Discours du 12 avril
et simple, de même pour les biens elle se contenta de les mettre à la disposition de la nation par le décret du 2 novembre 1789. Les discours prononcés, le 31 octobre, par M. de Boisgelin, par l'abbé de Montesquiou, avaient fait la plus vive impression. Malgré l'éloquence et la pression de Mirabeau, malgré les menaces d'une populace ameutée, le décret du 2 novembre, qui ne parlait pas de confiscation, se heurta à une très importante minorité, trois cent soixante-huit voix contre trois cent quarante-six, et encore quarante membres s'abstinrent et la terreur en écarta trois cents de la séance*. Les spoliateurs reprennent des forces et reviennent à la charge jusqu'à complète victoire. Un décret du ; 19 décembre 1789 ordonne une première vente de biens ecclésiastiques. Le décret du 14 avril 1790 les enlève complètement à l'administration du clergé, pour les confier aux départements et aux districts. Enfin, le décret du 14 mai achève la ruine en prescrivant la vente de tous les biens ecclésiastiques sans exception.
L'énergique défense, les objurgations, les plaintes émues, les objections opposées par l'Eglise à ses spoliateurs, les auraient peut-être convaincus ou arrêtés, ses généreux sacrifices les auraient peut-être désarmés, s'il s'était simplement agi d'une mesure financière. Les constituants ne pouvaient sérieusement douter que le clergé ne fût légitime propriétaire, ni que les 400 millions par lui oflFerts ne permissent à l'Etat de s'acquitter; mais la situation s'était compliquée d'une question politique et reli-
1. Cf. l'écrit déjà cité: Lettre de M... députe', etc. p. 27 etsuiv. Cet écrivain dit que le décret du 2 novembre fut voté par 568 voix contre 346.
gieuse. « La grandeur du clergé catholique, avait dit lielvétius. est toujours destructive de la grandeur d'un Etat. » Sans doute, depuis la constitution de l'Assemblée nationale, le clergé n'existait plus comme premier ordre de l'Etat, mais il paraissait encore redoutable avec ses vastes possessions territoriales. « J'entends dire, s'écriait Grégoire, le 11 avril 1793, que tant que le clergé possédera des fonds, il aura un esprit de corps qui croisera la chose publique. «Pour achever dele briser, pour étouJBFer en lui toute velléité de prépondérance temporelle, la Révolution voulut lui enlever le sol sur lequel un corps de cette vitalité pouvait toujours refaire sa puissance. Aussi a-t-on pu affirmer que la Constituante agit peut-être moins par avidité que par politique. Sans doute, elle trouva opimes, bonnes à prendre, les dépouilles du clergé ; mais ce qui la réjouit plus encore que ces 4 milliards de biens, ce fut de le désarmer en le ruinant, ce fut de lui enlever à tout jamais toute possibilité de rebondir, en lui ôtant tout point d'appui sur une terre qui se dérobait sous ses pas. L'abbé Expilly, en exposant, dans la séance du 20 mai, les motifs qui avaient poussé la Constituante à s'emparer des biens, disait que le principal était suj'tout l'extinction de Finflitence politique du clergé. Le 2 novembre 1789, dans la séance même qui vit repousser les propositions de M. de Boisgelin et les biens échapper définitivement à l'Eglise, Chapelier avait fait avec un véritable cynisme l'aveu des raisons qui inspiraient les spoliateurs. Parlant du premier ordre, qui avait « cessé d'exister, je ne le vois plus, s'écria-t-il, que parmi les superbes débris d'une immense Révolution ; il est devenu le patrimoine de l'histoire... Vous avez voulu détruiréles ordres, paree que leur destruction était nécessaire au salut de l'Etat. Si le clergé conserve ses biens, l'ordre du clergé n'est pas encore détruit. Le clergé ofifre des dons: redoutez ce piège. Il veut sortir de sa cendre pour se
reconstituer en ordre Il est impolitique que les
grands corps aient des propriétés. » Enlever au clergé ses richesses territoriales, c'était donc détruire a jamais par la base sa puissance temporelle. La Constituante fit mieux encore, — et cette combinaison machiavélique ne dut pas être étrangère à l'esprit des meneurs, — en spoliant l'Eglise, elle lia au sort de la Révolution tous ceux qui s'enrichirent de ses dépouilles. Les acquéreurs de ses biens devaient tout faire pour empêcher les revendications futures des anciens possesseurs. Déjà la suppression des dîmes avait excité la l'econnaissance des propriétaires, ; c'est-à-dire à peu près tout le monde en France, envers cette Révolution qui faisait couler sur leurs terres une rosée bienfaisante, et augmentait leur valeur d'un dixième par l'abolition pure et simple d'un impôt payé depuis mille ans.
