‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 179 sur 354 · Suite ci défense 'h> 'rapport, de,, 1730, p · texte numérisé non relu

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ment des destinées éternelles de l'Eglise de France reconstituée sur des bases nouyelles ? A voir avec quelle facilité sa situation séculaire, ses prérogatives politiques et religieuses, sa richesse, viennent d'être abattues en quelques jours, comme un château de cartes, par un simple coup de majorité, il faut bien convenir que l'édifice, déjà miné par la base, ébranlé par les attaques, les convoitises de ses ennemis, était à la merci de la première tempête. Il ne fallut point s'étonner, par exemple, que le peuple qui payait la dîme ne s'insurgeât point pour la maintenir, ni que la nation ne versât point des torrents de larmes sur la disparition de ces abbayes, de ces vastes domaines, qu'elle voyait trop souvent servir au luxe de quelques privilégiés. Mais si les ennemis du clergé croyaient l'anéantir en le dépouillant, en le réduisant à sa mission spirituelle, ils se trompaient. Ils le rajeunissaient, au contraire, à certains égards. L'Eglise, en voyant lui échapper ses privilèges, ses richesses, perdait, il est vrai, de grands moyens d'action et la première condition d'indépendance ; mais cette situation avait eu pour conséquence inévitable bien des servitudes dans l'ancien régime. Elle voyait tomber, avec sa fortune, les jalousies, les cupidités éveillées contre elle. Débarrassée de ces impedimenta, de ces soucis temporels qui, à certaines époques de son histoire, avaient paru tenir ses chefs plus occupés de ce monde que de l'autre, elle allait se trouver plus face à face avec les âmes, en présence plus directe des intérêts spirituels qui font sa force immanente. Chassée de ses palais, il lui restait les temples. Exclue des affaires et des assemblées politiques, elle trouvait asile dans les consciences. Lé traitement de l'âme, les destinées éternelles, voilà le levier avec lequel elle pouvait encore remuer le monde. L'Etat, en se retirant d'elle, en emportant avec lui tout ce qu'il avait donné, ne pouvait du moins lui ravir ce qu'elle ne tenait pas de lui, la puis-

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sance spirituelle. Le navire de l'Eglise va reprendre sa marche dans des conditions nouvelles, et comment chercher à le submerger encore, comment s'acharner contre un clergé auquel on n'a plus rien h prendre et qui, laissant la terre en partage aux enfants des hommes, n'affiche plus d'ambitions que pour le ciel.

' En fait, c'est ainsiquela situationfut comprise par beaucoup d'évêqucs dans cette période révolutionnaire où, hier, puissants et riches, aujourd'hui, faibles et pauvres, ils auraient pu être tentés de pousser des lamentations qui, du reste, n'auraient fait pleurer personne * ? Au lieu de s'attarder à des jérémiades stériles, ils montrent un cœur de gentilhomme plus grand que la fortune. Devant les faits accomplis, ils regardent l'avenir et semblent dire avec le poète :

Un grand destin commence, un grand destin s'achève !

Les prélats de l'Assemblée constituante gardent dans ces difficiles conjonctures, une singulière possession d'eux-mêmes. Ils établissent une démarcation très nette entre ce qui est essentiel à l'Eglise, ce qu'elle tient de Dieu, et ce qui lui vient par surcroît des pouvoirs temporels qui peuvent le lui retirer. Ils disent dans leur lettre collective à Pie VI: « Nous avons su distinguer ce que les puissances humaines avaient donné à l'Eglise et ce qu'elle tenait du ciel, ce qu'elles pouvaient lui reprendre et ce qu'elles ne pouvaient lui ravir.» Ce qu'elles pouvaient lui reprendre^ ce sont les privilèges d'ordre humain. Et « quel est celui de nous qui n'ait pas fait le sacrifice de son existence civile et politique, à la patrie comme à la religion? ». Bossuel, le théoricien, le

l.On lit dans un pamphlet do l'époque (/e Cierge à tous les diables, 1789, 7 p.) : « PlcuTc, clergé, pleure; les larmes que tu répands sont pour nous un torrent de plaisirs.»

