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CHAPITRE CINQUIÈME Plus de religion d'Etat

I. Nouveau sacrifice peut-être plus douloureux que les autres : l'Eglise perd sa situation de religion d'Etat. — Discours de Dillon, archevêque de Narbonne, à Louis XVI. — Esprit de tolérance des évêques à la veillé de la Révolution. — Mais tout le clergé réserve le culte public au catholicisme seul. — Nombre de cahiers du tiers état parlent dans le même sens. — II. Prérogatives de la religion d'Etat jusqu'en 1789. — • Les lois de l'Eglise, lois de l'Etat. — On entre dans la société civile par le baptême, le sacrement de mariage. — Les registres de l'Etat civil aux mains des curés, — .Espérances que donnent au clergé certaines manifestations religieuses de la Constituante. — Désillusions rapides. — Premiers débats sur la liberté des cultes. — Mirabeau s'indigne des mots tolérance, religion dominante . — Sympathies de l'assemblée pour les protestants, auxquels on laisse leurs biens d'Eglise. — Liberté, égalité qu'on leur assure. — Les juifs. — La discussion manqua d'ampleur. — 'Thèse hardie de l'abbé Barruel en faveur de la tolérance réciproque de toutes les confessions chrétiennes. — Une longue tradition a tellement habitué l'esprit public à la possession de l'Eglise que la motion de dom Gerle provoque une émotion extraordinaire. — Lutte ardente des deux camps. — L'émeute appelée au secours. — Les curés lâchent pied. : — Adresse de Mirabeau aux Français. — III. Douleur de l'Eglise devant la perte de ses privilèges religieux. — Graves conséquences de sa déchéance, — Plus de vœux solennels reconnus. — L'assistance, l'instruction publique lui échappent. — L'Etat s'empare des m^ariages. — Le contrat séparé du sacrement. — Protestations véhémentes. — Les registres de l'état civil passent de l'Eglise à la mairie. — IV. Si tout est perdu pour les évêques entourés de tant de ruines. — Avec leur puissance et leurs richesses, tombent les jalousies et les plaintes soulevées contre l'Eglise. — Mais elle garde toutes ses forces miorales, et elle sera plus libre dans son action sur les âmes. — Celle constatation faite très nettement par trente évêques de la Constituante dans une lettre au pape. ^— Belles paroles de Bossuet sur la force immanente de la vérité, en debori» de tout secours humain. — Les « moindres droits. » — Etonnantes déclarations de Mgr de Chabot.

Un sacrifice plus dur peut-être que ceux dont nous venons de parler était réservé au clergé sous la' Constituante. Le catholicisme ne fut plus reconnu comme reli-

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gion d'Etat. Pour comprendre la gravité d'une telle mesure, il faut rappeler ce qu'avait été à travers les âges l'union des « deux puissances. » Quoi ! mille ans dévie commune, de rapports intimes, d'intérêts, de services réciproques, allaient aboutir à la séparation ! Un siècle après la révocation de l'Edit de Nantes, le catholicisme, que \e$ ruines même du protestantisme mêlées de tant de larmes avaient cimenté comme religion d'Etat, allait perdre ce privilège.

Les évêques de France avaient sans doute conscience, à la veille de la Révolution,, de la modification profonde qui s'était opérée ici dans l'opinion publique durant le cours du XVIIP siècle. L'assemblée de 1788 crut devoir adresser à Louis XVI quelques observations de détail au sujet de l'ordonnance qui venait de rendre l'état civil aux protestants, mais elle n'en contesta point le principe. L'illustre archevêque de Narbonne, Dillon, put dire dans son discours au roi, comme président: « Nous n'envierons jamais à nos frères errants les doux noms de père et d'époux ; nous verrons avec satisfaction des enfants nés sans honte, partager, sous la protection de la loi, l'héritage de ceux qui leur ont donné le jour; nous bénirons Votre Majesté d'avoir enfin mis un terme à l'étonnante contradiction qui armait les lois contre les droits de la nature. Retranchez, sire, de vos ordonnances, ce sont les évêques de votre royaume qui vous en conjurent, au nom de la religion, ces peines rigoureuses, que désavouent également la raison, la justice et l'humanité. » Il y avait dans ce langage une modération, une bienveillance pour les protestants, qu'on chercherait en vain dans la plupart des assemblées tenues par le clergé dans le cours du XVIIP siècle. Mais l'archevêque de Narbonne, tout en faisant ces concessions au sujet de l'état civil des protestants, félicitait Louis XVI, — et cet éloge avait aussi l'apparence d'un conseil, — « d'affermir de plus