Tel fut alors le soulagement universel, que les députés mêmes de la droite qui, dans cette circonstance, parlèrent en faveur des dîmes et des biens du clergé, les chevaliers du trône et de l'autel, ne se hâtèrent guère d'apporter dans les greniers du clergé, désormais vides, une contribution qui avait cessé d'être obligatoire. Mais les propriétaires n'avaient-ils pas à redouter un retour offensif du clergé si un vent favorable lui rendait le pouvoir. Cette crainte restera à l'état latent dans l'esprit du peuple, nourrira ses méfiances, inspirera ses votes. C'est à peine si nous en avons fini, après un siècle, avec celte éternelle peur de la dîme dans nos campagnes. Nous croyons qu'il faut chercher l'origine, la principale cause de l'hostilité déclarée de la nation contre tout rôle, toute influence politique du clergé, dans ces lois de la Constituante qui, en partageant à toute la nation ses biens et ses dîmes, intéressaient toute la nation à empêcher la résurrection d'un corps dont on s'était divisé les dépouilles.
On ne s'étonnera point que dans l'ardeur de la lutte, le clergé ait eu à subir de la part de ses adversaires un traitement plus dur encore que l'injustice, la haine, cette haine qu'éprouve souvent le spoliateur pour sa victime. Ses richesses avaient excité bien des jalousies dans le tiers élat ; le faste de ses prélats, de ses abbés commendataires, de beaucoup de chapitres, le spectacle de bénéficiers opulents et oisifs, avaient allumé bien des rancunes dans l'ûme du travailleur obligé de payer sur sa moisson une dîme qui n'allait pas même à son curé. De cette situation, de ces abus, des privilèges accordés à l'Eglise de France, était résulté une sorte de défaveur de l'esprit public, qui allait jusqu'à l'irritation lorsque le clergé semblait se mettre en travers de l'opinion, comme dans la question des trois ordres, ou qu'il ne se hâtait pas de bénir ses spoliateurs, comme dans la question de ses biens. L'exemple de M. de Juigaé acclamé ou menacé de mort, selon qu'il paraît obéir ou résister au mouvement, montre bien l'état des esprits. Cette animosité fit trop souvent explosion jusque dans l'enceinte des législateurs. Sieyès eut occasion de les interpeller, avec sa vigueur habituelle, sur leur animadversion contre les prêtres « dont le seul nom, leur dit-il, vous met en colère. Souffrirez-vous que de petites passions haineuses viennent assiéger votre âme, et réussissent à souiller d'immoralité et d'injustice la plus belle des révolutions? Quitterezvous le rôle de législateurs pour vous montrer, quoi ? des antiprêtres. Ne pouvez-A'Ous oublier un instant cette animosité contre le clergé ? Est-ce à nous à recueillir les opinions qui régnent à cet égard dans les rues, dans les cafés et dans les salons de Paris ? Devons-nous servir cette jalousie bourgeoise qui tourmente l'habitant des petites villes contre M. le chanoine ou M. le bénéficier? Toutes ces misères de l'homme privé ne sont point faites pour nous guider dans notre carrière. Le clergé, comme
tous les gros corps de l'Etat, doit être pris en masse. Allons à la constitution, au rétablissement des finances. Encore une fois, soyez législateurs ; vous redeviendrez assez tôt de simples individus pour exercer vos haines, vos mépris, vos vengeances particulières. » Les spoliateurs vont « ôter à leurs enfants par jalousie contre leursfrères ^. » Ces paroles dont la persistance des mêmes passions a renouvelé si souvent l'opportunité, montrent quelles hostilités implacables s'étaient déchaînées contre l'Eglise.
La voie que la Constituante a fait suivre au clergé est déjà semée, on peut dire encombrée de ses ruines. Quel effondrement politique et social en quelques mois, quel douloureux holocauste de toutes ses grandeurs séculières.
