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CHAPITRE SIXIEME

Les évêques et la Constitution politique

I. Les évêques passionnés pour la question politique comme pour la question religieuse. — Le sort de la monarchie en dépend. - — Idées poli-' tiques de l'épiscopat. — Son libéralisme dans l'Assemblée de 1788. — Un écrit de Mgr de La Luzerne. — Si la Fi'ance avait une Constitution avant 1789. — Large inspiration des cahiers. — Le clergé en est venu à demander une constitution nouvelle qui sera enseignée dans les écoles.

— II. La Constituante va dépasser lés demandes des cahiers. — Part active que prennent les prélats aux travaux parlementaires. — Boisgelin fait décider le vote à la majorité. — La Luzerne et le sablier. — Deux évêques contre les mandats impératifs. — Mgr de Juigné ordonne un Te Deiim pour le 14 juillet et élève la couronne civique sur la tête de Bailly. — Les évêques présidents de l'assemblée. — Graves 'événements sous la présidence de Mgr de Pompignan. — Libéralisnae de Mgr de Cicé. — Son rapport sur la constitution. — Divers incidents de la présidence de Mgr de La Luzerne. — Sa harangue aux citoyennes de Paris.

— Le juron de M. de Virieu. — III. Conversion des évêques à la liberté.

— La tradition théologique plus large que la tradition gallicane. — Déclaration des droits de l'homme. — Réserves des évêques. — Ils trouvent dangereux de séparer les droits des devoirs. — Mais ils sont pour la liberté. — Pouvoir législatif reconnu à la nation. — Fier langage. — On pouvait s'entendre avec de tels hommes. — ■ Tirade de Mirabeau sur l'union de l'Evangile et de la liberté. — Les trente évêques de l'assemblée écrivent au pape qu'ils ont voulu établir la libcrle publique. — Combien ce testament politique les honore. — IV. Cependant les évêques ne sont pas responsables des vices de la Constitution de 1791. — Comment elle avait ruiné le pouvoir royal et rejeté les deux chambres chères à plusieurs prélats. — Découragement de La Luzerne qui quitte l'assemblée.

— Mais la majorité des évêques reste fidèle à son poste. — Une certaine inexpérience parlementai)'e. Sorties bruyantes. — Attitude des évêques non députés. — Grand retentissement d'un mandement réactionnaire de l'évèque de Tréguier. — Autres évêques favorables à la constitstion trouvés trop froids par Mirabeau. — Cruel embarras des prélats en présence d'une constitution qui ruine la monarchie et l'Eglise, mais est vivement désirée par la nation. — Ils marchent avec elle. — Enthousiasme de l'évèque d'Angers. — La généralité de l'épiscopat prête serment à la constitution. — Protestation des onze, le 15 septembre 1791. — L'attitude libérale de l'épiscopat d'alors, rappelée plus tard par La Luzerne et Bausset. — Pie VI distingue la politique de la religion. — Le temps eût pansé les blessures. — Malheur que la constitution civile du clergé ait déconcerté ces l)onnes dispositions et condamné les évêques au non possiimus.

LES KVfiQUES

Les prélats n'étaient pas seulement évêques, ils étaient citoyens ; ils étaient les premiers sujets de ces rois de France qui trouvaient dans l'épiscopat une fidélité tendre et respectueuse, un dévouement chevaleresque et absolu. On peut affirmer que les intérêts de la monarchie, de la dynastie, les touchent autant tjue ceux de l'Eglise. C'est dire que la Constituante les a soumis h une double épreuve, épreuve politique, épreuve religieuse. Aussi que d'émotions leur réserve la Révolution dans la marche hardie, précipitée, par laquelle elle conduit la France à la liberté, au risque d'ébranler tous les pouvoirs. Quelle fut l'attitude de l'épiscopat dans cette transformation rapide et profonde des institutions, d'où sortit une monarchie si différente de l'ancienne royauté française ? Comment et dans quel rang les évêques vont-ils suivre le mouvement ? Seront-ils à l'avant ou h l'arrière-garde ? seront-ils convaincus ou résignés ? seront-ils collaborateurs ou simples témoins ? seront-ils tristes ou fiers de la constitution nouvelle ?

Disons tout d'abord que les évêques durent exécuter une marche en avant, et une marche véritablement haletante ^, pour se mettre à l'unisson de la Constituante. A la veille des Etats généraux, le clergé, dans cette fameuse assemblée de 1788, où nous l'avons entendu parler au roi du bonheur de « régner sur un peuple libre », du a régime tempéré » qui convient au gouvernement de la France, ne croyait pas cependant qu'il y eût lieu de changer l'antique constitution du royaume. Il veut la con-

1. Le Cardinal de Bernis écrivait ù Vergennes, le 6 décembre 1785 : a Je SUIS TÏeax, et je Toadrais bien finir ma \ie sans être témoin de la révolution qui menace le clergé et la relig-ion même. »

servation de la royauté et la distinction des trois ordies. « Nous sommes Français, sire, et nous sommes monarchiques ; nous ne connaissons pas de plus beaux titres », s'écrient avec fierté les évêques. La France et la monarchie doivent continuer cette alliance qui « a porté le royaume au plus haut degré de splendeur. » Il ne s'agit point de détruire la constitution séculaire, mais au contraire d'en faire revivre certaines dispositions trop oubliées. Les évêques résument en ces termes les droits qu'elle assurait aux ancêtres: «Donner leur consentement libre sur les subsides, et faire des remontrances, plaintes et doléances sur les autres objets. » Ils ajoutent: a Quand toutes les remontrances sont faites, quand toutes les formes sont épuisées, nous pensons que Votre Volonté (du roi), réitérée etdéfinitive, doit être supérieure à toutes les volontés 1. »

1. « A Dieu ne plaise, sii-e, que les évêques de votre royaume puissent jamais souifrir qu'on Teuille diminuer l'éclat de votre couronne... Le trône et l'autel reposent sur les mêmes bases et n'ont que les mêmes ennemis. Nous détestons cet esprit turbulent d'un siècle qui \a. chercher des maximes éti-angères, inapplicables aux lieux, aux mœurs et à nos lois... Plaise à Dieu de conserver toujours à la France cetle antique constitution qui, par la force de son esprit, supérieure à la révolution des temps et à la licence des opinions, a porté le royaume au plus haut degré de splendeur ! S'il en pouA^ait déchoir, ce serait par les illusions de cette philosophie téméraire, qui depuis longtemps semble avoir entrepris de vouloir donner de nouvelles lois au monde ; qui voudrait tout détruire dans l'ordre politique, comme dans celui de la religion, sous prétexte de tout réformer, et qui professe hautement l'opposition à toutes les anciennes maximes. Celles du royaume ne permettent pas qu'on substitue la confusion, le désordre d'une fausse égalité, aux distinctions, aux prérogatives établies dans l'Etat et qui en forment les ressorts. L'heureuse constitution de la France assurera toujours au monarque la plénitude de son autorité souveraine ; à la nation qui aime le . plus ses rois, la gloire et le bonheur de son obéissance ; à tous les ordres de l'Etat, leurs droits et leur liberté légitime. » Remontrances du clergé au roi, le 15 Juin 1788. Arch. pari. t. Lp 373^379. — D.ins la séance solennelle tenue au parlement par Louis XVI, le 19 novembre 1787, Lamoignon affirma avec instance que la puissance législative appartenait tout entière à la couronne, et que les trois ordres réunis en Etats généraux ne pouvaient constituer qu'un conseil plus étendit. — L'abbé de Boulogne, dans la station prèchée à la cour devant Louis XVI, durant le carême de 1787, pen-

LES ÉVÈQT3ES 257

C'était rendre à la France ses anciennes franchises, particulièrement en matière d'impôts, c'était réclamer avec instance la périodicité des Etals généraux; mais c'était laisser les pouvoirs publics dans l'incertitude et, en définitive, livrer la nation à l'arbitraire du pouvoir absolu, la volonté du roi devant toujours l'emporter sur la volonté du pays.

Quelques mois plus tard, l'évêque de Langres, M. de La Luzerne, fait un pas de plus et, tout en contestant que la France fut restée pendant dos siècles sans constitution ^, il affirme que cotte constitution est obscure,

dant la tenue de l'assemblée dcs-notables, dans son sermon du dimanche des Rameaux sur la Religion., après avoir parlé avec allendrissemonl de l'amour du roi, ajoutait : « Peut-on ne pas craindre qu'à force d'exalter les droits de la nature, les droits de la liberté, les droits delà nation, on en vienne tôt ou tard à rendre moins sacrés les droits du souverain ? Malheur à moi sans doute si, esclave vil du pouvoir, je venais dire ici que le monarque est tout, et que la patrie n'est rien ; mais je crois servir celte même patrie en la prémunissant conti-e ces principes hautains d'insubordination que répand l'impiété, et en montrant combien il est à craindre que ces maximes plus que républicaines ne dénaturent l'esprit national, qu'elles ne remplacent peu à peu ce tendre amour sans lequel il n'est plus de Français ; que désormais ce respect filial soit moins l'expression du cœur et l'hommage du sentiment que le devoir de la nécessité et le tribut de l'habitude, et que le peuple enfin, devenu raisonneur, ne se fasse un mérite de calculer la soumission, et ne croie ajouter à son bonheur tout ce qu'il ôte à. son obéissance. » L'abbé de Boulog-ne ajoutait: «Et quel est donc ce calme inconcevable où nous vivons ? Faudra-t-il attendre que l'excès de nos maux en soit le seul remède, ({uunc éclatante révolution nuus avertisse du danger, et que quelque grand coup réveille enfin le monde . »

1. « Le vice de ce raisonnement consiste dans l'abus de ce mot :. Nous n'avons pas en France de Constitution. Si on entend par cette expression, que notre constitution u varié sur beaucoup de points dans différents siècles; que notre constitution a été altérée et doit être rétablie ; que 'notre constitution renferme quelques vices et a besoin d'être réformée, j'adopterai sans peine le principe dans ce sens ; mais alors la conséquence que l'on veut en tirer n'en résultera pas. Si l'on prétend qu'il n'y a en France aucun pi'incipe constitutionnel, et qu'il faut former une constitution entièrement nouvelle, je nierai absolument le fait, et je dirai: Nous avons des bases de constitution qui sont certaines, qu'il serait ipjuste et dangereux d'obi-anler. Un roi et une nation composée de trois ordres, voilà des principes constitutionnels, antiques et constants ; ils sont même le fondement de l'assemblée qui va se tenir ; car c'est le roi qui l'a convoquée, et Va convoquée, comme les précédentes,

qu'elle a besoin d'être réformée, que « le point principal qui doit nous occuper, est de fonder une constitution nationale, juste, sage, solide», et qui assure « le bonheur de la France. »

Le sage La Luzerne exprimait dans son manifeste l'opinion moyenne du clergé de France, celle qne nous voyons formuler dans ses cahiers de 1789. Ici sans doute il faut s'attendre à des divergences, à des vœux plus ou moins hardis, plus ou moins timorés, selon les lieux et les personnes, selon que les curés ou les évoques, et encore tels évêques, gouvernent les délibérations et tiennent la plume. Nous avons constaté une diversité d'attitude chez lés prélats du royaume, les uns se défiant des nouveautés, ayant des craintes sérieuses pour les institutions séculaires, les autres s'abandonnant avec confiance au mouvement de réforme qui devait régénérer la nation.

Le clergé de Paris, dont la chambre électorale est placée sous l'influence de Mgr de Juigné, « justement alar-

par ordres. La constitution française est constante sur quelques points ; sur d'autres elle est incertaine: il faut la fixer entièrement. La constitution française renferme des vices sur beaucoup de points : il est indispensable de la réformer. Mais pour cela, est-il nécessaire de commencer par anéantir tout.d'établir sur un ordre de cboses tellement nouveau, que tout ce qui existera à l'avenir date de ce moment-ci! Ab ! gardons-nousde cette manie d'innovation ; respectons ce que le laps des siècles a consacré ; ne cbangeoiis que ce qu'il y a d'abu&if. Parlons du point où nous sommes ; nous avons des pouvoirs existants, ne commençons pas par le.s détruire, mais établissons entre eux l'harmonie la plus parfaite. » Sur la forme d'opiner aux Etats généraux , Œuvres de La Luzerne, VI, p. 1297, 1315, 1316. — Mounier tenait à peu près le môme langage que M. de La Luzerne. Il trouvait dans l'ancienne France certains principes de constitution, le pouvoir royal, la loi salique, le droit de la nation de consentir les taxes. Slais il ajoutait : « Nous n'avons pas une forme déterminée et complète de gouvernement. L'autorité est éparse, ses diverses parties sont toujours en contradiction, et, dans leur cboc perpétuel, les droits des citoyens obscurs sont trahis. » Cf. Lanzac de Laborie, Jean- Joseph Mounier, 1887, in-8°, p. 43, 122, 123, 264. —On sait que l'article 16 delà déclaration des droits de l'homme, votée parla Constituante, est ainsi conçu :« Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a pas de constitution.»

mé, dit-il, de l'espèce de révolution que des opinions dangereuses et étrangères ont fait dans les esprits, » tient à déclarer hautement que « le gouvernement français est un gouvernement purement monarchique ; que la puissauce souveraine et législative réside en la personne du roi. » Cependant le clergé de Paris est loin de vouloir favoriser l'arbitraire d'un pouvoir absolu. Il affirme que, « dans l'exercice de son autorité le monarque est lié par de lois fondamentales et constitutionnelles.» Parmi ces lois « appartenant essentiellement à la constitution », il place le droit pour la nation de voter les impôts, la liberté individuelle, le droit de propriété, l'existence des trois ordres'. La plupart des cahiers du clergé sont moins timides que celui de Paris. A Reims, par exemple, le clergé qui va nommer pour premier député son archevêque, M. de Talleyrand-Périgord, lequel ne compta jamais parmi les prélats libéraux, s'exprime avec force sur les vices de la constitution, sur la nécessité d'une « grande charte ou code national-. »

On peut conclure que là, comme dans d'autres baillia-

1. Voir ce cahier, Archii'es parlementaires, V. p. 265. — Le cahier du clergé de Blois di!: cLe clerg-é du bailliage deBlois n'a jamais pensé que la constitution du royaume eût besoin de réforme ; il ne lui manque pour faire. le bonheur du roi et des jicuples, que d'être religieusement et inviolableraent suivie. » Aich. pari.

