; Alexandre Lallemand, évêque de Séez, celui de Fleuré ; Talleyrand- Périgord, archevêque de Reims, achève, en 1388, la maison de Saint- Thierry, située près de la ville, et destinée à servir de résidence épiscopale. Al. de Termont, évêque de Blois, non content d'embellir son palais, reconstruit le château de Madon, ancien lieu de plaisance des abbés de Saint-Laumer. Rochechouart-Montigny réédifie, à Condé, la maison de campagne des évêques d'Evreux et en fait une demeure charmante, M. de Gluny, évêque de Riez, achète la magnifique propriété de PUon et y élève une jolie habitation où il passe des mois entiers. L'avant-dernier archevêque de Lyon, M. de Montazet, achète la maison de campagne d'Oullins, aux héritiers du cardinal de Tencin, dépense 80.000 livres pour l'embellir et y loger dix-huit chevaux dans des écuries superbes. Les archevêques de Paris avaient toujours la maison de Conflans, achetée

Ear Harlay, q;ui y mourut en 1695. Les jardins en avaient été dessinés par enôtre. M. de Beaumont, qui y fut souvent exilé, en augmenta encore les agréments. Les évêques de Condom avaient le château de Cassagne, les évêques de Bazas le château de Gand, les évêques de Mende celui de Chanac, à trois lieues de la ville. Les évêques de Langres, La Luzerne en particulier, ont une prédilection marquée pour le château de Mussy. Sébastien Zamet l'avait fait reconstruire au milieu du xviie siècle, à la suite d'un incendie. M. de Clermont-Tonnerre y ajouta, en 1700, des embellissements somptueux. M. de La Luzerne (abbé Godard, Notice sur le cardinal de La Luzerne, en tête des œuvres, édit. Migne) y fit des travaux d'agrandissements que la Révolution vint arrêter. Le riche mobilier qu'il lui destinait fut la proie des pillards. Cicé, évêque d'Auxerre, reçoit avec splendeur Monsieur, frère du roi, dans son château de Regennes qu'on appelait Vile enchantée, à cause de sa presqu'île formée par la rivière d'Yonne. La Rochefoucauld, évêque de Saintes, se complaît dans le séjour silencieux et enchanteur du château de Crazannes;le dernier évêque de Pamiers aime la belle résidence de Longpré et ses magnifiques ombrages.

2. Allou, Chronique des évêques de Meaux. Tous ces renseignements sont puisés dans les histoires locales et dans les notices sur les évêques.

modernes, étaient condamnés à disparaître. Dans le diocèse de Soissons, les évêques avaient fait subir des remaniements nombreux à leur manoir féodal de Septmonts. Désespérant de l'accommoder aux temps nouveaux, ils finirent par l'abandonner à son mallieureux sort. Dans mi diocèse voisin, à Laon, les prélats laissent tomber en ruine l'évêché, vieille habitation gothique, pour porter leurs préférences vers ce château d'Anizy que le cardinal de Bourbon avait, au xvi^ siècle, fait bâtir à grands frais et avec tout l'art de la Renaissance. L'avantdernier évêque de Laon, M. de Rochechouart de Faudoas, venait encore d'y exécuter des travaux considérables ^

Les prélats de marque ne se contentaient pas d'un palais dans leur ville épiscopale, d'une maison de campagne dans leur diocèse; ils auraient cru manquer à ce qu'ils se devaient à eux-mêmes et à leur rang de n'avoir point hôtel à Paris. Les pairs ecclésiastiques y étaient, en quelque sorte, obligés par leur dignité même. L'almanach royal de 1789 ne manque pas de donner l'adresse de leur habitation dans la ca^ntale". Combien de leurs confrères faisaient de même. Transportez-vous, dit un contemporain, « au quartier des évêques, le faulDourg Saint- Germain. Entrez dans leurs hôtels et voyez si leurs appartements ne sont pas aussi magnifiquement décorés, leurs glaces aussi multiphées, leurs tableaux aussi bien choisis , leurs équix^ages aussi brillants et aussi lestes,

leurs domestiques aussi nombreux, leur vaisselle aussi riche que dans les maisons des grands *. » Presque à la veille de la Révolution, en 1787, l'archevêque de Bourges, Phehj)eaux-d'Herbault, mourut à Paris dans son hôtel du faubourg Saint-Germain.

Toutes les habitations de ces évêques grands seigneurs

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