1. Sieyès ajoute au sujet des attaques dont il était l'objet : « Le résultat le plus apparent de leurs merveilleuses critiques, se réduit à prononcer que je suis membre du clergé. Réponse: il est vrai que je suis membre du clergé... On m'a lancé quelques bonnes épigrammes et un grand nombre de mots insignifiants. Réponse: il est vrai que les mots de la langue appartiennent à qui veut s'en servii", et les bons mots à qui sait les trouver, et qu'après tout cela il faut commencer à raisonner quand on le veut et quand on le peut... Depuis longtemps on prend plaisir à répéter d'excellentes plaisanteries contre l'influence d'une robe, sur les .sentiments de celui qui la porte. Quand voudra-t-on observer aussi toute l'influence d'une robe sur les jugements de ceux qui ne la portent pas.'» Cf. Sieyès, Projet d'un décret provisoire sur le clergé, reproduit dans le Moniteur du 20 m.ars 1790 et suiv. Les paroles suivantes de Camille Desmoulins dans la France libre, montrent ce que pouvait inspirer la baine du clergé. « Qu'on me montre, disait-il, rien de plus méprisable que ce qu'on appelle un abbé. Qui est-ce parmi eux, qui n'a pris la soutane, cette livrée d'un maître dont ils se moquent intérieurement, pour vivre grassement et ne rien faire. Y a-t-il rien de plus vil que le métier de la religion, le. métier de continence, un métier d© niensonge et de charlatanisme continuels ! Quelle différence y a-t-il entre notre clergé et celui des prêtres de Cybèle qui se mutilaient pour vivre ? »
quelle déchirure de la brillante parure mondaine dont les siècles s'étaient plu à orner l'Eglise de France ! Pour lui, la figure du monde s'est évanouie. Pour lui désormais plus de rôle politique, plus de ces Etats généraux oîi la prééminence, les honneurs, lui appartenaient comme premier ordre de l'État; plus de ces assemblées du clergé de France où il discutait, seul de tous les corps de la nation, sa contribution volontaire, son don gratuit ; plus de ces pays d'Etat, de ces assemblées provinciales où il venait de déployer naguère encore, sous Necker et sous Galonné, les talents administratifs, la souplesse et la grâce de ses prélats ; plus de cette prépondérance locale qui a fait des évêqucs, les seigneurs, les bienfaiteurs de leur ville, et les plus ardents propagateurs de tous les progrès sur la fin de l'ancien régime ; plus de dîmes, plus de biens, plus (le centaines de mille livres de rente ; par là même plus de luxe, plus de laquais, plus de carrosses, plus de cette réprésentation qui éblouissait les peuples. Ces évêques endormis hier dans l'opulence se sont réveillés dans la misère. Il a sufli d'un jour pour leur enlever ce que leur avaient conquis les siècles. Il n'est pas jusqu'à leurs titres de Monseigneur, d'Eminence, de Grandeur, qui ne soient emportés, prohibés par le décret supprimant la noblesse. ^ Gomme si ce n'était point assez de voir s'effondrer tout d'un coup leur situation séculière, on viendra bientôt leur disputer même ces écoles, ces collèges, ces universités, ces hôpitaux, ces établissements de bienfaisance qu'ils ont fondés, pour la plupart, et fait vivre à travers les siècles. N'ayant plus, depuis la perte des
1. Nous lisons dans le décret que « l'encens ne sera bi'ûlé dans les temples que pour honorer la divinité, et ne sera offert à qui que ce soit ; que les titres de Monseigneur et Messeigneurs ne sera donné ni à aucun corps, ni àaucun individu, ainsi que les titres d'Excellence, d'Altesse, d'Eminence, de Grandeur. » — L'abbé Fauchet, De la religion nationale, 1789, p. 168-1G9, demande la suppression de Monseigneur, de Votre Granilciir.
dîmes et des biens, de quoi les payer, ils ne seront plus admis à les gouverner. Il semble que la France, bercée sur les genoux de l'Eglise pendant quatorze siècles, maintenant qu'elle est arrivée à l'âge d'homme, non seulement se détourne d'elle violemment, mais encore prenne plaisir à ensanglanter le sein qui a nourri son enfance et sa jeunesse.
Devant de tels adversaires, les évêqu*;s gardèrent la seule attitude qui pouvait leur convenir, le désintéressement et la dignité. On connaît les paroles célèbres prononcées par Montlosier dans la séance du 7 janvier 1791 : « Les évêques chassés de leurs palais seront accueillis dans les chaumières. Les pauvres qu'ils ont nourris les nourriront. Si on leur ôte la croix d'or, ils en prendront une de bois ; c'est une croix de bois qui a sauvé le monde. » Les prélats prirent leur parti de leur ruine avec une noblesse, une aisance extraordinaire. Pas une récrimination, pas' une plainte dans leur langage. Il semble que chez eux la transition subite de l'opulence à la misère se soit opérée sans secousse.