2. « La chambre, dit le clergé de Reims, considérant que la nation française, surchargée pcut-êti-e d'un grand nombre de lois civiles et criminelles, n'a cependant ni codes ni registre national où la constitution soit formellement inscrite, clairement énoncée et consignée invariablement ; que le royaume n'est gouverné que par des coutumes et des traditions », demande « que les prochains Etals généraux se fassent un devoir capital de déterminer avec clarté, d'exposer avec précision, de fixer immuablement les lois fondamentales de r.olre conslilulion, principalement sur la forme du gouvernement, sur les droits politiques de la nation, sur l'état civil des citoyens relativement à la sûreté, garantie des propriétés, à la franchise et liberté des personnes, et de réunir les dites lois fondamentales dans une grande charte ou code national. » Défense aux Etats généraux de « statuer définitivement sur le subside, qu'au préalable on y eût délibéré, arrêté et sanctionné tous les acles de législature relatifs à la constitution.» -4/T/tjVes y,»ar/.,V, p. 520.

ges, l'influence des curés a été prépondérante, et qu'alors les demandes en faveur d'une constitution nouvelle sont plus énergiques et plus étendues. Cependant beaucoup de prélats s'associent à ces vœux *. Attendons-nous à trouver l'évêque d'Autun,Talleyrand, en avance non seulement sur ses collègues de l'épiscopat, mais encore sur les curés du royaume. Talleyrand expose dans son discours au clergé d'Autun, lequel servit de cahier au premier ordre de ce bailliage, tout un plan de constitution où les droits de la nation sont nettement affirmés ~.

L'évêque de Langres, sans être certes aussi avancé que l'évêque d'Autun, avait cependant tenu un hardi et fier langage, dans le cahier commun aux trois ordres du bailliage de Langres, dont il était le rédacteur. Il y disait

1. Voir, par exemple, dans les Archives parlementaires, les demandes de constitulion formulées par le clergé du bailliage de Caen, II, 486 ; de Châtillon-sur-Seine, II, 700 ; de la Haute-Marne, III, 682, qui veut une « constitution nouvelle, solide et permanente etc. » Lé cahier du clergé de la sénéchaussée d'Aix.signé par Mgr de Boisgelin, I, 692, 693, demande simplement « une constitution solide et durable. »

2. « Que l'assemblée nationale s'occupe avant tout de la constitution de l'Etat, ce qui comprend plusieurs points fondamentaux : Renouveler l'adhésion solennelle de tous les Français à la constitulion monarchique.

— Travailler à une charte qui renferme invariablement le droit de tous.

— Par là raffermir à jamais l'autorité du roi et celle de la nation. — Déclarer que dorénavant aucun acte public ne sera loi générale du royaume qu'autant que la nation l'aura solennellement consenti. — Consacrer le droit inaliénable et exclusif de la nation d'établir des subsides, de les modifier, de les limiter, de les révoquer et d'en régler l'emploi. ■ — Etablir les principes d'une bonne représentation nationale, en placer les premiers éléments dans la paroisse, et de là, par des degrés intermédiaires, égaux, et par des élections parfaitements libre, faire arriver les volontés individuelles jusqu'au centre commun de toutes les volontés. — •. Créer promptement dans toutes les parties du royaume des assemblées provinciales, et organiser en m.ème temps les autres assemblées graduelles ou élémentaires. — Reconstituer tous les corps, en bien séparer les fonctions et les renfermer à jamais dans leurs limites nalurelIes.Tout ce qui intéresse essentiellement la propriété et la liberté, ces premiers droits de l'homme, antéi-ieurs à toute société, ne peut être séparé de la constitution ; car « c'est uniquement pour les protéger que la constitution doit exister ». Arch. pari. II, p. 100. On voit que dans ce cahier ïalleyrand ne se prononce pas contre les trois ordres de l'Etat.

LES ÉvÊQtJEâ 261

au roi : « Nous sentons, sire, et plus vivement que nous ne pouvons le témoigner,- toute l'étendue du bien que va répandre dans toutes les parties du royaume la régénération des Etats généraux. Nous sentons quel courage il a fallu à un prince né sur le trône, élevé dans l'attrait du pouvoir absolu, continuellement imbu depuis l'instant de sa naissance des maximes de l'autorité arbitraire, pour former la généreuse résolution de rendre à son peuple l'exercice de tous ses droits. Nous sentons combien de préjugés û a eu à vaincre, combien d'illusions à écarter, combien d'obstacles de tout genre à surmonter autour de lui, au dedans de lui, pour reconnaître que son véritable intérêt, souvent opposé h celui de ses ministres, est essentiellement uni à celui de son peuple, et pour briser les b&rrières qui depuis près de deux siècles séparaient nos monarques de leur nation. »

L'impression qui, en définitive, se dégage de ces documents, des cahiers du clergé, c'est qu'il attendait des Etats-Généraux une constitution clairement définie et déterminant nettement les droits de la nation, ceux-là même qui affirmaient le plus fermement Texistence d'une constitution dans l'ancienne France, avouant cependant qu'acné était vague, changeante et incertaine. Les trois ordres parlent même de faire enseigner la constitution nouvelle dans les écoles, les collèges, les séminaires *.

A l'Assemblée nationale, les évêques vont tenir et même dépasser largement les promesses des cahiers. Une

1. Ainsi le clergé de la sénéeliaussée de Caen demande « des ouvrages élémentaires sur la morale et sur le droit public de France. » Le clergé de la sénéchaussée d'Albret résume ses vœux dans un mot d'une précision barbare, mais énergiq^ue : « Il sera fait, dit-il, par une commissioa

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fois entrés à la Constituante, ils ne s'enfermerontpoint dans une abstention systématique et boudeuse. C'est en toute vérité que le, 16 juillet 1789, l'abbé de Montesquiou put dire au nom du clergé : « La constance avec laquelle nous sommes restés fidèles à nos mandats, annonce à l'Assemblée nationale le courage que nous mettrons à défendre les principes et les droits de la nation. » Dans la même séance, le cardinal de La Rochefoucauld avait donné l'assurance que le clergé prendrait part aux délibérations et aux votes.

On est frappé, en assistant aux débats, durant les trois mois qui séparent le début de l'Assemblée nationale des journées d'octobre, qui assombrirent l'horizon politique et commencèrent h jeter le désespoir dans les coeurs, de voir avec quelle ardeur les évêques se mêlèrent aux discussions et aux travaux parlementaires l. Il s'agit de donner à la France des institutions nouvelles ; ils tiennent à émettre leur avis, et à peser sur les délibérations où sont si gravement engagés les intérêts de la monarchie. La réunion des trois ordres, le suffrage par tête, étaient bien définitivement consacrés. La Constituante pouvait

nommée à cet effet un bréviaire-caiécliisme national. » Voir l'Education morale et civique avant et pendant la Révolution, par l'abbé Sicard, ouvrage couronné par l'Académie française, p. 211-214. — Cependant M. de La Luzerne dit dans la séance du 1*'" août 1789 : « Je veux qu'on l'éclairé (le peuple) par des livres, et non par la loi ni la constitution. »

1. Prenons pour exemple M. de La Luzerne, évêque de Langres..Le 1" juillet, il refuse de faire partie d'une députation qu'il a'agit d'envoyer au roi pour demander la grâce de soldats insubordonnés. Le 27 juillet, il parle contre la révélation du secret des lettres. Le l*' août, il combat comme inutile la déclaration des droits de l'homme. Le 3 août, discours sur le sablier. Le 6 août, il parle contre l'arrestation du duc de La Vauguyon. Le 10 août, il demande que les dîmes soient déclarées racbetables. Le 20 et 21 août, il parle sur la déclaration des' droits de l'bomme. — Du 31 août au 9 septembre, il préside l'assemblée. Le 15 septembre, il parle sur la motion tendant à exclure de l'hérédité au trône les Bourbons d'Espagne. Le 30 septembre, il demande pour le roi le pouvoir de faire des règlements administratifs. Le lendemain, il demande l'ajournement du décret tendant à enlever au roi le pouvoir sur les offices civils et militaires.

LES EVEQtES

fo.urnir sa course. L'archevêque d'Aix l'aida même à précipiter sa marche, en contribuant puissamment à faire déclarer que les décisions de l'Assemblée pourraient être prises à la simple majorité. « Dans toute assemblée nationale, dit Boisgelin, la volonté nationale est connue par la pluralité. Nous ne sommes pas ici comme de simples délibérants, mais les représentants d'une nation entière; nous cherchons et nous portons chacun le vœu général. Citoyens de la France, réunis de toutes les provinces indistinctement, nous venons dire dans cette assemblée, en y donnant nos suffrages : Telle est l'opinion de la nation. Il est dans lajaature d'une assemblée dé représentants d'opiner à la pluralité simple. Toute autre loi aurait une foule d'inconvénients dont l'arbitraire serait le moindre de tous *. » Ce langage, qui fut couvert d'applaudissements, était bien celui d'un député, membre d'une assemblée politique, décidé à plaider ses idées devant elle et à s'efforcer de les faire consacrer par la majorité. Comme l'abbé de Moutesquiou, Boisgelin n'avait pas été favorable à la suppression des trois ordres, mais la réunion une fols accomplie, il se conduisit en vaillant représentant de la nation et du clergé.

La motion de Boisgelin donnait à la Constituante le moyen de clore la discussion à la pluralité des voix. Cinq jours plus tard, dans la séance du 3 août, voici l'évêque de Langres, M. de La Luzerne, qui vient défendre la liberté de la tribune. Bouche avait proposé de placer sur le bureau du président un sablier, destiné à renfermer dans la durée de cinq minutes l'exubérance des orateurs. Cet avis parut d'abord accueilli avec faveur. Le curé du Vieux-Pouzanges s'était empressé de demander au président de se servir de sa montre en attendant le sablier. Mais La Luzerne réussit à faire rejeter la motion de Bou-

1. Séance du 29 juillet 1789. Archives parlementaires, t. YIII, p. 299.

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che, déjà combattue par Mounier et Clermont-Tonnerre. « C'est par la collision des pensées, s'écria l'évêque de Langres, que la raison se prépare et que le jugement se mûrit. Aussi, un curé a-t-il ingénieusement observé que l'histoire ne nous offre qu'une époque où le sablier a été la mesure de l'éloquence. Du temps du grand Arnauld, en Sorbonne, la loi fatale du sablier, fut proposée par l'esprit de parti, et son adoption fut le triomphe de la cabale et de l'injustice. En eflPet, circonscrire l'opinion, enchaîner la pensée, donner des limites au développement d'une idée salutaire, dévouer à un pareil esclavage les productions de l'esprit public, asservir à une pendule les émanations d'un cerveau politique, compasser la raison de chaque représentant d'une nation vive et spirituelle, est une idée trop nouvelle pour le dix-huitième siècle, pour une assemblée législative qui, après deux cents ans de despotisme, a besoin de faire tant de choses pour la liberté publique. A-t-on jamais proposé dans le sénat britannique de rendre prisonniers, sous la tyrannie de l'heure et du cadran qui l'indique, l'éloquence de Pitt ou l'énergie de Fox? Arnauld, dont je vous parle, valait lui seul toute la Sorbonne, disait Descartes ; je ne présume pas qu'on en puisse jamais dire ni penser autant de l'Assemblée nationale, mais souvent un seul individu a tant de lumières qu'on devrait un peu mieux écouter l'homme qui mérite de l'être *. » Le sablier succomba sous cette vive harangue. De quel ton un évêque, le plus grave des théologiens, y parle de deux cents ans dé despotisme! Quelles lumières il attend de la collision des opinions pour la fondation de la liberté publique !

Une décision plus importante pour la marche de la Révolution que celle relative au sablier, fut l'ordre du jour qui écarta les mandats impératifs. C'estun évêque, Talleyrand,

1. Séance du 3 août 1789. Archives parlementaires, t. YIII, p. 332, 333.

LES ÉVBQUES 265

qui poussa l'assemblée à se dégager de cet obstacle, et à constituer en toute liberté le nouveau gouvernement de la France. Le lendemaiuj 8 juillet, un archevêque, M. de Pompignan, émit l'avis, comme président, que «l'activité» des législateurs ne pouvais être (c suspendue par des pouvoirs impératifs », que « toute opposition ou protestation contre l'autorité de l'assemblée et la validité de ses secrets est nulle de plein droit ^. » Cette opinion fut consacrée par le vote.

Les prélats même entraînés un peu malgré eux dans le mouvement général, finissent par se mettre au diapason de l'assemblée, et par trouver parfois des motifs à Te Deuni en des événements qui ne semblaient guère inspirer de vives réjouissances. Au lendemain du 14 juillet, la Constituante avait envoyé à Paris, pour calmer les esprits, une députation nombreuse, dans laquelle figuraient, avec Bailly, La Fayette, Lally-Tollendal, Mounier, plusieurs évêques en tête desquels était l'archevêque de Paris. Ces délégués furent reçus à l'Hôtel de Ville avec enthousiasme. Juigné parla, moins éloquemment il est vrai, que Lally^ïollendal, mais sut se faire applaudir. Il reçut, porta sur sa tête la couronne civique, et la soutint quelque temps sur le front de Bailly, qui venait d'être acclamé maire. Il invita la foule à se rendre à Notre-Dame, où des milliers de voix entonnèrent le Te Deum, pour célébrer « le rétablissement de la paix. » Dans la séance du 18, M. de Juigné appuya fortement une demande de

1. La veille, dans la séance du 7 juillet, Févêque d'Autun, Talleyrand avait parlé longuement sur les mandats impératifs, et avait conclu que « tous les miandats impératifs sont radicalement nuls. » Le cardinal La Rochefoucauld s'écria : a J'ai reçu un mandat impératif de la part de mes commettants ; puis-je outrepasser mon mandat. sans porter atteinte aux sentiments de probité qui m'animent ? » Les opinions étaient très partagées sur ce point. Plusieurs députés avaient des scrupules. Le 8 juillet, « l'assemblée nationale, considérant que son activité ne peut être suspendue, ni la force de ses décrets affaiblie par des protestations ou par l'absence de quelques représentants, déclare qu'il n'y a lieu à délibérer. »

secours en faveur des habitants du faubourg Saint-Antoine, vainqueurs de la Bastille. Un Te Deum à Notre-Dame, au lendemain de la prise de la Bastille, du massacre de Launay et de Flesselles, peut nous paraître aujourd'hui un peu extraordinaire. Mais, déjà le 15, l'Assemblée nationale, dans son enthousiasme pour le roi, qui s'était rendu au milieu d'elle et qu'elle accompagna ensuite tout entière jusqu'au château, avait chanté le Te Deum dans la chapelle du palais.