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en plus dans ses Etats l'unité du culte public, de conserver à la foi antique de nos pères, à cette religion bienfaisante qui tient aux racines de la monarchie, la prépondérance de religion nationale et dominante. » Dillon a soin de marquer en même temps les caractères auxquels on reconnaît cette religion dominante. « A elle seule, dit-il, appartient le droit dé l'enseignement religieux ; seule elle a des ministresj des temples, des rites et des cérémonies. Elle exerce une juridiction légale ; les officiers de Votre Majesté sont chargés de veiller à l'exécution de ses jugements, et c'est à ce titre que le prince est appelé l'évêque du dehors. » Louis XVI, dans sa réponse, tint à rassurer le président du clergé. « En leur accordant (aux protestants), dit-il, l'état civil, j'ai eu soin de maintenir l'unité du culte public dans mon royaume. La foi que j'ai reçue de mes pères sera toujours la foi nationale et dominante dans mes Etats ^. »

L'archevêque de Narbonne avait donné dans son discours l'expression exacte des dispositions du clergé à l'égard des protestants au moment de la Révolution. Dans ses cahiers de 1789, il écarte l'idée de toute pression à leur égard, mais il met à demander que le catholicisme reste la religion de TEtat une insistance qui laisse entrevoir des craintes. Le temps, l'esprit de tolérance répandu par un siècle sceptique, avaient beaucoup fait pour amortir l'ancien esprit de persécution. Dillon pouvait dire en vérité que, si l'Eglise est, « dans tout ce qui concerne le dogme, la plus intolérante des croyances », el)e était bien résolue à ne « ramener dans son

1, Voir le discours au roi, prononcé à Versailles, par M. l'archevêque de Narbonne, à la clôture de l'assemblée du clergé, le dimanche,27 juillet, 1788, et la réponse du roi, dans les Archives parlementaires, t.I, p. 386, 387. A la même époque, l'abbé de Boulogne, dans la station quadragésîmale prêchée devant Louis XVI, disait : « Un état bien ordonné n'a qu'une religion, u

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sein ses enfants égarés que par les voies de paix, de persuasion et de charité. » Les écrits de 1789 nous montrent les évêques animés de sentiments de bienveillance qu'on s'avisait parfois de trouver excessifs *. Que d'éloges n'avons-nous point recueillis sur l'attitude qu'eurent à l'égard des protestants, par exemple, M. de BecdelièVre, M. de Çalore à Nîmes, M. de Bausset à Alais. Eiitendez les touchantes paroles que ce dernier adressait, à ce sujet, à ses diocésains. « En plaignant, leur dit-il, ceux de nos frères que des préjugés, qui tiennent à des circonstances que nous n'approfondissons pas, éloignent en ce moment de la religion et surtout de ses ministres, pensez aux vertus, aux talents qui distinguent un si grand nombre d'entre eux, et qui doivent leur concilier votre bienveillance et votre estime ; pensez que vous leur appartenez peut-être par les liens du sang, par une origine commune, par un commerce habituel; que vos pères et les leurs ont professé la même foi, qu'ils ont habité les mêmes lieux, sacrifié sur le même autel, participé aux mêmes sacrements, et que leurs cendres reposent dans les mêmes tombeaux ^. »

On le voit, le clergé, les évêques étaient enfin arrivés au moment de la Révolution, à des dispositions pacifiques

1, Mercier (Tableau de Paris, 1782, IV, 244) dit du clergé : « Ce corps me paraît doué de la politique la plus fine, et jusqu'ici la plus heureuse. Moins persécuteur que jamais, ne sollicitant presque plus de lettres de caciiet contre les protestants et leurs filles, parlant de tolérance, etc. » Une brochure de 1789 {Tableau moral du clergé) dit : « Le clergé de nos jours n'est point intolérant. On pourrait reprocher avec plus de raison à plusieurs de ses membres d'adopter trop légèrement des sociétés, des amis^ des conYiTes, de chercher trop l'occasion d'exercer ce tolérantisme. »

2. Réponse de M, Vévêque d' Alais à l'adresse (25 mars 1790) des catholiques d' Alais, 11 avril 1790, in-8o. — Nous trouvons ces belles paroles reproduites dans un mandement de M. de Villevieille, évèque de Bayonne, qui ajoute qu'avant 1789 le gouvernement « avait abjuré la violence et la persécution. » Mandement du 23 mai 1790.