Nous avons décrit ailleurs la train de maison et l'opulence d'un grand nombre. Ce faste avait aliéné aux évêques bien des sympathies dans le peuple. Les plus éclairés sentaient le besoin de les reconquérir, et l'impuissance de toute protestation qui n'aurait pas d'écho dans la multitude. M. Dulau, archevêque d'Arles, auquel on écrivait de sa ville épiscopale de prescrire des prières comme en temps de calamité publique, répondait de de Paris, le 28 avril 1790 : « J'aurai quelque répugnance à les ordonner, si je juge des dispositions de mes diocésains par celles du peuple qui nous environne ici. Les trois quarts applaudissent à la spoliation de l'Eglise, et comme on suppose que l'orage tombera principalement sur les évêques, abbés et autres gros bénéficiers, la circonstance n'est pas favorable pour faire respecter les or-
donnances épiscopales. Ce n'est que par la confiance des peuples que nous pouvons faire quelque bien, et malheureusement on est venu a bout de nous l'enlever dans plusieurs parties du royaunie, en persuadant à la multitude qu'elle était intéressée à l'avilissement et même à la proscription du clergé ^. »
La sympathie populaire qui avait paru s'éloigner d'un clergé riche et fastueux, allait revenir d'elle-même à un clergé dépouillé et pauvre. Voyez avec quelle facilité les évêques se plient déjà aux circonstances et acceptent les conditions nouvelles. Leur situation a été bouleversée en quelques jours. Les palais leur échappent avec les dîmes et les biens. Ce château d'Anizy où un Sabran, l'évêque duc de Laon, célébrait naguère par tant de fêtes, lés noces brillantes de sa nièce, tombe déjà sous le marteau des démolisseurs. Les prélats sauront porter la mauvaise fortune. Nous avons vu M. du Tillet, évêque d'Orange, vendre ses deux chevaux et sa voiture avant de se rendre aux Etats généraux, et s'écrier dans le mandement qui annonçait leur réunion : « Ayant de quoi nous nourrir et nous vêtir , nous devons être contents'-. » M. de Lorry, évêque d'Angers, écrira après la spoliation : « Nous serons assez riches pour -vivre et trop pour mourir. » M. de. Balore, évêque de Nîmes, rappelera à la tribune, dans la séance du 31 octobre 1789, cette parole d'un père de l'Eglise : « La piété a engendré les richesses et celles-ci ont étouffé leur mère. » Les Nouvelles ecclésiastiques font la remarque,en 1790, que M. de Chabot, évêque de Saint-Claude, a daté sa dernière instruction pastorale, « non de son palais, comme c'est la coutume, mais de sa maison épiscopale.
i. Œuvres de Mgr Dulau, t. III, p. 16 et suiv. 2. Cf. Les cvcqucs at'aiil la Rcfoluiion, p. 137-139.
L'on a été édifié de cet acte de modestie glorieux pour M. de Chabot, si distingué par sa naissance *. »
De tous côtés les évêques quittent noblement les richesses qui les quittent. « Le coup mortel a donc été porté au clergé de France, écrit de Rome le cardinal deBernis. Je souhaite bien sincèrement que ce dépouillement ne porte aucune atteinte à la religion, à l'éducation, aux mœurs, au soulagement des pauvres... A l'égard de ma fortune, je ne la regretterais pas si elle était sacrifiée au bien de l'Etat 2. » C'est tout ; point de récriminations, point de. gémissements. L'épiscopat élève son âme h la hauteur de son infortune. Il expie, là où besoin est, par son sacrifice, le faste de son ancienne opulence.
Les évêques de l'assemblée nationale eurent occasion d'exposer au pape, dans une lettre collective, les principes qui avaient dicté leur conduite pendant et après la discussion mémorable qui aboutit à la confiscation des biens ecclésiastiques.
Après avoir dit les raisons qui leur avaient fait défen-
1. Nouvelles ecclésiastiques, 1790, p, 176 et suit. — Tous les prélats n'étaient pas aussi disposés à abandonner les errements du passé. L'évêque de Gap, M. de Vareilles, raconte que la nouvelle municipalité de Gap voulait s'opposer a à ce que je me fisse suivre par mes gens quand j'allais aux oiBces ou quand j'officiais. Je résistai et l'ancien usage persiste ; mais ça n'a pas été sans batailler, et il a fallu pour me maintenir dans cette espèce de droit, qui est commun à tous les évêques, mépriser toutes les menaces... Au moment où je sortis de chez moi avec mon accompagnement (pour aller à vêpres), les cris et les hurlements recommencèrent, comme si on avait vu une bête féroce ; mais en même temps on me faisait un passage de plus de trois toises et personne n'apprc>cha. » Cf. Mémoire de la Broue- de Vareilles, évèque de Gap, publié par l'abbé Guillaume, 1892. — Voy. dans l'histoire de Mgr de Villeneuve, évêque de Montpellier, par l'abbé Saurel, une querelle de même genre dé ce prélat avec les magistrats de Montpellier.