Attendons-nous h trouver plus de spontanéité, plus d'enthousiasme encore, dans les prélats qui s'étaient montrés résolus, dès le début des Etats généraux, à marcher avec le tiers. L'évêque de Chartres, M. de Lubersac, profita de la popularité que lui avait acquise son libéralisme, pour accomplir une mission périlleuse. Envoyé en députation avec douze membres de l'assemblée, il déploya le 19 Juillet, le plus grand courage, et arracha un malheureux à des forcenés au péril de sa vie ^.

Deux autres évêques, qui ont été avec M. de Lubersac les promoteurs de la réunion au tiers état, M. de Cicé et Lefranc de Pompignan, sont élevés, l'un à la dignité de garde des sceaux, l'autre à la présidence de l'assemblée, et bientôt au ministère de la feuille. Avec M. de Pompignan, M. de La Luzerne, M. de Boisgelin, tous honorés de la présidence de l'assemblée, nous montrent à la tête de la Constituante des prélats que l'habitude de la représentation, du maniement des hommes et des affaires, préparait d'avance à de tels rôles.

L'archevêque de Vienne, en montant au fauteuil, dit

1. Avant l'arrivée de Louis XVI, le 15 juillet, au milieu de l'assemblée, l'évêque de Chartres avait rappelé à la Constituante le mot célèbre de M. de Beauvais, depuis évêque de Senez et député, prêcbant devant Louis XV : « Le silence des peuples est la leçon de rois. » Mais la réser- -ve conseillée par M. de Lubersac n'avait pas tenu devant l'abandon confiant de Louis XVI à l'assemblée, et avait fait place à des applaudissements entbousiaslçs.

tout le prix et tout l'honneur qu'il attachait à ces fonctions *. La présidence de M. de Pompignan, du 3 au 18 juillet, vit s'accomplir de graves événements : le renvoi de Necker, la prise de la Bastille, le voyage du roi à Paris. L'archevêque de Vienne se lit l'organe des représentations de l'assemblée au roi sur le changement du ministère, sur le voisinage des troupes. Son discours à Louis XVI, qui vint épancher son cœur, le 15 juillet, au sein de la Constituante, ne ressemble guère aux harangues que l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, et les autres prélats adressaient au grand roi ~. Les paroles échangées à l'occasion de la présidence de M. deBoisgelin 3, expriment à la lois l'importance que le prélat ac-

1. L'ai'chevêque de Vienne, en prenant la présidence, le 3 juillet 1789, dit: « Une bouclie plus éloquente que la mienne n'expi'imerait pas dans ce moment les sentiments qui pressent mon cœur ; elle n'égalerait pas le prix de l'honneur que je reçois. La carrière que j'ai parcourue ne me promettait pas, vers son déclin, un événement aussi glorieux. Que me laisse-t-il à désirer ? De ni'ensevelir, Messieurs, dans mes triomphes, et de porter mes derniers regards sur l'heureuse restauration de notre patrie. » Dans la séance du 13 juillet, l'abbé Grégoire ayant parlé avec force contre la cour, M. de Pompignan lui représenta que ses expressions ne devaient pas se trouver dans la bouche d'un ministre de paix.

2. « L'assemblée nationale, dit Pompignan au roi, reçoit avec la plus vive sensibilité les assurances que Y. M. lui donne de l'éloignement des troupes, rassemblées par ses ordres dans les murs et autour de la capitale et dans le voisinage de Versailles ; elle suppose que ce n'est pas un éloignement à quelque distance, mais un renvoi dans les garnisons. L'assemblée nationale... supplie V. M. de rétablir la communication libre entre Paris et Versailles, et dans tous les temps une communication libre et immédiate entre elle et V. M... Elle renouvelle ses représentations sur les changements survenus dans la composition de votre conseil. Ces changements sont une des principales causes des troubles qui nous affligent, et qui ont déchiré le cœur de V. M. » Séance du 15 Juillet. .

3. L'archevêque d'Aix dit en quittant le fauteuil, le 7 décembre 1789 - « J'ai vu l'amour de la patrie éclater avec transport dans vos intéressantes discussions. J'ai vu vos décrets émanés du sein de cette utile effervescence des sentiments vertueux et des idées justes. J'ai vu se former, en un si court espace de temps, les administrations et les municipalités, qui doivent donner la durée à votre constitution. J'ai vu prête à se terminer la grande question d'où dépend le destin de l'Etat, et bientôt la nation entière, achevant son ouvrage, exercera, sous l'empire des lois, un pouvoir sans abus, des droits sans privilèges, et la liberté sans troubles et sans excès. » F)-éteau, qui succédait à Boisgelin, lui répondit; « Vos

cordait à une pareille distinction et l'admiration qu'on avait pour sa personne.

Le rôle politique de M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, fut plus important que celui de M. de Pompignan. C'est lui qui, dans la séance du 27 juillet 1789 ^, fit au nom du comité le rapport sur les premiers travaux relatifs à la constitution. Cicé était dans le mouvement. Ses convictions, peut-être aussi l'amour de la popularité, lui inspirent une critique très vive de l'ancien gouvernement de la France, où « l'indétermination des pouvoirs..., le despotisme », ne permirent à la nation que dés « prospérités passagères.- » Il salue avec émotion le « nouveau

rares talents exercés sur tant d'objets, et qui sont devenus si précieux pour nous ; ce zèle qui a doublé vos forces, cet amour inaltérable de ce qui est juste, et le tact si sûr et si délicat qui vous le fait discerner d'une manière si prompte ; tous les dons beureux ajoutés par le travail à une extrême facilité, tels sont les avantages que vous venez de consacrer au bien de la patrie et à la gloire de l'assemblée, qu'il serait difBcile de servir dignement après vous. » L'Assemblée vota des remerciements à M. de Boisgelin.

1. Dans la séance du 7 juillet 1789, l'Assemblée nomme un comité de la constitution, composé de trente membres. Comme il n'y avait aucun membre du clergé, le tiers et la noblesse proposèrent immédiacement de cboisir six membres pris dans ce corps. Le clergé y renonça. — Dans la séance du 14 juillet 1789, l'assemblée nomma un comité de buit membres chargés de présenter un plan de constitution ; en faisaient partie, Cicé, archevêque de Bordeaux, Talleyrand et Sieyès. Dans la séance du 13 août 1789, nomination de cinq membres destinés à recevoir les plans de constitution et dont fait partie l'évèque de Langres.

2. « Jusqu'à ces derniers temps, disait Cicé, ce vaste et superbe empire n'a cessé d'être la victime de la confusion et de l'indétermination des pouvoirs. L'ambition et l'intrigue ont fait valoir à leur gré les droits incertains des rois et des peuples. Notre histoire n'est qu'une suite de tristes combats de ce genre, dont le résultat a été ou l'accroissement d^un fatal despotisme, ou l'établissement peut-être plus fatal encore delà prépondérance et de l'aristocratie des corps, dont le joug pèse en même temps sur les peuples et sur les rois. Les prospérités passagères de la nation n'ont été jusqu'à présent que l'effet du caractère ou des talents personnels de nos rois et de leurs ministres, ou encore de combinaisons fortuites que les vices du gouvernement ne peuvent détruire. Le temps est arrivé où une raison éclairée doit dissiper d'anciens prestiges. Loin de nous tout intérêt d'ordre et de corps ; loin de nous toutattachcmentàdes usages ou même à des droits que la patrie n'avouerait pas. Il n'est rien qui ne doive fléchir devant l'intérêt public. » On peut trouver que l'archevêque

monde, où nous n'avions autrefois, dit-il, apporté que des fers, qui nous apprend aujourd'hui à nous garantir du malheur d'en porter nous-mêmes. » Le langage de M. de Cicé électrisa l'assemblée. Ses collègues de l'épiscopat trouvèrent peut-être son libéralisme un peu tapageur, mais ils semblaient partager ses ardeurs pour la constitution.

Un mois plus tard, le 31 août 1789, M. de La Luzerne parlait de « cette heureuse constitution qui va régénérer la nation française. » L'évêque de Langres tenait ce langage comme président de l'assemblée. Il avait été élevé ii cette haute situation par 499 suffrages contre 328 donnés à l'évêque d'Autun. M. de La Luzerne était très modéré. Il ne pouvait être compté parmi les membres de la majorité, et il ne recherchait point la popularité comme Talleyrand. Aussi sa victoire fut un éclatant hommage rendu à la supériorité de ses lumières, à la fermeté de ses principes et à la noblesse de son caractère. Comme on le savait partisan des deux chambres et d'accord avec Mounier sur bien des points, son élection avait dans la circonstance une importance particulière. Les questions les plus graves, la permanence de l'assemblée, les deux chambres, la sanction royale étaient à l'ordre du jour. Dans la séance du 9 septembre, Mirabeau prétendit que le vote rendu en faveur de la permanence des Etats généraux entraînait comme conséquence l'unité d'une seule chambre. Dans l'ardeur de la discussiim il échappa un juron à M. de Virieu. M. de La Luzerne se contenta de dire à l'orateur qu'il trouvait l'expression un peu forte. Dubois de Crancé, mécontent de la façon dont le président posait la question, lui demanda s'il n'était pas las de fatiguer l'assemblée. M. de La Luzerne, qui.

de Bordeaux était trop sévère pour le passé, qu'il avait une foi exagérée dans la toute-puissance d'une constitution ; mais son langage et son eathousiasme étaient bien dans l'esprit du temps.

plus ferme que Thouret, avait bravé les clameurs du dehors, se trouva offensé; au lieu de demander justice, il donna sa démission et la maintint malgré le refus de la Constituante. S'il était resté président un jour de plus, il aurait assisté à la défaite d'une de ses idées les plus chères, au rejet des deux chambres.

Les procès-verbaux relèvent dans la présidence de M. de La Luzerne un de ces incidents moitié sérieux, moitié comiques, qui vinrent si souvent interrompre le cours des délibérations. L'évêque de Langres eut à répondre comme président aux citoyennes de la ville de Paris, qui à l'exemple des femmes romaines, vinrent déposer leurs bijoux sur l'autel de la patrie. La Luzerne les félicita. « Puisse, leur dit-il, le noble exemple que vous donnez en ce moment, propager le sentiment héroïque dont il procède et trouver autant d'imitateurs qu'il aura d'admirateurs ! Vous serez plus ornées de vos vertus et de vos privations que des parures que vous venez de sacrifier à la pati-ie ^. » Voilà Mgr de La Luzerne obligé de haranguer, sérieusement, solennellement, les citoyennes de Paris. Les prélats les plus graves, excités par l'entourage, par l'atmosphère de 1789, sont montés au diapason de la Constituante, et savent trouver au besoin, ces accords « attendrissants et sublimes » dont est avide cette assemblée étrange, où « l'églogue, le mélodrame, parfois la mascarade », la colère et les larmes, les embrassements et les fureurs, les essais de reconstruction et la soif de ruines, se succèdent, s'amalgament, au milieu de soubresauts fantastiques.

Malgré les décisions regrettables déjà prises par l'Assemblée, un membre de la droite, le vénérable Mgr Du-

1. Séance du 7 septembre 1789. Archives parlementaires, YIII, p. 591- 592. Dans leur harangue, dont Bouche [wa. nom prédestiné à cette fonction) s'est fait l'organe, les citoyennes traitent les députés de Messeigneurs. Yoy. aussi Marius Sepct, La chute de l'ancienne France, in-12.

LES EVBQUES

lau, archevêque d'Arles, s'écriait alors dans un mandement à ses diocésains : « Encore quelques jours et notre attente ne sera pas vaine. Déjà le patriotisme et la générosité de tous les citoyens ont élevé un monument au bonheur des peuples (le 4 août). Bientôt une sage constitution va poser les hases de la félicité de cet empire, et deviendra le principe le plus sûr de la prospérité publi~ que ^. »

Les évêques ne pouvaient ainsi prendre part aux travaux de l'assemblée nationale, en particulier à l'élaboration de la constitution nouvelle, sans être plus ou moins ralliés aux principes d'égalité et de liberté qu'elle allait proclamer. Ils avaient sacrifié leurs privilèges pécuniaires et politiques, accepté l'égalité devant la loi, l'admissibilité de tous les citoyens aux charges publiques. Leur conversion à la liberté semblait plus lente. « La liberté, avait dit M. de Jessé, est une liqueur généreuse qui demande un vase solide pour la contenir. » Les évêques avaient paru craindre longtemps que la nation ne pût porter la liberté, et ce mot était nouveau dans leur bouche. Il s'agissait pour eux de remonter le courant de la tradition, de se dégager de l'obsession du pouvoir absolu auquel deux siècles avaient rivé la France. Auraient-ils la force, eux qui tenaient la royauté pour une seconde religion, de dissiper ce mirage de l'absolutisme, de se tourner vers la nation et de retirer au roi les droits qui seraient reconnus au peuple ?

1. Mandement du 16 septembre 1789 pour px-escrire des prières publiques, à la suite d'une lettre du roi. Œuvres de Mgr Dulau, 1816^ in-8, t. Il, p. 328-333,

Certes la tradition théologique, trop cachée à l'épiscopat de l'ancien régime par la tradition gallicane, leur eût apporté ici des principes de liberté, non des conseils de servitude. Saint Thomas leur eût dit que « la nation n'est pas faite pour le souverain, mais le souverain pour la na- . tion. » Regniim non propter regem secl rex proptev regnum. Il leur eût parlé de la multitude des hommes libres, multitudo liberorum, qui conservent leurs titres et leurs droits dans le pacte politique fondé sur la justice ^. Il leur eût affirmé que c'est au peuple ou à ses représentants à faire la loi, qu'il a le droit et le devoir d'établir un gouvernement tempéré pour éviter de tomber dans la tyrannie ~.