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chantre du pouvoir absolu et du droit divin, fournit ici aux évêques les expressions les plus fortes pour distinguer les attributions essentielles de l'Eglise, de ses privilèges transitoires. « Sans doute, dit Bossuet, l'Eglise a pu se servir des rois et des empereurs, pour mieux servir Dieu, pour élargir les voies du ciel, pour donner lin cours plus libre h l'Evangile, une force plus pressante à ses canons, et un soutien plus sensible h sa discipline. Les princes religieux lui ont élevé par leur protection ces invincibles dehors qui la font jouir, disait un papc,d'une douce tranquillité à l'abri de leur autorité sacrée ; et l'Eglise, à son tour, leur érige un trône dans le lieu le plus inaccessible, dans la conscience où Dieu même a le sien ; et c'est là le fondement le plus assuré de la tranquillité publique. » Voilà bien caractérisée dans un magnifique langage l'union de l'Eglise et de l'Etat. Mais si l'Etat se sépare d'elle et lui retire par cette scission ce que Bossuet appelle les « moindres droits » : rassurez-vous. « Que l'Eglise demeure seule,s'écrie Bossuet, ne craignez rien, Dieu est avec elle et la soutient au-dedans... Jamais cette forteresse, bâtie d'une main divine, ne fut plus forte et plus inébranlable, que lorsque, défendue par l'invincible persuasion des premiers fidèles, elle résistait, sans aucun secours emprunté des moyens humains, aux puissances du siècle conjurées contre elle, et triomphait des persécutions par les souffrances'. »

Il était opportun de rappeler la vitalité, la force d'expansion et de résistance que la religion possède par ellemême-, et le surcroît de force que lui apportent les souf-

1. Bossuet fait ailleurs les mêmes déclarations dans son discoux's sur la divinité de Jésus-Christ. « La vérité, dit-il, se sert des hommes, mais elle n'en dépend pas. » — M. de Boisgelin dit dans son Opinion sur les ordres religieux: « Les ordres monastiques s'étaient longtemps maintenus en France sans emprunter l'autorité des lois. Et dans ce tempp, où la loi ne veillait pas à la porte des monastères pour en fermer la sortie, il ne venait pas dans la pensée d'un religieux d'en franchir les limites. »

2. Mirabeau, dans son projet d'adresse aux Fi'ancaiâ, avait dit jnpin^

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frances et les persécutions, îi un moment où l'Eglise de France, dépouillée de toutes ses grandeurs temporelles, allait être ramenée à l'ère des martyrs. Les évêques de la Constituante savaient aussi et disaient, que si « les ministres de la religion » tenaient de l'Etat « un pouvoir réel sur des choses qui ne dépendent que de la puissance civile », cette puissance civile s'était, en retour, adjugé « un pouvoir qu'elle n'a point par elle-même sur les choses qui ne dépendent que de la religion... » Aussi font-ils sans déchirement le sacrifice de ces « moindres droits », dont nous parlait Bossuet, de ces « invincibles dehors », élevés comme une redoute autour de l'Eglise, et qui ne l'avaient point empêchée d'être vaincue au dix-huitième siècle. Voilà les sentiments des trente prélats encore présents, en mai 1791, à la Constituante.

D'autres évêques non députés, semblent abandonner avec encore plus de facilité les privilèges abolis par les Etats généraux. Un grand intérêt s'attache aux écrits épiscopaux de cette époque, durant les quelques mois qui séparent la constitution civile du clergé, préparée, imminente, des décrets qui ont déjà accumulé pour lui tant de ruines dans l'ordre temporel.