2. Dépêche à Montmorin, 17 novembre, 1789. Le Cardinal Bernis, p. 466. — L'évêque de Noyon, M. de Grimaldi, est moins résigné. Nommé par le pape assistant au trône pontifical, il écrit au cardinal secrétaire d'Etat qu'il emploiera à acquitter la taxe « les premiers deniers de la restitution que j'espère bien que me fera cette bande de brigands. » Lettre du 14 juin 1791. Cf. Theiner, Documents inédits relatifs aux affaires rcligicusea de France, 1790-1800, 1857, 2 in-8'', t. I, p. 329.
dre avec la plus grande énergie ces propriétés., patrimoine séculaire de l'Eglise et des pauvres, * ils ajoutent: « Quand l'arrêt a été porté, qui nous dépouille de tous nos biens, notre silence a bien fait voir à quel point nous étions inaccessibles par nous-mêmes à tous les intérêts temporels dont la jouissance avait attiré sur nous la haine et l'envie. Nous n'avons pas troublé d'un seul mot, d'une seule plainte, le cours des opérations fondées sur l'hypothèque des biens qu'on nous a ravis. »
1. « Nous n'avons pas manqué, disent-ils, aux devoirs de, nos chai-ges. Nous n'étions que les dépositaires passag'ers de ces biens, dont la piété de nos pères avait doté les églises de France. De quel di'oit pouvionsnous, possesseurs d'un jour, abandonner un dépôt confié par des lois qui semblaient immortelles ? Nous ne pouvions pas priver les générations à A'enir de ces fondations saintes qu'elles devaient hériter, ainsi que nous, des vertus de nos pères, et nous avons su défendre avec force et courage ce patrimoine sacré que les voix unanimes de la nation entière; pendant tant de siècles, avaient remis dans nos mains. Nous avons défendu la propriété des églises, et tel fut l'ascendant de notre défense, qu'on n'osd pas déclarer, comme on l'avait mis en délibération, q.io la propriété des biens ecclésiastiques appartenait à la nation. Nous avons réclamé contre leur aliénation, et nous osons dire encore que nous avons fait sentir combien il eût été plus utile à l'Etat de chercher des ressources dans les offres du clergé, que d'aliéner tous ses biens ; et si notre perte n'avait pas été jurée, les églises de France seraient encore le centre des charités dont s'alimentait la misère, et la ressource la plus assurée pour l'Etat. » Lettre des évêqucs députés à l'assemblée nationale, en réponse au bref du pape, en date du 10 mars 1791, 64 pages in-8°, p. 30-32. Cette lettre, peu connue, mais très remarquable, est datée du 3 mai 1791, et signée par les trente prélats députés, encore présents à l'assemblée nationale. Elle avait été i-édigée par M. de Boisgelin. — La résignation de l'épiscopat ne pouvait aller cependant jusqu'à approuver la spoliation de l'Eglise. Plus tard l'assemblée nationale, dans son « Instruction » aux Français, ayant cru pouvoir donner comme preuve de son attachement à la religion le fait d'avoir « placé au premier rang des dépenses de l'Etat celle de ses ministres et de son culte, » M. de la Luzerne répondit; « Est-cff sérieusement, est-ce par dérision que l'on présente comme un bienfait de l'assemblée envers la religion ses décrets sur la dépense du culte.' Croit-on que la nation ait déjà oublié la spoliation aussi A'iolenle qu'injuste de tous les biens des églises, l'anéantissement de la propriété la plus antique, la plus constante, la plus révérée, reconnue dans tous le.'î temps et par les rois et par la nation ? Voilà l'ouvrage de l'assemblée, voilà ce qu'elle a fait pour la religion catholique. Elle a conservé à la secte de Luther ses possessions, elle a enlevé à l'Eglise de Jésus- Christ les siennes, dans les lieux mêmes où elles étaient également garanties par les traités, » Œuvres de La Luzerne, YI, 400.
Une telle sérénité fait le plus grand honneur aux évêquos qui tenaient ce noble langage. Après avoir défendu, comme c'était leur devoir, le patrimoine de l'Eglise, ils crurent de leur dignité, une fois la spoliation consommée, de ne point récriminer sur le fait accompli. Les prélats de l'assemblée, ayant appris qu'un laïque allait publier Un ouvrage pour défendre la propriété ecclésiastique, remboursèrent les frais d'impression et firent retirer le livre pour ne point aggraver les difficultés ni attiser les haines ^.