Bossuet lui-même, par un aveu de sa Déclaration, trop oublié dans la Politique sacrée, leur eût rappelé que « le pouvoir des rois ne vient pas tellement de Dieu, qu'il ne vienne aussi du consentement des peuples ^. » Enfin Massillon, par certaines hardiesses de son Petit Carême ^,

1. Reginien rectum et jiistuni quale concenit liberis. S. Thomas : De Rc gimine principum.

2. «Puisque la loi gouverne pour le bien commun, dit Saint Thomas, il n'appartient pas à la raison individuelle de faire la loi, mais à la raison du peuple ou de ses représentants. La fin étant propre à tous, tous ont le droit de régler ce qui la prépare. » Saint Thomas définit la loi « une règle de la raison, pour le bien commun, promulguée par celui qui a la charge de la communauté. » Summa S. Thomse. — « Sic ejus (régis) temperetur potestas ut in tyrannidem de facili declinare non possit. » De Regimine principum. Yoir aussi Suarez, De legihus.

3. Defensio declarationis cleri gall., lib IV, c. XXI. — Il y a dans la Politique sacrée dès propositions équivoques, celle-ci, par exemple; «C'est Dieu qui fait les rois et qui établit les maisons régnantes. » Bossuet essaie d'établir une distinction pratiquement bien difiicile entre le pouvoir arbitraire et le pouvoir absolu.

4. « Ce n'est pas le souverain, c'est la loi, sire, qui doit régner sur les peuples ; vous n'en êtes que le ministre et le premier dépositaire. C'est elle qui doit régler l'usage de l'autorité, et c'est par elle que l'autorité n'est plus un joug pour les sujets, mais une règle qui les conduit. Les hommes croient être libres quand ils ne sont gouvernés que par les lois ; la soumission fait alors tout leur bonheur, parce qu'elle fait toute leur tranquillité et toute leur confiance, » Petit Carême,

* tES ÉVEQUËS 273

leur eût montré qile la th.éorie de l'absolutisme avait rencontré des réserves même dans l'Eglise de France.

Mais ce n'est pas la tradition théologique du moyen âge qui convertit à la liberté les évèques de 1789. Ils furent emportés dans le mouvement général de la nation, qui, sous l'influence lointaine d'écrivains et de penseurs tels que Montesquieu * et Rousseau, sous l'action plus directe d'autres publicistes commentant avec enthousiasme les constitutions anglaise et américaine, s'était éprise d'une belle ardeur d'émancipation et de réforme universelle. L'engrenage politique, l'impulsion de l'assemblée nationale, où l'ardeur de chacun trouvait un nouvel aliment dans l'excitation générale, achevèrent de les entraîner.

Les évêques, habitués au calme, a la précision des discussions théologiques, et aussi au pouvoir tutélaire d'une monarchie jusqu'alors tranquillement obéie, durent éprouver quelque étonnement de tomber tout à coup en pleine discussion des droits de l'homme. Ce parti pris de les établir d'après l'état de nature, sans tenir compte des sacrifices que la société impose quant à l'étendue et à l'exercice de ces droits dans l'intérêt même de leur défense, cette définition ambiguë de la loi, regardée simplement comme « l'expression de la volonté générale », ces cris de résistance à l'oppression, cette exaltation de l'homme et ce silence sur Dieu, durent étonner des prélats formés en Sorbonne à la rigueur du langage théologique, et trop convaincus de la déchéance originelle de l'homme pour ne point trouver quelque danger à cette proclamation d'omnipotence, d'infaillibilité intellectuelle

1. Voir Montesquieu ^av Albert Sorel, p. 140- 160, au sujet de l'influence èxertiée par l'Esprit des lois. — Montesquieu avait, en particulier, fait connaître la constitution anglaise, plus tard exposée par Delolme, et popularisé en France le principe de la séparation des pouvoirs.

et morale, que venaient de faire en sa faveur des députés disciples de Rousseau.

L'opportunité d'une déclaration des droits fut combattue, dans la séance du l*"" août 1789, par M. de La Luzerne, évêque de Langres, et M. de Cicé,évêque d'Auxerre. Des esprits politiques, tels que Mirabeau *, Mounier, Malouet, sans être hostiles en principe à la déclaration, faisaient leurs réserves sur la façon trop vague, trop générale, dont étaient formulés les articles. « Les discussions métaphysiques sont interminables, disait Malouet... Il n'est aucun des droits naturels qui ne se trouve modifié parle droit positif. Si vous n'indiquez aucune restriction, pourquoi présenter aux hommes dans toute leur plénitude des droits dont ils ne doivent user qu'avec de justes limites ?» L'archevêque de Bordeaux paraissait moins frappé de ces objections que des avantages de la déclaration. Il pouvait s'autoriser de nombreux cahiers du clergé qui la réclamaient formellement. Dans son rapport du 27 juillet 1789, M. de Cicé affirma avec énergie son utilité et sa nécessité. Il voulait que la nation, que les législateurs, eussent sans cesse devant les yeux, dans ce mémorial des droits de l'homme, le « type original et toujours subsistant, » d'après lequel ils devaient constituer le gouvernement de la France ~.

1. Sur le rôle de Mirabeau, Voir Mirabeau par M. Edmond Rousse, inl2jp. 151-155; Vie de Mirabeau par M. Mézières, in-12,p. 198-204.

2. « Nous avons jugé, disait l'archevêque de Bordeaux dans son rapport du 27 juillet 1789, que la constitution devait être précédée d'une déclaration des droits de l'homme et du citoyen; non que celte exposition put avoir pour objet d'imprimer à ces vérités premières une force qu'elles tiennent de la morale et de la raison; qu'elles tiennent de la nature qui les a déposées dans tous les cœurs auprès du germe de la vie, qui les a rendues inséparables de l'essence et du caractère de l'homme ; mais c'est à ces titres mêmes que vous avez voulu que ces principes ineffaça- Jjles fussent sans cesse présents à nos yeux et à notre pensée. Vous avez voulu qu'à chaque instant la nation pût y rapporter, en rapprocher chaque article de la constitution, s'assurer de notre fidélité à s'y conformer, et reconnaître l'obligation et le devoir qui naissent pour elle de se

L'épiscopat eût au moins désiré que la déclaration des droits fût accompagnée d'une déclaration des devoirs. Il avait dit k Louis XVI, dans ses remontrances de 1788: « Après avoir annoncé aux peuples leurs devoirs, nous leurs représentons leurs droits. » La pensée des évêques n'était donc pas d'imposer des devoirs à la nation sans lui accorder des droits; mais ils connaissaient trop notre nature, pour ne pas trouver du danger à vanter à l'homme ses droits sans lui rappeler ses devoirs. M. de Lubersac *, évêque de Chartres, Grégoire, Camus et d'autres députés, soutinrent fortement un amendement qui associait aux droits les devoirs dans la déclaration, mais il fut repoussé dans la séance du 4 août à la majorité de 570 voix contre 435 ^. Quelle imprudence d'exalter ainsi l'indépendance naturelle de l'homme, sans ajouter qu'il doit la soumettre à une règle. C'est de cette époque que date pour la France cet esprit de révolte et d'insubordination qui, depuis cent ans, renverse l'un après l'autre tous les gouvernements. « On a tant parlé d'égalité, de souveraineté du peuple, de volonté générale, écrivait l'un des acteurs et des spectateurs des

soumettre à des lois qui maîntlennent inflexiblement toUs ses droitâi Vous avez senti que ce serait pour nous une garantie continuelle contre la crainte de nos propres m.éprises, et tous avez prévu que si dans Ift suite des âges, une puissance quelconque tentait d'imposer des lois qui ne seraient pas une émanation de ces mêmes principes, ce type original et toujours subsistant, dénoncerait à l'instant à tous les citoyens ou le crime ou l'erreur. »

1. « S'il faut une déclaration des droits, dit l'évèque de Chartres, dans la séance du 4 août, il y a un écueil à éviter. On court risqué d'éveiller l'égoïsme et l'orgueil. L'expression flatteuse de droits doit être adroitement ménagée ; on devrait la faire accompagner de celle de devoirs, qui lui servirait de correctif. Il conviendrait qu'il y eût à la tète de cet ouvrage quelques idées religieuses noblement exprimées. La religion ne doit, il vrai, être comprise dans les lois politiques ; mais elle ne doit pas y être étrangère. » — Du moins la droite avait obtenu dans la séance du 21 août, l'insertion de ces mots dans le préambule de la dédéclaration : « En présence et sous les auspices de l'Etre suprême.» Dans la même séance, M. Cortois de Balore, évêque de Nîmes, avait insisté avec force pour faire placer les lois « sous l'égide de la divinité. »

276 Ëf LA COOSTITTJTION POLlTIQtJË

événements, Mounier ^, que les inférieurs n'ont d'autre règle que celle du nombre, et ne comprennent plus qu'un homme puisse avoir le droit d'en diriger deux. » Le clergé, qui vient de se montrer peu enthousiaste pour la déclaration des droits de l'homme, demeurera cependant fidèle aux principes de liberté. 11 n'avait qu'à ouvrir ses cahiers pour y puiser de larges inspirations, pour y voir proclamé, par exemple, le droit de la nation de concourir à la confection des lois ~. Il avait enfin retrouvé le vieil adage de nos premières assemblées nationales, que la loi résulte du consentement du peuple et de l'actio'n du roi : Lex fit consensu popiili et constitutione régis. (leWe résolution presque unanime de faire participer la nation au pouvoir législatif, était déjà une grande conquête de la liberté ^.

1. Mounïer, Recherches sur les causes qui ont empêche' les Français de devenir libres,

2. Clergé de Besançon : « Aucune loi générale pour le royaume, n'aura force de loi qu'après avoir été consentie par les Etats généraux. » Archives pari. 11, 333. — Clergé de Blois : « Les lois générales du royaume ne peuvent être faites que par le concours du roi et de la nation. Si c'est le roi qui propose la loi, la nation la consent ou la rejette ; si la demande d'une loi est faite par la nation, c'est au roi qu'il appartient de la consentir ou de la rejeter. » Arch. pari. II, 376. —Voir aussi les cahiers du clergé d'Auxerre, II, 111 ; du clergé de Lyon, III, COO; du clergé de Saint-Quentin, V, 6'i:7, etc. Parfois le clergé va plus loin. « A la nation seule, dit le clergé de Brest, II, 468, appartient le droit d'établir, et de sanctionner les lois et les impôts. » — M. de Clermont-Tonnerre, dans le résumé des cahiers présenté le 27 juillet à l'assemblée, disait : « Quant au pouvoir législatif, la pluralité des cahiers le reconnaît comme résidant dans la représentation nationale, sous la clause de la. sanction royale ; et il paraît que cette maxime ancienne des capitulaires : Lex fit consensu populi et constitutione régis, est presque généralement consacrée par vos commettants. »

3. Yoici comment M. de Tocqueville {L'ancien régime et la Révolution) résume les cahiers du clergé. « Le clergé, dit-il, s'y montre parfois intolérant et parfois opiniâtrement attaché à plusieurs de ses anciens privilèges, mais du reste aussi ennemi du despotisme, aussi favorable à la liberté civile, et aussi amoureux de la liberté politique que le tiers-état ou la noblesse. Il proclame que la liberté individuelle doit être garantie non point par des promesses, mais par une procédure analogue à celle de Vhabeas corpus. Il demande la destruction des prisons d'Etat, l'abolition des tribunaux exceptionnels et des évocations, la publicité de tous

Lesévêqufcs parlent de la liberté aussi fermement, aussi fièrement que les autres ordres. Le langage qu'ils tiennent à cette époque eût bien étonné Louis XIV. Nous avons entendu l'évêque de Boulogne, l'évêque de Langres. M. Dulau, archevêque d'Arles, en écrivant à ses diocésains pour leur recommander le calme et la soumission à « l'empire de la loi », leur dit qu'il « est glorieux pour un peuple » d'être « appelé à la liberté..., d'avoir brisé le joug de la servitude *. » A la même époque, M. de Béthisy, évêque d'Uzès, député aux Etats généraux, parle à son tour, du « roi citoyen qui vient de placer dans l'immensité des siècles 'une grande époque. Investi par la succession de ses pères d'un pouvoir absolu, il a su l'apprécier dans cet âge où toutes les passions pressent le cœur de l'homme de l'attrait séducteur de la domination. Il a reconnu que ce n'était pas dans l'exercice de ce pouvoir qu'il pouvait trouver le bonheur de son peuple. Sa voix nous a tous appelés à la liberté. Il a franchi tout l'espace qui le séparait de la liberté et, du haut de son

les débals, l'inamovibilité dé tous les juges, l'admiâsibllité de tous les citoyens aux emplois, lesquels ne doivent être ouverts qu'au seul mérite ; un recrutement militaire m.oins oppressif et moins humiliant pour le peuple; le rachat des droits seigneuriaux ; la multiplication des écoles privées. Il en faut une, suivant lui, dans chaque paroisse, et qu'elle soit gratuite. Des établissements de bienfaisance dans toutes les campagnes, tels que des bureaux et des ateliers de charité; toutes sortes d'encouragements pour l'agriculture. Dans la politique proprement dite, il proclame, plus haut que personne, que la nation a le droit de s'assembler pour faire des lois et voter librement Timpôt. Nul Français, assurc-t-il, ne peut être forcé à payer une taxe qu'il n'a pas votée lui-même ou par représentant. Le clergé demande encore que les Etats généraux, librement élus, soient réunis tous les ans; qu'ils discutent en présence de la nation toutes les grandes afTaires; qu'ils fassent des lois générales auxquelles on ne puisse opposer aucun usage ou privilège particulier ; qu'ils dressent le budget et contrôlent jusqu'à la m.aison du roi, que leurs députés soient inviolables et que les ministres leur demeurent toujours responsables. Il veut aussi que des assemblées d'Etats soient créées dans toutes les provinces, et des municipalités dans toutes les villes. »

1. Mandement du IG septembx'e 1789. Œuvres de Mgr Dulau, II, 328-333.

trône, il s'est élancé au sein de la nation^. » Entendez M. de Montagnac, évêque de Tarbes, dans un mandement donné à l'occasion du pacte fédératifdu 14 juillet 1790 : « Comment, dit-il, pourrait-on ne pas aimer la liberté au milieu des montagnes qui en furent toujours l'asile, et dans un pays qui a joui constamment du calme au milieu des orages ?»