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et même bienveillantes envers les protestants ; mais ces sentiments de tolérance n'allaient pas jusqu'à sacrifier la situation privilégiée de religion d'Etat que les siècles avaient faite à l'Eglise catholique. Il suffit d'ouvrir les cahiers pour s'en convaincre. Le clergé y demande avec insistance que la religion catholique garde en France sa situation prépondérante et iséculaire i.

La possession de la religion catholique semble ici si forte, si incontestable, que plusieurs cahiers des ordres laïcs s'accordent avec le clergé pour réclamer qu'elle reste dominante. « Que la religion catholique, apostolique et romaine, dit la noblesse de Lyon, soit toujours la seule dominante en France. » Le tiers état de Paris lui-même, après avoir proclamé que la religion chrétienne ordonne la tolérance civile, « que tout citoyen doit jouir de la liberté particulière de sa conscience», ajoute: « L'ordre public ne souffre qu'une religion dominante. » Des cahiers de la noblesse et du tiers vont jusqu'à exiger, avec le clergé, que la religion catholique ait seule un culte public^. En fait, au moment de la Révolution, l'opinion du clergé à l'égard des protestants ne dépassait point les concessions que leur avait faites l'édit de 1787 5 cet édit leur assurait simplement l'état civil et le libre exercice de leurs professions. Nous voyons même le clergé renouveler

1 . Le clergé du bailliage d'Evreux dit dans son cahier : « Le clergé regarde comme une loi fondamentale du royaume que la religion catholique, apostolique et romaine, la seule véritable, soit la seule reçue en France. Le flambeau de la foi avait éclairé les Gaules avant que les Français en fissent la conquête. Les vainqueurs embrassèi-ent la religion des peuples subjugués ; et, depuis Clovis, cette religion sainte a toujours été la seule publiquement professée par la nation et par les princes qui l'ont gouvernée. » Ainsi parle la presque généralité des cahiers du clergé.

2. Tiers état de Rennes : « La religion catholique aura seule le culte public dans le royaume. » Le tiers état de Carcassonne veut « assurer à la seule religion catholique, apostolique et romaine, à l'exclusion de toute autre, le culte public. » Arch.parl. II, 532, art. 1.

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certaines réserves d'ordre secondaire faites sur quelques articles par l'assemblée de 1788. Les deux ordres laïcs sont plus larges ; plusieurs proclament hautement la liberté des cultes. Mais la plupart, y compris le tiers état de Paris, ne contestent point au catholicisme les caractères et les droits d'une religion dominante.

Une importante brochure publiée, en i 789, par un homme déjà libéral et qui devait entrer si avant dans le mouvement révolutionnaire, par l'abbé Fauchet, nous apporte une preuve nouvelle que tel était bien alors l'état des esprits sur la question qui nous occupe. L'abbé Fauchet proclame hautement que la religion catholique est la seule « nationale », qu'elle seule peut conserver « l'unité morale chez les Français » et écarter la corruption des mœurs, « l'indifférence du culte, » qui seraient, dit-il, la conséquence nécessaire de la liberté de conscience. Fauchet né croit pas que les Etats généraux puissent songer à l'établir. Si elle était proposée, « on verrait que la France est catholique jusqu'à la racine, et se croirait perdue à la seule idée d'une révolution légale qui lui ravirait l'unanimité du culte. Des réformes tant qu'on voudra ; mais rompre le lien de la religion nationale, de la religion unique, on ne le souffrira pas. » Il n'accorde aux protestants qu'un « culte privé, dans des salles peu vastes et sans appareil au dehors. » Ils pourront exercer leurs professions en toute liberté, mais Fauchet leur ferme l'entrée de la magistrature, de l'armée, de la grande noblesse, des administrations consulaires et des Etats généraux ou provinciaux. On fera exception pour les hommes supérieurs. Necker montre « par un imn^ortel exemple » ce qu'on doit au génie ^. Ges idées, qui choquent nos habitudes d'égalité et de liberté, n'appartiennent pas exclusivement à l'abbé Fauchet et à une partie du clergé.

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