Certains spectateurs du combat jugeaient les événements avec moins de calme. Burke, dans ses Réflexions sur la Kévolution française, se montra sévère pour la confiscation que venait d'opérer la Constituante. « Quel autre, dit-il, si ce n'est un tyran (nom qui exprime tout ce qui peut corrompre et dégrader le genre humain), pourrait s'imaginer de s'emparer de la propriété des hommes ; et cela, par centaines, par milliers, par classe entière, sans accusation préalable, sans les entendre, sans les juger ? Ne faut-il pas avoir perdu jusqu'aux traces de l'humanité pour précipiter dans l'humiliation des hommes élevés par leur rang et par le ministère sacré de leurs fonctions, parmi lesquels le grand âge de plusieurs implorait seul tout à la fois la vénération et la compassion, de les pré-
1. Le pillage des biens du clergé avait soulevé contre lui bien des passions. « Lui ôter la dîme, dit l'abbé de Pradt, était armer la nation contre lui. Prendre ses biens étaitle compromettre avec ceux qui en' recevaient quelque parcelle... On avait mis les- prêtres dans le cas d'être égorgés à chaque instant. » Cependant les évoques avaient accepté généreusement tous les sacrifices. Quand il s'agit de s'imposer pour le quart de ses revenus, on vit, par exemple, M. de Sabran, évêque de Laon, se taxer à 32 000 liv. ; M. de Durfoi-t, archevêque de Besançon, à 20000, liv. chiÊFres qui dépassaient de beaucoup la proportion des sacrifices demandés. Le sacrifice de l'argenterie des églises était bien douloureux. « Allez donc, N. T. C. F., écrivit M. de Durfort, verser dans le sein de la patrie les secours qu'elle vous demande... Mais déplorez des malheurs qui s'étendent jusque sur le sanctuaire. » Sauzay, I, 136.
cipiter ainsi de la plus haute élévation connue dans l'Etat, élévation dans laquelle ils étaient maintenus par leur propriété foncière, à un état d'indigence, d'abaissement et de mépris. » Jamais, ajoutait Burke, les « Communes de la Grande-Bretagne ne se seraient portées à une telle confiscation des biens de l'Eglise et des pauvres. »
Ainsi parlaient les vivants. Ah ! si les morts avaient pu élever la voix, si les millions de donateurs de tous les siècles qui, confiants dans la pérennité de l'Eglise et dans «ces lois qui semblaient immortelles», croyaient pouvoir dormir à jamais leur sommeil à l'abri des temples, des monastères, bercés en quelque sorte par les chants sacrés et les cérémonies saintes, si ces bienfaiteurs, réveillés en sursaut par la hache des démolisseurs, avaient pu secouer la poussière du tombeau, de quel accent ils eussent renouvelé les excommunications,lesanathèmes inscrits dans leurs testaments, contre ces profanateurs, venant ainsi anéantir leurs fondations avec les biens d'Eglise, et arrêter sur les lèvres du prêtre la prière séculaire qui montait vers Dieu pour le salut de leur âme ^.
1. Tous les orateur?, en particulier M. de Boisgelin, dans son discours du 31 octobre (p. 19-20), plaidèrent Tivement les droits de» fondateurs.
I. Une douloureuse conséquence de la suppression des biens, c'est que les évêques passent au rang des salariés. — C'est alors que pour la première fois on traite de fonctionnaires les membres du clergé, au moment où ils cessent de l'être. — La mission du prêtre étant toute spirituelle, il n'est pas fonctionnaire de l'Etat dont il n'a reçu aucune délégation. — Mais les constituants, n'ayant plus la foi aux pouvoirs surnaturels des prêtres, les jugent en pbilosopbes et ne voient en eux que des «officiers de morale » au service de l'Etat. — Raisons invoquées pour en faire des salariés. — Répugnance hautaine des évêques pour le salaire. — On y voit une cause d'avilissement. — Sentiment de Burke, du pape. — II. Efforts des curés pour obtenir une dotation territoriale. — Tableau enchanteur du curé propriétaire et agriculteur tracé par l'abbé de Montesquieu et l'abbé Grégoire. — On leur refuse toute propriété. — Première discussion du budget des cultes. — Ancienne opulence reprochée aux évêques. — Leur traitement. — Les curés mécontents des 1200 fr. qui leur sont alloués. — Leur situation est pire encore après cent ans. — La Révolution dont ils ont accéléré la marche les a trahis. — III. Le refus du serment à la constitution civile sera un premier prétexte pour ne pas les payer. — D'ailleurs la Constituante, qui a gaspillé toutes les ressources, n'a pas de quoi acquitter sa dette au clergé. — Evêques qui reçurent ou refusèrent le traitement. — Curés payés ou non, selon les départements. — Les engagements furent peu tenus. — Mais le traitement du clergé reste inscrit par la Constituante comme dette nationale.