Le langage du prélat le plus considérable de l'assemblée, M. de Boisgelin, est celui d'un citoyen libre, qui a le sentiment très vif des droits de la nation. Avec quelle énergie il s'écrie : « Il faut que tous les citoyens participent h l'établissement et au maintien de la puissance publique. Les droits politiques communs à tous les citoyens sont indestructibles comme leurs droits naturels et civils. Un citoyen ne peut pas plus perdre la puissance qui lui appartient que la liberté. » C'était proclamer les droits politiques du peuple et, en quelque sorte, la souveraineté du suffrage universel ~. On ne reconnaîtrait point, à entendre M. de Boisgelin, un évêque de l'ancien régime. (( Nous vous avons parlé, dit-il à la tribune, le langage de la religion ; nous vous parlerons le langage de la liberté... La voix d'un évêque doit être celle d'un administrateur et d'un citoyen. Et tel est le premier effet de la liberté qu'elle fait tomber toutes les chaînes d'un intérêt personnel et de l'esprit de corps... Il est une seconde religion pour tous les citoyens, celle de la patrie. » Avant 1789, cette seconde religion s'adressait au roi : maintenant c'est à la patrie. Ailleurs, lors de la discus-

1. Mandement de Mgr l'érêque d'Uzès, 9 septembre, 1789, 7 p. in - 4».

2. Séance du 24 août 1789. — Deux jours après, dans la séance du 26 août, M. de Boisgelin affirmait « la responsabilité des agents du pouvoir exécutif », comme « un droit acquis aux citoyens. » Il demandait la division des pouvoirs, car, disait-il, « il est important de ne pas laisser tomber dans les mains du pouvoir exécutif le pouvoir législatif, car alors nous aurions le despotisme. »

sien sur les ordres religieux, l'archevêque d'Aix semble excuser la soudaineté des résolutions, des destructions de la Constituante. « Il ne faut pas s'attendre, dit-il, que dans le cours d'une grande révolution, une assemblée impatiente d'achever son ouvrage, ait le temps de faire des opérations nécessaires avec lenteur et maturité. Il faut même reconnaître qu'elle est entraînée par des circonstances auxquelles il semble qu'elle ne puisse pas résister. » Dans le même discours, M. de Boisgelin, pour sauver les ordres religieux, veut les appliquer à l'enseignement public, et les arguments qu'il apporte sont empreints d'un libéralisme sincère. L'œuvre de l'éducation, dit-il, « devient d'un plus grand intérêt sous une nouvelle constitution ; il faut établir la liberté publique sur les sentiments, encore plus que sur les lois. » Les religieux sont dignes de remplir cette haute mission. Ils se sont « empressés à consacrer par^leur adhésion les principes de la Révolution actuelle, et leur empressement semble une preuve de la facilité avec laquelle ils adopteront ceux d'une constitution nationale. » Pourquoi craindrait-on de rencontrer chez eux, « des préjugés, des idées bornées ? Plus la constitution d'un Etat est amie de la liberté publique, et plus elle fait disparaître dans tous les états les erreurs et les préjugés. » Qu'on ne redoute plus des influences particulières de corps, à un moment où le sentiment qui domine tout « est celui de l'intérêt général et de la liberté publique. ^ » On pouvait s'entendre avec de tels hommes, et quand on pense que celui qui tenait ce

1. Opinion de M. l'Aj'checêqne d'Aix sur la suppression des ordres monastiques. 1790, Le discours ne fut pas. prononcé. Voyez aussi les discours du 31 octobre 1789 et du 12 avril 1790. — Oa devine que ce langage était bien plus accentué dans la bouche d'un député tel que Grégoire. « Oh. I s'il fallait, dit un jour Grégoire, nous courber sous le joug, il vaudrait mieux sans doute fuir avec un ministre chéri au sein de l'Helvétie, ou vers les rivages de Boston, sur lesquels d'illustres chevaliers français ont aidé à planter l'étendard delà liberté. »

langage était le chef ouvertement accepté pav ses collègues, les évêques députés u la Constituante, on regrette d'autant plus que la Révolution ne se soit pas montrée plus conciliante pour des -esprits si éminents, si modérés, si ouverts aux idées nouvelles.

Mirabeau dit un jour que la religion serait emportée si elle se mettait en travers de la liberté. Comme la Constituante avait rompu les chaînes imposées à la nation et, ajoutait Mirabeau, à la religion elle-même, le grand tribun se plaisait à montrer l'Eglise et l'Etat, enfin délivrés de leurs entraves séculaires, puisant une nouvelle vitalité, une nouvelle jeunesse dans leur émancipation réciproque. « Nous n'aurions, s'écriait Mirabeau, pu briser les chaînes de notre servitude sans secouer le joug de la foi?... Non.., la liberté est loin de nous prescrire un si impraticable sacrifice. Regardez, ô citoyens, regardez cette Eglise de France, dont les fondements s'enlacent et se perdent dans ceux de l'empire lui-même ; voyez comme elle se régénère avec lui, et comme la liberté, qui vient du ciel aussi bien que notre foi, semble montrer en elle la compagne de son éternité et de sa divinité ! Voyez comme ces deux filles de la raison souveraine s'unissent pour développer et remplir to\ite la perfectibilité de votre sublime nature, et pour combler votre double besoin d'exister avec gloire et d'exister toujours *. »

11 est douteux que les évêques eussent voulu souscrire à ces déclarations un peu amphatiques sur la liberté rendue à l'Eglise, au moment où on venait de lui forger la chaîne de la constitution civile du clergé. Mais si l'épiscopat ne pouvait saluer dans une pareille législation une œuvre d'émancipation religieuse, ni se dispenser de la combattre, il tenait en retour à affirmer son concours à

1. Projet d'adresse aux Français sur la constitution cit>ile du clergé, par Mirabeau.

l'œuvre d'émancipation politique. « Il n'était point dans notre pensée, écrivent au pape les trente évêques de l'assemblée, de favoriser un pouvoir arbitraire, qu'un roi plus vertueux que sonsiècle, a su dédaigner lui-même. iVbr<sâ^P07ZS désii'é d'établir le véritahle empirecle la liberté publique dans une monarchie héréditaire, et nous aA'^ons reconnu sans peine cette égalité naturelle, qui n'exclut aucun citoyen des places auxquelles la Providence l'appelle par la voix de ses talents et de ses vertus. On peut étendre ou resteindre l'égalité politique, selon les différentes formes des gouvernements, et nous avons cru que nos opinions étaient libres, ainsi que celles de tous les citoyens, sur ces questions plus ou moins étendues, que Dieu lui-même annonce comme livrées à la dispute des hommes *. » Cette importante lettre, signée de tous les évêques de l'assemblée nationale, est comme leur testament politique. En l'écrivant au nioriient où la Constituante marche vers la fin de sa carrière, ils tiennent h constater qu'ils n'ont point voulu maintenir en France un pouvoir arbitraire, qu'ils se sont associés aux efforts du pays pour fonder la

1. « Nous avons distingué, disent encore les évêques, les pouvoirs que nous exerçons comme citoyens dans une assemblée nationale, et les devoirs que nous avions à remplir comme évêques. Nous n'avons point associé nos sentiments religieux et nos opinions politiques . Nous avons suivi, dans l'ordre du gouvernement civil, les principes qui nous ont paru les plus conformes aux intérêts 'du peuple, dans une monarchie établie, dont nous n'avons pas voulu renverser les fondements ; 'et nous n'avons point rechcrcbé, dans nos avis sur les choses temporelles, cette uniformité qui nous est imposée dans l'ordre des choses instituées par Jésus-Christ. Les questions sur l'étendue et les bornes de l'égalité sociale, sur les principes et les effets d'une liberté bien ordonnée, sans trouble et sans licence, sur l'origine des pouvoirs, dans des nations instruites et policées, ces interressantes questions de la philosophie et de la politique, étaient devenues, surtout dans l'état présent de la France, dignes d'exercer l'esprit de tous les hommes capables de penser. A Dieu ne plaise que, citoyens infidèles au bien de la patrie, nous ayons adopté les principes qui peuvent altérer l'obéissance due à l'autorité royale, qui fait régner les lois ! Mais il n'était pas dans notre pensée de favoriser un pouvoir arbitraire... » Lettre des trente évêques de la Constituante à Pie YL 3 mai, 1791, p. 9-11.

liberté. La plupart pouvaient même dire, avec l'évèque de Perpignan, que leur conBance avait « duré longtemps. » Nous aimons à voir cet épiscopat, qu'on aurait pu croire trop royaliste pour faire à la nation sa part dans le gouvernement, reconnaître hautement ses droits et concourir sincèrement à l'œuvre d'émancipation publique. Nous aimons h le voir affirmer, avant de disparaître de la scène du monde, qu'il a travaillé pour la liberté. L'histoire doit garder le souvenir de cette profession de foi politique, qui est toute à l'honneur de l'ancien épiscopat. Quand on voit des évêques nourris dans le culte de la rovauté absolue se montrer si ouverts aux idées nouvelles, commentprétendre que le clergé est essentiellementréfractaire à la liberté ?

Si les anciens évêques se sont rendu le témoignage d'avoir travaillé à « établir la liberté » en France, on ne peut cependant les faire responsables des vices de la constitution de 1791. Tout a été dit sur cette œuvre, qui ruinait l'autorité du roi sous prétexte d'assurer les droits de la nation. Les désastres de la monarchie semblent aussi grands que ceux de l'Eglise. Louis XVI, hier monarque absolu, est maintenant désarmé en face d'une assemblée omnipotente, qu'il ne peut ni ajourner ni dissoudre, qui fait sans lui des lois auxquelles il n'a droit d'opposer qu'un veto suspensif, et encore pas pour toutes. Ce roi, sans action sur la chambre où il ne lui est pas permis de prendre ses ministres, enfermé par une défiance jalouse dans son rôle d'exécutif, se voit enlever les prérogatives regardées comme l'attribution essentielle de la puissance gouvernementale. On lui supprime le droit

de grâce. Il ne peut commencer la guerre sans un décret de l'assemblée, et un décret de l'assemblée peut l'obliger à l'interrompre. Le commandement de la force armée lui échappe ainsi que le choix des magistrats, des évêques, des percepteurs et receveurs d'impôts, des maires qui désormais sont tous à l'élection. La constitution semble s'armer presque à chaque article contre la royauté, dont on paraît craindre le retour offensif. Elle défend aux troupes de passer, de séjourner, à une distance moindre de 30 000 toises. Elle menace le roi, articule contre lui cinq cas de déchéance, contre ses ministres responsables huit cas de condamnation à la détention, cinq cas de condamnation à mort. C'était dépasser le but, annuler, presque chasser le roi, sous prétexte de faire place à la nation; c'était refuser au pouvoir exécutif dans une monarchie ce qu'on lui octroyé dans une république. Lorsque, le 30 septembre 1791, Thouret, président de la Constituante, dit au roi qui était venu la fermer : « Sire, Votre Majesté a fini la Révolution », le roi aurait pu répondre : « Votre assemblée a fini la monarchie, y. M. de Clermont-Tonnerre s'écriait avec raison, dans la séance du 23 juin 1790 : « Il ne faut pas se dissimuler que quelques-uns de nos travaux portent l'empreinte de la destruction. » On connaît le mot de Pitt : k Les Français ont traversé la liberté.»

A défaut de sens politique, les évêques auraient été avertis par leur loyalisme ^ de l'injustice et du péril d'une telle législation. En particulier, un projet cher à plusieurs d'entre eux, celui des deux chambres, soutenu avec tant

1. Bernis est stupéfait à Rome du cours des événements. Il veut le roi maître chez lui . Il veut que « le gouvernement en impose promptement à ces orateurs du tiers état qui ne comptent plus leurs vues d'ambition et d'indépendance... Plus on connaîtra, dit-il, le caractère de notre nation, plus on craindra l'inconvénient et le danger de l'assembler. » Le cardinal de Bernis, p. 458, 459,

d'autorité, à la veille des Etats généraux, par l'évêque de Langres, M. de La Luzerne, qui, au sein de l'assemblée, avait rencontré le patronage d'hommes tels que Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, Lally-Tollendal, Mounier, avait succombé dans la discussion ^, le 10 septembre 1789. Ce système ne rallia que 89 suffrages, tandis que 849 députés se prononçaient pour une assemblée unique et 122 se déclaraient insuffisamment éclairés. Le lendemain, 11 septembre, l'assemblée adopta le principe de la sanction royale par 730 voix contre 143, mais elle décida par 673 voix contre 325 que le veto ne serait que suspensif. On est frappé du petit nombre de voix favorables au projet des deux chambres. Beaucoup de pré-, lats et de gentilhommes auraient voté pour une chambre haute nommée par les nobles et les évêques, comme l'autre l'était par le tiers. Mais un sénat électif, ouvert à tous, tel que le proposaient Mounier et Lally-Tollendal, leur paraissait consommer la ruine des trois ordres. Plusieurs députés accentuaient à plaisir l'inspiration démocratique de la constitution dans l'espoir de la rendre moins viable. On prêta ces mots à Maury : Si vous établissez deux chambres^ votre constitution pourra se maintenir ~.

1. Champipn de Cicé parla des deux chambres dans la séance du 27 juillet 1789, dans son rapport sur les premiers travaux du comité de constitution. Lally-Tollendal fit sur ce sujet un rapport spécial et étendu dans la séance du 31 août. Dans la même séance Mounier en parla également. D'après Champion de Cicé et Lally-Tollendal, il ne pouvait pas être question de composer le sénat de la noblesse et du clergé, comme l'avait propose La Luzerne dans sa brochure. « Ce serait, dit Lally-Tollendal, perpétuer celte séparation d'ordres, cet esprit de corporation, qui est le plus grand ennemi de l'esprit public, et qu'un patriotisme universel concourt aujourd'hui à éteindre. « Lally-Tollendal composait le sénat de deux cents membres. Le 7 septembre, Sieyès combattit toute espèce de veto. Partisan d'une « assemblée nationale une et indivisible », il était cependant d'avis de la partager en deux ou trois sections pour les délibérations, disant que ce qui fait « l'unité et l'indivisibilité d'une assemblée, c'est Vunité de décision, ce n'est pas l'unité de discussion. » Cf. Arch. pari. YIII, 280-283, 514-527, 592-601.