Les déclarations faites par M. de Chabot, évêque de Saint-Claude, dans un mandement du l®'"juin 1790, sont particulièrement importantes en ce qui touche les rapports du clergé avec la politique. Le prélat y fait bon marché du rôle exercé jusqu'alors sur ce point par l'Eglise. « Renonçons donc, dit-il, une bonne fois et sans regret, aux affaires de ce monde ; laissons aux morts le soin

bien que Bossuet : « Le christianisme faible et chancelant dans sa nais^ sance, n'a point invoqué l'appui des lois, ni l'adoption des gouvei'nements. Les ministres eussent refusé pour lui une existence légale, parcequ'il fallait que Dieu seul parût dans ce qui n'était que son ouvrage, et il nous manquerait aujourd'hui les preuves les plus éclatantes de la vérité, si tous ceux qui professèrent avant nous cette religion sainte, l'eussent trouvée dans la législation des empereurs. »

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d'ensevelir les morts. Abandonnons sans regret et sans réserve, aux enfants du siècle, la gloire de constituer ou d'administrer les empires, de distribuer et de balancer les pouvoirs, de réformer les lois ou d'en faire de nouvelles, de rétablir ou d'améliojrer les finances, de créer des tribunaux, d'organiser les armées. Au milieu de ces bruyantes et orageuses discussions, quelle figure peut faire le paisible ministre des autels? S'il rie connaît rien à toutes ces matières, ou s'il n'a là-dessus que des notions vagues et insuffisantes, de quoi peut servir son opinion à la chose publique? Il occupe inutilement la place d'un autre. Il parle au hasard, s'il consulte l'amour-propre. Il se dévoue à un éternel silence, s'il conserve quelque modestie. Il n'a de choix qu'entre la témérité qui peut nuire et la nullité qui avilit; il ne peut être que l'instrument passif du parti qui domine, ou l'inutile appui rlu parti qui résiste. Il perd, à entendre des débats étrangers à son état, à ses études, à son goût, un temps précieux destiné à de plus nobles usages. Il se consume d'ennui, sans que la patrie puisse lui savoir gré de sa triste patience, parce qu'elle n'en recueille aucun fruit. Si, pour ne pas se perdre dans la foule des esprits vulgaires, et faire un personnage dans des assemblées civiles et politiques, il étudie et approfondit des questions profanes et séculières ; s'il se met en élat d'y briller par la nouveauté de ses plans, par la hardiesse de ses idées; s'il y acquiert la réputation d'un habile administrateur, s'il peut le disputer au publicain en science financière, il en est bien moins estimable encore aux yeux de tout homme sensé. Son vain savoir en ce genre est pour lui, quoi qu'il en dise, un vrai sujet de honte; lui-même en rougirait s'il n'avait pas perdu, avec l'esprit de son état, le goût des choses solides et le discernement du véritable mérite. Les moins sévères voient bien qu'il n'a pu se livrer à ces études profanes qu'au préjudice de ses plus importants devoirs.

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On ne l'estime point parce qu'il sait ou croit savoir, comme tant d'autres, administrer les affaires de ce monde, mais on le méprise parce qu'il n'entend rien à celles de Dieu. Il ne possède ni l'éminente science des Ecritures, ni le grand art de ramener les pécheurs de leurs égarements, de faire entrer les âmes dans les voies de là juslice et de les affermir.»

Il fallait citer tout entière cette page presque véhémente, écrite dans un style auquel ne nous ont point habitués les mandements épiscopaux de l'ancien régime. Il était difficile de jeter par dessus bord avec plus de désinvolture, toutes les anciennes prérogatives politiques et administratives de l'Eglise de France. Plus d'un député ecclésiastique de la Constituante, Talleyrand, Sieyës, Maury, Boisgelin lui-même, purent reconnaître quelquesuns de leurs traits dans la vive peinture, tracée pai* M. de Saint-Claude, du prêtre qui se mêle de réformer, de constituer l'Etat, qui étale la science financière du publicain.