Ce qui était le pliis douloureux à PEglise de France dans sa ruine totale, c'est que ses ministres perdaient avec leurs biens leur indépendance matérielle, et passaient au rang des salariés. Un mot prononcé par Mirabeau, le 10 août 1789, dans la discussion des dîmes, le mot de salarié^ avait fait dresser les cheveux sur leur tête. «J'en-
194 LES ÉVÈQÛES FO^*C■rION\AIRIÎS SALARIES
tends, s'écria Mirabeau, à ce mot de salarié, beaucoup' • de murmures, et l'on dirait qu'il blesse la dignité diisa- '■ jîerdoce ; mais, Messieurs, il serait temps, dans cette ré-- '' volution qui fait éclorc tant de sentiments justes et gêné- ' reux, que l'on abjurât les préjugés d'ignorance orgueil^ •■ leuse qui font dédaigner les mots salaires et salariés. Je ne connais que trois manières d'exister dans la société :• il faut y être ou mendiant, ou voleur, ou salarié. Lé propriétaire n'est lui-même que le premier des salariés.»
Ce sophisme n'était pas de nature à calmer les répugnances de l'Eglise. Les Français du dix-neuvième siècle, plies à d'autres habitudes, et qui, depuis cent ans, se ruent à l'émargement des milliards du budget, sont peut-être mauvais juges de ces révoltes de la dignité épiscopale quand, pour la première fois, on prononça devant elle le mot salaire. Tout le clergé applaudit à l'abbé Maury défendant le maintien de «la dotation territoriale », au lieu d'un « salaire avilissant et incertain.»
Vaines répugnances, protestation impuissante ! Il faudra bien subir le salaire. Non seulement le prêtre sera désormais payé par rEtat,mais alors apparaît la résolution de le considérer comme un simple fonctionnaire de l'Etat. La prétention était nouvelle et véritablement exorbitante. Depuis cette époque, les gouvernants ont mis une véritable obstination à la reproduire. Il semble cependant qu'elle ne résiste point à l'examen. Pour être fonctionnaire public il faut avoir une délégation de la puissance publique, tenir de l'Etat un pouvoir quelconque dans l'ordre judiciaire, administratif ou militaire. Mais le prêtre, dont la mission est toute spirituelle et s'exerce surtout par les sacrements, n'a pas reçu ses pouvoirs de l'Etat. Le gouvernement a beau agréer un curé, nommer un évêque, ce curé, cet évêque, tiennent leur mission non du gouvernement, mais de l'évêque, du pape. Cette mission sera valide malgré le refus de la reconnaître opposé par
rEjtat; elle sera nulle, malgré l'approbation de l'Etat, si l'éviê^que, si le pape refusent leur investiture aux candidats du pouvoir civil. Comme le disait M. Dupin en 1831, {( lersalaire atlaclié à une fonction n'eu change pas la natjLjKe.Le juge de commerce qui n'a pas de traitement, exerce les mêmes fonctions que le juge civil qui en reçoit
Ghose etraufre, l'Etat s'avisait de traiter de fonctionnaires publics les membres du clergé au moment où ils cessaient de l'être. Dans l'ancien régime, les seigneuries temporelles, les pairies, les droits féodaux ou régaliens attachés à certains évêchés, la force exécutoire au for extérieur reconnue' à certaines sentences des officialités, l'entrée au parlement assurée aux conseillers clercs, toutes ces prérogatives accordées par l'autorité politique aux personnes religieuses, leur communiquaient une sorte de magistrature séculière. Les curés eux-mêmes, par la tenue des registres de l'état civil, pouvaient être considérés comme agents de la puissance publique. Et cependant, ces fonctions profanes n'avaient pas attiré aux prêtres la qualification de fonctionnaires de l'Etat. C'est au moment où le clergé perd jusqu'à l'ombre même d'un pouvoir temporel, c'est au moment où ses seigneuries, ses biens, ses justices féodales, ses oITîcialités, ses assem-
1. M, Dupin, posant des conclusions qui furent consacrées par un arrêt de la cour de cassation du 28 mai 1831, s'était exprimé en ces term^es, en sa qualité de procureur général : « On appelle fonctionnaires publics ceux qui exercent une portion de la puissance publique par délégation de la loi ou du gouTcrnement dans l'ordre judiciaire, administratif ou militaire. Mais le pouYoir du prêtre a une autre source: ce pouvoir, dans la croyance catholique surtout, est de droit-diTin. Aussi les fonctions des ministres de tous les cultes, et en particulier du culte catholique, sont purement spirituelles ; ils n'exercent qu'un pouvoir moral, qui dépend uniquement de la foi, sans aucune action pour contraindre. Considérer le prêtre comme un agent du gouvernement, c'est blesser le sacerdoce dans son essence. » Cf., sur cette question, duc de Broglie, Le Concordat, 1893, 1 vol. in-12.