2. Droz, Histoire du règne de Louis AT/, 1839, t. II, p. 456, 457.

Par le rejet d'une seconde chambre, le pouvoir royal, privé du veto absolu, allait se trouver seul, désarmé, en face d'une assemblée populaire toute puissante, comme l'avaient prédit l'évêque de Langres et rarclicvêque de Bordeaux. 1

Tant de ruines accumulées pour rebâtir d'après un plan nouveau, l'instabilité même du nouvel édifice politique, avaient provoqué bien des désillusions et des découragements. M. de La Luzerne, évêque de Langres, dont l'esprit si ouvert, si pondéré, avait si bien compris la nécessité des réformes à opérer dans l'Etat, quitta de bonne heure l'asseôiblée, attristé sans doute de la voir compromettre les intérêts de la liberté avec ceux de la monarchie. Avant l'ouverture de Etats généraux, le doublement du tiers lui avait inspiré cette exclamation : Tout va se perdre. Il avait fait depuis tous ses efforts pour endiguer le torrent destructeur. Le 30 septembre, il avait demandé en vain pour le roi, dont le pouvoir lui parais-

1. « Dans le conflit entre la puissance royale et la puissance nationale, écrivait M. de La Luzerne, on ne peut douter que celle-ci n'ait une supériorité et une prépondérance infinie. Le Souverain n'a de pouvoir que par sa nation ; réduit à sa force individuelle, il n'est plus rien. Ce n'est que parce qu'il représente et qu'il exerce la volonté générale, qu'il jouit d'une autorité ; lorsque la volonté générale lui est opposée, son autorité tombe et s'anéantit. Ce qui e?t vrai en principe, est encore plus vrai dans le fait. Le dernier ternie du pouvoir réside maintenant dans l'opinion générale; elle est parmi nous d'une force irrésistible, et trop de faits récents démontrent celte vérité pour qu'il soit nécessaire d'y insister. . . Une seule assemblée aurait une force tellement prépondérante qu'elle attirerait facilement à elle la totalité du pouvoir. » Sur la forme d'opiner aux Etats généraux, 1789. Œuvres de La Luzerne, YI, p. 1302, 1305. — Cbampion de Cicé expose dans son rapport {Ardu pari. VIII, 282^ « que l'intervention du roi dans la législation serait vaine, illusoire et sans force, contre la masse irrésistible des volontés nationales portées par une seule cbambre ; que l'activité du corps législatif, l'expose à des résolutions trop subites, inspirées par une éloquence entraînante ; . . que ces résolutions précipitées conduiraient bientôt au despotisme ou à l'anarchie ; que l'exemple de l'Angleterre et nïême celui de l'Amérique, démontrent l'utilité des deux chambres et répondent suffisamment aux objections fondées sur la crainte de leurs inconvénients etc. »

sait trop affnibli i, le droit de faire des règlements d'admiaistration. Après les journées des 5 et 6 octobre, M. de ; La Luzerne jugea que la situation était irrémédiablement ; compromise et quitta la Constituante. Du reste,Mounier, . Lally-Tollendal,et cent vingt dôputés qui votaient avec la . droite, sortirent également de l'assemblée. -

La Luzerne avait été précédé, il fut suivi dans sa retraite par quelques autres prélats. Parmi ceux qui restèrent fermes à leur poste, et ce fut la grande majorité, beaucoup, comme le leur reproche Forrièrcs dans ses Mémoires, s'associèrent plus d'une fois aux mouvements de protestation, de mauvaise humeur, aux abstentions en masse, aux sorties bruyantes de la salle, par lesquels la droite manifesta souvent son indignation et l'amertume de sa défaite, surtout quand la Constituante s'engagea dans une voie franchement révolutionnaire. L'essai de la vie parlementaire était trop récent encore et les blessures reçues trop profondes, pour qu'elle pût garder la pleine possession d'ellemême, pour comprendre toute l'importance de ne jamais

1. La Luzerne voulait que le pouvoir du roî restât fort. Il disait dans son écrit Sur la forme d'opiner aux Etats généraux : « N'abusons pas des sacrifices que le roi nous fait, pour en exiger d'autres qui nous deviendraient funestes à noxis-mêmes. Ne lui enlevons pas les moyens de nous servir.. Repoussons cette malheureuse défiance, plus dangereuse m.ille fois que tout ce que l'on voudrait nous faire redouter... Que le pouvoir monarchique acquière en solidité ce qu'il consent à perdre en étendue. » Œuvres de La Luzerne, VI, 1327. — M. de La Luzerne n'avait pas été le seul dans l'épiscopat à prévoir la crise terrible de la Révolution. Quand le premier éA'^êque de Nevers prêta serment pendant la Restauration entre les mains de Louis XVIII: « Vous allez succéder, lui dit le roi, h un homme bien remarquable. Si nous avions suivi les avis de M. de Séguiran, nous aurions évité les horreurs de la Révolution. » M. de Séguiran, évoque de Nevers, avait fait partie, comme La Luzerne, de l'assemblée des notables. — Le 21 mai 1790, M. de Boisgelin, trouvant le pouvoir royal trop affaibi, prononça un long discours, où il demandait pour le roi le droit de paix et de guerre.

2. Le 12 juillet 1791, on vit par l'appel nominal demandé contre les absents, que 132 députés ne siégeaient plus. En outre, onze jours auparavant, parmi les députés présents, 270 avaient déclaré qu'ils ne prendraient point part aux délibérations.

abandonner le vote, de parler à l'opinion quand il n'y avait pas d'espoir de convaincre la chambre. Il est fâcheux que lé clergé n'ait pas compté parmi ses mandataires beaucoup de manœuvriers tels que l'abbé de Montesquiou. Cependant on ne peut pas dire que les évèques aient déserté les débats, sauf dans la discussion de la constitution civile du clergé. Nous les avons vus, dans les circonstances solennelles, plaider avec éloquence les grands intérêts de l'Eglise. La lettre collective adressée au pape, le 3 mai 1791, et signée de trente évoques députés, nous montre h cette époque tous ces prélats présents à l'assemblée et fidèles à leur mandat. Cette persévérance avait d'autant plus de mérite que, durant deux années de travaux parlementaires ininterrompus, la plupart d'entre eux n'avaient pas revu leur diocèse, et que les séances renouvelaient pour eux constamment^les plus terribles émotions. Le vénérable archevêque d'Arles 1 eut l'occasion d'exposer les motifs qui avaient décidé la plupart de ses collègues à ne point déserter leur poste.

Nous connaissons l'attitude politique des évêques députés. Quelle fut celle des prélats étrangers à la Constituante? Quelques uns d'entre eux ne dissimulèrent pas leur désapprobation des premiers décrets, en particulier des restrictions que la constitution nouvelle apportait h l'autorité royale.

-De toutes les protestations élevées contre le nouvel or-

1. On avait écrit d'Arles à Mgr Dulau, que ne prenant point la parole daûs l'assemblée il aurait dû la quitter. Il répondit : « Les avis n'ont souTent passé qu'à une petite majorité. Lors du décret concernant la religion catholique, nous étions 400 contre 485. Il en a été à peu près de môme pour les décisions relatives à l'état monastique et aux biens d'Eglise; et il est constant que, si plusieurs députés pensant comme nous n'avaient pas depuis longtemps déserté l'assemblée, les bons principes auraient triomphé au moins en matière de religion. Je regarde donc comun devoir de rester fidèlement à mon poste, à moins que la pluralité des députés ecclésiastiques n'abandonnent ensemble le champ dé bataille, i) Lettre du 38 avril 1790. Œucre^ de Mgr Dulau, III, p. 20 et suiv.

dre de choses, aucune ne fut plus vive, plus éloquente, plus retentissante, que celle de M. Le Mintier,évêque de Tréguier, dans un mandement que les poursuites judiciaires rendirent alors célèbre. Vraiment, on dirait à lire ce document, que le prélat est moins frappé des maux de l'Eglise que de ceux de la monarchie. Au début et au terme de son manifeste, c'est la pensée du roi qui occupe l'esprit, le cœur de l'évêque, et lui arrache des plaintes attendries et émues. « Il est donc vrai, s'écrie-t-il, que la couronne qui brille sur la tête de nos rois est armée de pointes cruelles, qui ensanglantent leurs fronts. La splendeur du diadème ne les garantit pas des chagrins amers, des inquiétudes dévorantes ; et alors même qu'ils respirent le bien et le bonheur de leurs sujets, la pompe et les plaisirs du trône se changent pour eux en amertume. » Et le prince ainsi éprouvé c'est Louis XVI, ce « roi sensible et populaire », qui ne vit que « pour la félicité de ses peuples », qui A^eut «régner sur nos cœurs plus que sur nos. biens et nos personnes. Lorsque le plus puissant monarque de l'univers, tempérant l'éclat de sa couronne et cédant aux vœux unanimes de ses provinces, appelait ses sujets autour de son trône, pour aviser aux moyens de retrancher les abus qui s'étaient glissés dans le mouvement de ses finances, devait-il s'attendre que des auteurs anonymes, enhardis par l'impunité, agiteraient des questions délicates, subtiles, dangereuses, et traceraient à leur gré et selon leurs caprices, la ligne de démarcation qui sépare les droits des souverains de ceux de la nation. N'est-il pas temps que le peuple français se réveille, et que du fond de nos cœurs s'élève un cri général pour réclamer nos anciennes lois ? »

Réclamer nos anciennes lois, c'était grave, c'était demander le retour à l'ancien régime. Oh ! M. le Mintier, tout en avouant les abus qui existaient alors dans l'Etat et la mauvaise répartition des biens d'Eglise, regrette ce

ET LA CONSTITtTION POLITIQUE 289

temps heureux où « les riches jouissaient sans crainte de leur opulence », où « le plébéien, satisfait de son sort, vivait content de son état. » Quel changement, hélas ! quel bouleversement général ! « Le plus illustre trône de l'univers est ébranlé jusque dans ses fondements. Il fut un temps où l'amour des Français pour leur roi ne connaissait point de bornes. Bien loin de chercher à discuter, à consulter, encore moins à limiter les droits et les prérogatives de la couronne, nos pères aimaient à multiplier les témoignages de leur zèle, de leur obéissance, de leur dévouement au monarque, La tendresse les attachait au souverain encore plus que le devoir. » Comme on voit dans ces paroles la religion, monarchique de ces évêques d'ancien régime, attachés à leur prince par les liens les plus indestructibles, et auxquels l'amour rendait l'obéissance facile ! Vraiment M. le Mintier est peu préoccupé de la liberté, de l'égalité. Le système « d'égalité absolue », qu'on semble promettre dans les rangs et dans les fortunes, lui paraît « enfanté par une imagination en délire. Quand bien même les hommes seraient tous égaux dans l'ordre de la nature, ils cesseraient de l'être en entrant dans l'ordre social. » Quel danger dans la faculté laissée à chacun de penser, d'écrire, d'adorer ce qu'il lui plaît. Ce qui importe à l'évêque de ïréguier, ce n'est point la liberté, c'est l'autorité. « La prospérité publique, dit-il, repose sur l'autorité du souverain ; elle en est inséparable, et le peuple ne doit connaître qu'une crainte, celle de donner des bornes trop étroites aux droits inaliénables et sacrés de la souveraineté. Hélas ! qu'elle est différente d'elle-même cette monarchie française, le plus beau domaine de l'Eglise catholique, le berceau des. héros, l'asile des rois, la patrie des sciences et des arts ! » M. Le Mintier fait alors le sombre tableau des malheurs politiques *, parmi lesquels il place « le nerf de l'autorité

1. « Les princes du sang royal, fugitifs chez les nations étrangères ; la

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entre les mains de la multitude. » Pour essayer de réagir, Févêque de Tréguier rappelle dans une page brillante la supériorité de la monarchie et, en particulier, toutes les gloires de la monarchie française. Il évoque de nouveau en terminant la figure de ce « monarque bienfaisant » et vraiment père, dont les jours sont a abreuvés de fiel et d'amertume. » N'est-il pas temps d'arrêter ces écrits « incendiaires » qui, en opérant « la plus funeste révolution, entraîneraient la ruine de la foi catholique et la chute de la première monarchie de l'univers ? ? »

discipline énervée ; le citoyen armé contre le citoyen ; un système d'indépendance présenté avec art, reçu avec enthousiasme, soutenu par la violence ; toutes les ressources du crédit national ou intei'ceptées ou taries, le commerce languissant ; les lois sans force et sans vigueur, leurs dépositaires ou dispersés ou réduits au silence ; le nerf de l'autorité entre les mains de la multitude ; toutes les classes des citoyens confondues ; la vengeance avide de sang, aiguisant son poignard, désignant ses victimes, exerçant ses fureurs homicides. Oui, le sang de nos concitoyens, de nos frèi'es.a coulé, il fume encore ; et dans un siècle qui ose s'arroger le titre fastueux de siècle des lumières, la capitale d'une nation polie, sensible, d'une nation renonmée par la douceur de ses mœurs et de son caractère, a été souillée par des proscriptions inouïes, par des assasinats dont les nations les plus barbares rougiraient. »

1. Ce mandement est reproduit en entier par le Journal ecclésiastique de l'abbé Barruel, novembre 1789. M. Le Mintier signe : évêque et comte de Ti'éguier, conseiller du roi en tous ses conseils. — Le même journal donne, en 1789,1e mandement de l'évêque d'Angoulème, qui tout en s'écriant: « Que n'avons-nous pas à attendre d'une si grande assemblée ? estil rien d'impossible à cette nation ricbe, sensible et généreuse », demande qu'on se défie d'une fausse philosophie, qui « voudrait ébranler ie trône après avoir ébranlé les autels, altérer notre constitution après avoir altéré notre croyance, et renverser les barrières qui nous défendent des horreurs de l'anarchie, après avoir renversé celles qui nous défendaient delà dépravation des mœurs. » On peut citer encore le cardinal de Bernis, ambassadeur à Rome, parmi les prélats peu favorables au nouvel ordre de choses. Il écrivait de Rome, le 6 décembre 1783: « Je suis vieux, et je voudrais bien finir ma vie sans être témoin de la révolution qui menace le clergé et la religion même. » Il éciùvait plus tard, à la fin de 1788 : « Les maximes à la mode ne sont pas les miennes. » Quand les Etats généraux sont réunis, le cardinal de Bernis ne dissimule pas son étonnement au sajet des événements qui se précipitent. Il gémit autant des décrets qui ont porté une si grave atteinte à l'autorité royale que de la spoliation de l'Eglise. Il est pour le pouvoir absolu, au besoin pour la force. Ainsi le cardinal de Bernis se montre heureux que

ET LA COXSTlTtlî'ION POLITIQUE 291

Il fallait faire connaître ce manclcraent,cj[ui dévoile hautement des sentiments partagés sans doute par d'autres prélats de l'Eglise de France. Mais s'ils étaient plusieurs aies avoir, ils surent les taire; du moins nous n'avons guère à relever dans l'épiscopat de manifestation hostile au nouvel ordre de choses.