M. de Chabot, qu'un esprit de réaction exagéré poussait ainsi à condamner toute science et tout rôle profane dans les clercs, leur rappelait avec force « qu'ils sont les ministres d'un royaume qui n'est pas de ce monde. En nous renfermant, dit-il, tous, tant que nous sommes, dans la sphère de nos fonctions, en ne nous mêlant plus avec les enfants du siècle dans des assemblées où l'on ne traite que les affaires de la terre; en prenant pour notre unique partage le soin de régler les consciences, de sanctifier les âmes, nous gagnerons d'abord une considération et une confiance absolument nécessaires au succès de notre ministère : de plus, nous éteindrons dans leur source des jalousies et des rivalités toujours funestes à la religion. C'estruniquenioyenaujourd'hui d'apaiser la tcinpête qui nous agite, de désabuser les plus prévenus, dé calmer les plus violents et les plus emportés, de mettre fin

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il nos périls, de ramener une concorde dont l'Eglise et la patrie ont un si pressant besoin. Dès que nous aurons, par une conduite franche et soutenue, convaincu les plus défiants qu'ils n'ont plus rien à craindre de notre part,ni opposition ni concurrence dans les affaires temporelles, tout changera autour de nous. A la haine, aux menaces, aux insultes dont nous nous plaignons, succéderont bientôt l'estime, la confiance, l'admiration. Où est l'ennemi assez aveugle et assez féroce pour refuser cet hommage à des hommes qui, uniquement occupés à dispenser à leurs semblables les biens du ciel, ne prétendent plus rien à ceux de la terre ^. » Voilà donc l'évéque de Saint-Claude demandant au prêtre de se renfermer dans sa mission spirituelle, de se retirer des affaires de ce monde 2. Ce conseil ne pouvait déplaire à ceux qui l'en avaient chassé. Il n'était point seul à le donner. M. du Tillet,évêque d'Orange, dans une brochure publiée alors, compte, parmi les abus introduits dans le clergé de France, celui d'être « devenu un corps politique dans l'Etat, ce qui répugne, disait-il, à son institution ^. »

1. Cf. Mandement et instruction pastorale de Mgr Vcvêquc de Saint- Claude, adresses â son clergé, 1" juin 1790, 203 p., in-8, p. 44-47.

2. M. de Chabot ne complaît pas, en donnant ces conseils, affaiblir le patriotisme du prèti-e. « Loin de nous, disait-il, de tels sentiments. Nous sommes citoyens, enfants de la patrie, avant d'être ministres des autels. Ce second litre ne saurait effacer le premier ni nous affranchir des devoirs qu'il impose. En ne nous mêlant plus de la chose publique, nous n'en désirerons pas moins ardemment qu'elle soit florissante et heureuse. Nous n'adminis lierons plus les affaires de l'Etat, mais jour et nuit nous lèverons les mains au ciel, pour obtenir à ceux qui sont charg-és de ce pénible soin l'esprit de sagesse, de conseil et de force... Nous serons plus utiles à la patrie par nos prières, par la sainteté de nos exemples, par l'ascendant de notre ministère sur les mœurs publiques, que par nos discussions et nos débals dans des assemblées politiques. Ce n'est donc point le patriotisme que nous cherchons à engourdir et à décrier dans l'esprit des ecclésiastiques, ù Dieu ne plaise ! Ce sont les inquiétudes de la vanité, ce sont les intrigues de l'ambition, c'est la soif d'une déplorable célébrité, c'est la fureur de se produire dans le monde et de s'y signaler par des talents et des qualités frivoles. » [Ibid ., p. 49).

3. Sentiment d'un cvêquc sur la re'formc ù introduire dans le temporel et la discipline du clergé, 1790.

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Ce n'est point là un langnge de désespérés. Les évoques, d'abord un peu ahuris au milieu de reffondrement de leur situation séculaire, ne tardent pas à reprendre possession d'eux-mêmes, et à apercevoir, à travers la fumée des décombres, les lignes d'une Eglise nouvelle. Mais nous n'avons point encore dit toutes leurs tribulations. Au deuil de l'Eglise va se joindre celui de la monarchie.

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