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blées quinquennales, ses présidences des pays d'Etats, ses registres civils, toute sa puissance extérieure, viennent de s'engloutir dans le goufiPre de la Révolution, qu'elle s'avise de transformer le prêtre en fonctionnaire. Le maigre salaire qui lui est promis, en dédommagement de son immense domaine confisqué à jamais, est le prétexte de cette qualification.
Si vous dites aux constituants qu'on ne peut point regarder un prêtre comme un fonctionnaire, que réduit à sa mission spirituelle, il ne tient plus rien de l'Etat, que c'est en vertu de sa consécration sacerdotale qu'il offre le sacrifice de la messe, en vertu de la juridiction reçue de l'évêque qu'il absout dans le sacrement de pénitence, que l'évêque lui-même n'est tel qu'en vertu de la préconisation papale et de son sacre, vOus ne serez pas compris, parce que vous ne parlez plus à des chrétiens mais à des philosophes. Auprès de ces disciples de Voltaire, de Rousseau où de d'Holbach, le prêtre n'est pas un sacrificateur, un ministre de Dieu marqué par le sacrement de l'ordre d'un caractère sacré. Il est simplement, selon l'expression si souvent répétée par Mirabeau et les autres orateurs, un « officier de morale et d'instruction;» c'est un homme ordinaire concourant au bien général de l'Etat par ses œuvres, ses prédications évangéliques, comme le maître d'école par les soins donnés aux enfants, comme le magistrat par ses arrêts, comme le soldat par la défense de la patrie. « Tous les membres du clergé, aflfîrme avec instance Mirabeau, sont des officiers de l'Etat; le service des autels est une fonction publique, et la religion appartenant à tous, il faut, par cela seul, que ses ministres soient à la solde de la nation, comme le magistrat qui juge au nom de la loi, comme le soldat qui défend au nom de tous, des propriétés communes. » Mirabeau va jusqu'à dire : « Quoique le sacerdoce parmi nous ne soit point uni à l'empire, la religion doit cependant se con-
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fondre avec lui... Eh! que deviendrait la religion si l'Etat venait à succomber *. » Cette espèce de fusion de la religion dans l'Etat, que Mirabeau, en contradiction avec lui-même, combattra bientôt dans son adresse aux Français par son argumentation contre tout projet de religion nationale, indique le parti pris <le ranger le culte parmi les services publics, sans tenir aucun compte de son origine divine.
Si vous invoquez des raisons d'ordre surnaturel, Pétion vous répondra : « II ne s'agit point d'entrer ici dans des discussions théologiques... La théologie est à la religion ce que la chicane est à ,1a justice... Comme officiers de morale et de religion, comme citoyens, comme fonctionnaires publics, ils (les prêtres) sont soumis à l'exécution de la loi. Vous reconnaîtriez au-dessus de vous un veto ultramontain. Ils étaient citoyens avant d'être prêtres, ils sont citoyens après ~. » Entendez aussi Robespierre dans la séance du 30 mai 1790 : « Les prêtres sont de véritables magistrats destinés au maintien et au service du culte. » Les membres du clergé sont donc des fonctionnaires. Comment pourraient-ils se plaindre d'un titre dont s'honore le roi lui-même, lequel en vertu d'un décret qui eût bien étonné Louis XIV, devient le « premier fonctionnaire de l'Etat ^. » Aussi la loi sur la constitu-
1. Mirabeau, discours du 10 août et du 30 octobre 1789. Dans son discours du 10 août, Mirabeau, après avoir montré a la religion appartenant à toits, » ajoute : « Je conclurais de ce principe que si le clergé n'aTait point de revenus, l'Etat serait obligé d'y suppléer. »