A cette époque, au dedans et au dehors de l'assemblée nationale, les évêques se font remarquer, non par ce que nous appellerions aujourd'hui leur intransigeance, mais par leur modération. L'abbé de Montesquiou avait dit un jour à la tribune : « On vous parle de la paix: et moi aussi je veux la paix. » Cétait le désir de tous les prélats. Ce sentiment éclate alors dans toutes leurs manifestations. L'évêque de ïarbes, M, de Montagnac, ne peut se dissimuler que beaucoup de ses diocésains, les anciens privilégiés, n'ont pas le cœur à la joie après les suppressions opérées par la Constituante. Il les exhorte et les console en ces termes :«0 vous, à qui la Révolution coûte peut-être des larmes et des sacrifices, ne vous privez pas des consolations qui vous sont offertes ! Toutes les classes de la société ont des pertes à compter, mais que sont les pertes

le maréchal de Broglie ait été appelé au commandement des troupes. Cf. Le cardinal de Bernis, etc. p. 452, 454, 458, 459. Mgr de Bausset comprenait mieux que le cardinal de Bernis les nécessités des temps nouTeaux. «A Dieu ne plaise, disait-il, qu'on nous suppose la coupable pensée de prétendre soumettre les destinées d'un peuple entier aux volontés arbitraires d'un seul bomme. La raison, la justice et l'expérience, demandent que les lois ne soient que le résultat réflécbi et l'expression libre de ceux qu'elles intéressent le plus immédiatement. » Mais M. de Bausset ajoute : « Dans les gouvernements mêmes où l'on jouit de ces précieux avantages, de combien de barrières ne s'est-on pas cru obligé d'environner les corps politiques appelés à l'auguste fonction de concourir à l'établissement des lois ? Par combien de précautions n'a-t-on pas cberobé à corriger l'abus de ce pouvoir redoutable ! Que de combinaisons plus ou moin heureuses n'a-t-on pas épuisées pour balancer les terribles efTcts qui pouvaient résulter d'une seule disposition imparfaite ou prématurée, tant on a toujofirs été frappé du danger de confier au caprice d'un moment le droit de dicter des lois éternelles aux siècles et aux générations. » Lettre pastorale de Mgr de Bausset, 1791, p. 12.

auprès de l'intérêt commun ? Rendez faciles et volontair(^s par votre patriotisme les sacrifices exigés par la loi impérieuse de la nécessité. Bannissez de vos cœurs toute plainte, tout ressentiment, tout murmure, et cherchez dans l'union avec vos frères l'adoucissement de ces peines. Le bonheur de la génération actuelle ne sera pas sacrifié tout entier aux générations futures. Le temps, l'expérience, des discussions tranquilles, les pétitions modérées des citoyens chargés de faire connaître la volonté générale aux représentants de la nation, amèneront peu à peu les modifications que 1 usage le plus légitime de votre raison et de votre liberté vous permettra de solliciter, pour porter à la perfection le grand ouvrage de votre régénération, Yotre évêque et ses coopérateurs vous doivent l'exemple de la résignation et de l'obéissance ; ils se glorifient d'avoir rempli jusqu'à présent ce devoir, et ils le rempliront toujours avec fidélité ^. » La Révolution ne pouvait se plaindre de ce langage. L' évêque de Tarbes y prononce sans doute le mot de résignation, mais il parle aussi « du grand ouvrage de notre régénération », de « l'usage de la liberté et de la raison » pour faire connaître « la volonté générale », expressions jusque-là peu familières à la langue ecclésiastique.

Un mandement. publié vers la même époque, le 23 mai 1790, par M. de Villevieille, évêque de Rayonne, est plus important encore. Le prélat trace à son clergé une ligne de conduite dans les difficiles conjonctures que traversait alors l'Eglise. La Constituante, après l'avoir dépouillée, continuait à se servir de ses templesj et comme les décrets, les décisions administratives et politiques sortaient à flots pressés de cette oflîcine de lois, les curés étaient très occupés à lire tous les dimanches à leurs paroissiens le véritable code qui leur arrivait par

1. Ce mandement est donné par les A'o.vff//es ccclcslastiques,\1^0,-p.\^^.

ET LA dONSTltUTIOX POLITIQUE 293

tranches de l'Assemblée nationale. Dans cette avalanche d'articles, tout ne devait point également plaire aux curés, malgré leur premier enthousiasme pour la Révolution. M. de Villevieille leur déclare qu'ils doivent se prêter aux vues de la Constituante en publiant ces documents. « Vous n'êtes obligés, ajoute-t-il, d'en faire ni l'apologie ni la critique. Les principes sont-ils vrais, les conséquences sont-elles justes, doit-il en résulter plus d'avantages que d'inconvénients ou plus d'inconvénients que d'avantages ? Pouvait-on créer un meilleur ordre de choses ? Toutes ces questions, si intéressantes pour le bonheur d'un grand empire, sont du ressort de l'opinion. Chaque citoyen est libre dans le jugement qu'il doit en porter, et indépendant dans l'exercice de sa pensée; vous ne pouvez pas commander à celle des autres, on ne peut pas commander à -la vôtre. » Donnant alors à ses prêtres une direction très nette, l'évêque de Bayonne leur dit : « Quelle que soit la difiFérence des opinions et des principes sur les événements actuels, il est cependant un principe incontestable que tous les hommes doivent professer, c'est celui de soumettre ses actions extérieures à l'ordre établi. Nulle société ne pourrait exister sans cette soumission provisoire qui ne commandé point à la conscience, mais qui détermine uniquement nos rapports dans l'o.dre social. Ce serait la dissolution de toute société et la plus funeste anarchie. » Le prélat termine en recommandant à son clergé de ne point se mêler aux a discordes civiles », de ne rien faire contre «l'ordre public», de concilier les manifestations de son zèle avec « la sage circonspection des lois ^.»

Si ces manifestes si modérés, d'une inspiration si large, si libérale, vinrent à la connaissance de Mirabeau, il?

1 . Ce mandement de l'évèquc de Bayonne est reproduit dans la Vie de M. Daguerre, par Dùvoisin, 1861, in-8*, p. 43Î-439.

durent paraître bien lièdes au grand orateur. Le tribun aurait voulu voir l'épiscopat et les curés entreprendre une campagne en faveur de la Révolution. Dans son discours du 26 novembre 1790, il dénonça comme une manœuvre impie, sacrilège, le silence de la neutralité. «Des premiers pasteurs peuvent-ils se taire dans ces grandes crises où le peuple a un si pressant besoin d'entendre la voix de ses guides, et de recevoir de leur bouche des conseils de paix et de sagesse ? » Mirabeau est profondément scandalisé de ne pas voir l'épiscopat français adresser à ses ouailles de iréquentes et fortes instructions pastorales sur « les devoirs actuels des citoyens, sur les avantages de la liberté. » 11 est scandalisé de « ne pas voir des mandements civiques se répandre dans toutes les parties de ce royaume, porter jusqu'à ses extrémités les plus reculées, des maximes et des leçons conformes à l'esprit d'une Révolution qui trouve sa sanction dans les principes et dans les plus familiers éléments du christianisme. » Mirabeau est « scandalisé et indigné de voir des pasteurs inférieurs affecter la même indifférence, écarter de leurs instructions publiques tout ce qui pourrait affermir le peuple dans l'amour de son nouveau régime, laisser plutôt transpirer des principes favorables à la résurrection de l'ancien despotisme, et se permettre souvent des réticences perfides. » En un mot, Mirabeau aurait voulu voir le clergé parler, sinon avec la même éloquence que lui, du moins avec la même ardeur révolutionnaire.

Mais pour faire éclater un pareil enthousiasme, il fallait l'avoir. Talleyrand, ce sceptique, pouvait bien s'échaufiFer au feu de son ambition, et s'écrier avec lyrisme dans une adresse aux Français : « Une nation se rajeunit le jour où elle a résolu de renaître à la liberté. Voyez la génération nouvelle, comme déjà son cœur palpite de joie et d'espérance ! Comme ses sentiments sont purs, nobles, patriotiques ! Avec quel enthousiasme on la voit chaque

jour briguer l'honneur d'être admise à prêter le serment du citoyen ! » ïalleyrand veut bien reconnaître que l'allégresse ne peut point cependant déborder de tous les cœurs. Après avoir dit que la « lassitude » des constituants était le dernier espoir, désormais perdu, des « ennemis de la Révolution», qu'il fa ut leur pardonner «d'en gémir», et déplorer, « sans les haïr, ce reste de faiblesse, toutes ces misères de l'humanité», il ajoute : « Cherchons, disons même ce qui les excuse. Eh ! ne faut-il pas quelque temps pour chasser de sa mémoire les fantômes d'un long rêve, les rêves d'une longue vie ! Qui peut triompher en un moment des habitudes de l'esprit, des opinions iaculquées dans l'enfance, entretenues par les formes extérieures de la société, longtemps favorisées par la servitude publique qu'on croyait éternelle, chères à un genre d'orgueil, qu'on imposait comme un devoir, enfin mises sous la protection de l'intérêt personnel, qu'elles flattaient de tant de manières ? Perdre à la fois ses illusions, ses espérances, ses idées les plus chères, une partie de sa fortune, est-il donné à beaucoup d'hommes de le pouvoir sans quelques regrets, sans des efforts, sans des résistances d'abord naturelles, qu'ensuite un faux point d'honneur s'impose quelquefois à lui-même 1.» C'était déduire avec finesse les motifs humains, intéressés, qui pouvaient peser sur l'attitude de l'épiscopat à l'égard de la Révolution. Mais les évêques avaient, pour ne point partager un aveugle enthousiasme, des raisons que Talleyrand ne pouvait rappeler sans se

1. Adresse de l'assemblée nationale aux Français, 11 février 1790, rédigée par Talleyrand. — Talleyrand fait valoir les services de la Révolution. « Une féodalité vexatoii'e, dit-il, si jouissante encore dans ses derniers débris, couvrait la France entière : elle a disparu sans retom-. Nos assemblées sont tumultueuses : et qu'importe, si les décrets qui en émanent sont sages. Il est impossible, a-t'-on dit, de régénérer une nation vieille et corrompue : qu'on apprenne qu'il n'y a de corrompu que ceux qui veulent perpétuer des abus corrupteurs, et qu'une nation se rajeunit le jour où elle a résolu de renaître à la liberté, a

296 LES ÉVÊQUF.S

condamner lui-même. Devaient-ils prêter serment à une constitution qui consacrait en quelque sorte la ruine de l'Eglise et de la monarchie ?

Mais d'un autre côté, fallait-il déclarer la guerre à cette constitution que la France avait réclamée avec une sainte ardeur, qu'elle semblait aimer avec tant de passion avant même qu'elle fut sortie du cerveau des législateurs, à cette constitution dont le nom était dans toutes les boucliest, dans tous les cœurs, et qui apparaissait à la foule comme le gage assuré d'un bonheur public, d'une sorte de rénovation universelle. Le mot de Clermont-Tonrierre : La constitution sera ou nous ne serons plus, était devenu la devise générale. Les écrits du temps nous dépeignent le délire des esprits, la véritable fièvre constitutionnelle, qui agitait la nation, Paris transformé, les promenades publiques abandonnées pour les clubs, les habitants s'enquérant dans les rues des droits de l'homme et du veto, la politique faisant irruption jusque dans les temples, les prédicateurs libéraux chargés de couronnes civiques, et portés en triomphe au milieu d'un enivrement que nous avons de la peine à comprendre'. Comment résister

1. Voyez Paris au mois d'août 1789. C'est une « ville nouvelle, un peuple nouveau. » La vie, « la démarche, les habitudes », tout a changé. Les monastères sont convertis en casernes, les citoyens ai'més ont pris la place « des suppôts de police »; les spectacles sont déserts. Les petits maîtres et les femmes frivoles sont remplacés dans les jardins et les promenades publiques, par des Français « de tout rang, de tout Fexe, de tout âge, profondément occupés des intérêts de la patrie. » La jeunesse se porte en foule dans les districts, et s'exerce dans les assemblées populaires à « discuter et soutenir les droits de l'homme. De longues files de jeunes femmes et de jeunes filles,vêlues de robes blanches, parées des couleurs de la nation, montent au temple, et, ajirès avoir remercié le ciel.de la conquête de la liberté, vont îx l'hôtel de ville rendre hommage aux héros de la Révolution. La religion elle-même, devenue nationale, consacre ces fêtes civiques. La chaire de vérité, si longtemps prostituée au despotisme des prêtres et des rois, proclame enfin les vrais lois de la nature et nous appelle à la liberté au nom de l'Evangile. » Deux compagnies, tambours ballants, enseignes déployées, ont conduit à l'hôtel de ville « le premier orateur de la liberté française, Tabbc Fauchet. Il marchait au milieu des applaudissements, entouré des

à cette poussée de tout un peuple, qui croit enfin arm^er au bonheur par l'émancipation politique et sociale, qui entend résonner à son oreille des mots nouveaux, qu'il ne comprend guère, mais qu'on lui dit être un rempart contre le retour des dîmes, des impôts, des droits féodaux, de tous les abus, contre la revendication dés biens ecclésiastiques qu'il vient d'acquérir. Qui pourrait songer à un retour en arrière ? Dans la séance du 29 septembre 1790, d'Esprémenil propose l'abolition deis assignats, le rétablissement des ordres, la restitution au clergé de toutes ses propriétés. Aussitôt Charles Lamelli parle d'envoyer le préopinant à Charenlon. A la demande d'Alexandre Lameth, l'assemblée, regardant les paroles de d'Esprémenil comme «l'effet d'une imagination en délire, passe à l'ordre du jour. » Mathieu de Montmorency tient pourtant à exprimer tout haut son «profond mépris pour la motion et son auteur. «D'Esprémenil est accueilli à la tribune par des éclats de rire ; un député parle de l'envoyer en prison. Que de fois Maury et ses collègues de la droite furent menacés, non de Charenton et de la prison, mais de la lanterne ! Le torrent qui avait emporté dans son cours tant d'institutions séculaires, continuait à couler avec violence, enflé encore par les vents populaires, par le souffle de la nation. Com-

officiers du district et précédé d'un héros qui portait une couronne civique. On se croyait transporté aux beaux jours de Rome et d'Athènes. » Monij tour des 6 et 7 août 1789. — L'extrait suivant du sermon prononcé, à Notr^ Damcpar l'abbé Fauchet,le 4 février 1791, sur l'accord de la religion et de la liberté, montre à quel diapason étaient montés certains esprits. « Tout pour le peuple, tout par le peuple, tout au peuple, disait Fauchet. Jésus ne veut point de tyrans... ïu peux nous égorger, tyran ; tu ne nous feras pas plier sous tes ordres arbitraires. Torture nos corps, nous gai-derons nos âmes. La parole est à nous. Tu m'as fait griller sur des charbons ardents : tu ne dévoreras pas l'Evangile de la fraternité avec ma chair. Il va planer avec nion incorruptible pensée sur ton empire. Que tout s'ébranle, que tout s'anime dans les deux mondes, d'un pôle à 1 autre, sur les trônes et dans les cabanes. L'heure de la liberté sonne, le milieu des temps est ai'rivé, les tyrans sont morts. »

ment, sans être broyé, se mettre en travers de la Révolution ? Comment refuser, en particulier, son serment à cette constitution, célébrée, chantée en refrain dans toute la France ?

Mais cette constitution consacrait la spoliation du clergé, la ruine des deux premiers ordres, la défaite de la royauté. A défaut de leur conscience, les lettres éplorées, indignées, de leurs commettants eussent rappelé aux évêques les plaies faites à l'Eglise. Ces plaies, les prélats de l'assemblée les avaient devant les yeux, ces vices de la constitution ils les connaissaient mieux que leurs correspondants. Ils déploraient avec le pape Pie VI ^ beaucoup de mesures législatives, mais ils pouvaient dire avec lui: « A qui faut-il parler » ,à qui faire entendre une protestation? « La nation presque entière paraît séduite. »

Une lettre du vénérable archevêque d'Arles-, M. Dulaii,

1. Pie VI disait dans son allocution du 9 mars 1790 sur l'étal de l'Eglise de France: a On a placé parmi les premiers décrets celui qui assure à chacun la liberté de penser sur la religion ce qui lui plaira, et de manifester impunément ses pensées; comme aussi le droit de n'être assujetti à d'autres lois qu'à celles qu'il aui'a consenties lui-même. On a mis en délibération si la religion catholique sera conservée comme dominante dans le royaume de France. Les non catholiques ont été déclarés apfes à tous les emplois ; on a statué qu'on ne tiendrait plus compte des vœux solennels ; les monastères des deux sexes ont été ouverts. On a en outre déclaré que tous les biens ecclésiastiques étaient à la disposition de la nation ; on a aboli les dîmes, qui formaient une grande partie de ces biens, on a saisi l'argenterie des églises et des autels. Il semblerait qu'on pût nous appliquer le reproche que s'adressait Isaïe; Malheur à moi, parce que je vie suis tu. Mais comment et à qui faut-il parler ? Sera-ce aux évêques privés de toute autorité, et dont un grand nombre ont déjà clé obligés de quitter leurs sièges ? Sera-ce au clergé, qui est dispersé et humilié, et qui ne peut plus tenir ses assemblées ? Sera-ce au roi très chrétien lui-même, à qui l'autorité royale a été enlevée et qui est dans la dépendance de l'Assemblée, et qui est obligé de sanctionner tous ses décrets ? La nation presque entière parait scduiic par l'apparence d'une faine liberté. »

2. Mgr Dulau répond, le 3 mars 1790, àM . Nalis, curé doyen de l'église collégiale d'Arles : « Vous sentirez combien est embarrassante ma position dans la circonstance actuelle. 1° Le serment civique a été prêté par tous les évoques, curés et autres ecclésiastiques qui composent l'assemblée nationale. 2° L'assemblée a déclaré plusieurs fois que ses décrets

en date du 3 mars 1790, nous fait connaître leur prudence, leurs angoisses, les conseils de résistance qui leur arrivent du dehors, l'esprit de modération et la largeur de vues qui finalement décident leur adhésion à la constitution civique. Ce premier serment à la constitution fut prêté en ces termes, dans la séance du 4 février 1790, par tous les prélats et autres ecclésiastiques de l'assemblée : « Je jure d'être fidèle h là nation et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi. » L'évoque de Perpignan avait fait suivre son serment de ces paroles : « Désirant, comme Sa Majesté, que la paix re-

renfcrmaient deux dispositions bien différentes, les unes constitulionnelles et les autres purement réglementaires. 3° L'engagement contracté par la prestation du serment a principalement pour objet, non de croire à la vérité des articles, ne s'agissant point ici d'adhésion intérieure, mais de promettre de ne rien faire en actions, discours et écrits, poxir opérer une contre-révolution. 4° II est des circonstances impérieuses où le salut du peuple, qui est la loi souveraine, exige que les hommes publics se portent à certaines démarches, pourvu qu'elles ne blessent ni le droit divin, ni le droit naturel. 5" Le discours du roi, adopté par l'as- . semblée, annonce que la présente législation a besoin d'être perfectionnée. 6° Avant la révocation de l'édit de Nantes, les protestants étaient électeurs et éligibles pour les Etats généraux. 7° L'Assemblée, en déclarant que les biens d'Eglise seraient à sa disposition, a reconnu que ces biens devaient être employés pour les frais du culte, l'entretien des ministres de la religion, et le soulagement des pauvres, sous l'inspection et la surveillance des provinces. Si ce décret était fidèlement exécuté, la véritable destin.itîon du patrimoine de l'Eglise, serait maintenue et respectée... Toutes ces considérations bien développées pourraient balancer les moyens d'ailleurs graves que vous exposez dans vos lettres. Encore une fois, il ne m'est pas permis de discuter ici avec l'étendue que j'aurais désirée. » On voit quelle bonne volonté met Mgr Dulau à établir qu'on pouvait souscrire en conscience à la constitution. La suppression des ordres religieux elle-même, décrétée le 13 février 1790, ne provoqua point de la part des évoques des protestations véhémentes. Ils défendirent, il est vrai, vaillamment leur cause à l'Assemblée nationale. Alais l'un de ces prélats députés, M. Dulau, archevêque d'Arles, écrivait deux mois après : « Sans doute la suppression des ordres religieux laisse un vide immence dans nos diocèses, mais l'on ne peut se dissim.uler que l'Assemblée, en supprimant les effets civils de la profession religieuse sans toucher au lien de la conscience, n'a pas excédé les bornes de son pouvoir, et il ne faut pas confondre l'injustice avec l'incompétence. » Cf. Œuvres de Mgr Dulau, t. II, p. 10-12, t. III, p. 16 cl suiv.

naisse, espérant que la constitution sera perfectionnnée dans les législatures à venir »; mais il jura purement et simplement, quand le président lui eut fait observer que le serment ne pouvait être conditionnel *.

L'exemple des prélats députés, prêtant d'une voix unanime, en ce jour solennel, le serment civique, fut suivi par leurs collègues dans les différents diocèses. Nous n'en connaissons qu'un seul, Dillon, archevêque deNàrbonne-, qui se soit déclaré résolu à le refuser. Les autres évêques se montrent beaucoup plus accommodants. Le 22 novembre 1789, M. de Durfort, archevêque de Besançon, bénit dans sa cathédrale les drapeaux de la garde nationale et lui adresse un discours patriotique. Le 18 août, l'évêque

1. Le surlendemain, l'Assemblée entendit une déi.-laratlon de M. de Machault, évêque d'Amiens et dépulo, probablement absent le 4 février 1790. Le prélat, tout' en déclarant adhérer à la constitution faisait des réserves. « Je m.'engage, disait-il, à observer les lois et la constitution nouvelle, dans tout ce qui n'est pas contraire à la religion catholique, apostolique et romaine. Le gouvernement civil et politique des nations peut changer, et lorsque les changements en ce genre prennent une consistance légitime, c'est un devoir de se conformer à l'ordre reçu. Mais notre sainte religion étant la loi de Dieu, les hommes ne peuvent y rien changer. Or il y a nombre d'articles dans la nouvelle constitution qui blessent essenti«!llement la religion, et auxquels on ne peut adhérer sonsy être infidèle.» M. de Machault met au nombre de ces derniers, la « constitution qu'on nomme du clergé )),qui allait bientôt passer dans les lois, la confiscation des biens, la destruction des ordres religieux, « l'existence civile, précaire et incertaine», créée au clergé. Il fait aussi des réserves sur la déclaration des droits. Ci. Archives parlementaires, t. XI, p. 460-462.

2. « J'ai une secrète satisfaction à prévoir, écrivait-il au cardinal de Bernis, que je ne serai peut-être jamais dans le cas de prêter le serment civique, et à peine même avec les réserves qu'ont proposées les prélats de l'Assemblée. Je pense qu'après les intérêts de la religion, il n'en est pas pour nous de plus précieux que ceux de la monarchie. Il répugne à mes principes religieux et patriotiques de m'engager à maintenir de tout mon pouvoir une constitution qui renverse manifestement le trône et l'autel. D'ailleurs les vraies et légitimes prérogatives royales sont autant la propriété du sujet que celle du monarque, et il en existe que les saciùfices personnels du roi ne peuvent anéantir. » Cette attitude nous fait pressentir la conduite de Dillon dans l'émigration, où il sera, à Londres, l'un des adversaires les plus ardents de toute conciliation avec les nouveaux pouvoirs que se donnera la Erance. Cf. lettre de Dillon au cardinal de Bernis, 19 décembre 1790, dans Theiner, op. cit. p. 310-312.

de Marseille avait fait la même cérémonie à la Major. A Gap, Mgr La Broue de Vareilles, qu'on a accusé d'avoir fait placer la cocarde nationale à la queue de son cheval, tient, pour détruire celte calomnie, à parcourir la ville avec la cocarde tricolore sur son chapeau. Les histoires locales nous montrent les évêques faisant partout le serment civique, ou, s'ils sont ahsents de la ville, épiscopale, donnant procuration, à cet effet, à leurs grands vicaires. M. Moreau, évêque de Maçon, prononce, à ce sujet, dans sa cathédrale, le 14 février 1790, un patriotique discours suivi d'un serment solennel à la constitution, qu'il prêle avec tous les fidèles. Le 14 juillet 1790, M. de la Luzerne lui-même accepte d'oIEcier solennellement au champ de Navarre, l' évêque de Béziers,M. de Nicolaï, sur la place de la citadelle. Dans un soulèvement populaire causé par l'impôt du sel, ce dernier prélat se porte À l'hôtel de ville, harangue la foule du haut du balcon, et l'ordre rentre dans la rue, la paix dans les esprits ^. M. de Cheylus évêque de Bayeux s'était laissé nommer maire de sa ville épiscopale.

L'évêque d'Angers, M. de Lorry, parut alors dépasser tous ses collègues en fait de démonstrations politiques. Ce prélat, dans une lettre pastorale du 22 août 1789, avait

1. Voy. Saiizay, llisioire de la pcrsccutioji réfoUilionnaire dans le Doubs, t. I, p. 141-142. — Gautier, Précis de l'histoire de la inile de Gap, 1884, p. 36'â-367. — Aubert [la Révolution française à Digne, 1887, p. 111), rapporte, d'après le procès -verbal, que « le 8 août 17î)0, dans la salle de la commune, devant le maire elles ofSciers municipaux, se présentèrent les vicaires généraux qui prêtèrent serment pour l'cvèque de Digne, retsnu à Locbes pur ses in&rmilés. » — Sur Mgr Moreau cf. Histoire des évêques de Mdcon, par le comte dé la Rocbette, 1867, p. 600-601. — Les évêques de Bretagne se montrèrent moins accommodants- L'é"êquede Léon, M. de la Marche, répondit par un refus à la municipalité dj Brest qui avait demandé une messe solennelle pour le 14 juillet 1790. li évêque de Léon.tout en disant: «Personne n'est plus que moi ami de la liberté dont on établissait les principes », objecta les lois déjà portées contre la religion, L'évêque de Tréguier avait cependant béni les drapeaux de la garde nationale de Sainl-Bricuc. Cf. abbé Tresvaux, Histoire de la persécution révolutionnaire en Bretagne, \^^2, I, 85-92.

déjà célébré « l'auguste assemblée de la nation, » Le 30 mai 1790, nouveau mandement où le lyrisme déborde. « Faites bégayer aux enfants, dit M. de Lorry à ses concitoyens, le nom de Dieu, de frère et de patrie. Faitesleur prononcer le serment d'être fidèles à la Nation, h la Loi, au Roi, serment qui est devenu le cri de tout Français citoyen. » S'adressant à ses prêtres, l'évêque d'Angers s'écrie : « Imitez notre Maître. Partout il prêcha la paix et la concorde ; il accomplissait la loi et donnait l'exemple de la soumission aux puissances... Successeurs des apôtres, retraçons dans notre conduite la simplicité de leur vie, la sainteté de leurs mœurs, la douceur de leur zèle et la constance de leur charité... Ce peuple religieux et bon ne s'est point éloigné de nous. Il reviendra toujours chercher dans notre sein les seules consolations véritables. Fidèles à Dieu, à la Nation, à la Loi, au Roi, amis de l'ordre, delà justice et de la paix, soumis à tout ce que la Providence ordonnera, faisons revivre les jours de l'Eglise naissante K » Ce mandement, qui avait excité l'enthousiasme dans la cathédrale d'Angers, vint faire tressaillir, à son tour, l'Assemblée nationale, quand La Révellière-Lépeanx, à la demande de la députation angevine, lui en donna lecture dans la séance du 15 juin 1790. La Constituante ordonna que cette lettre pastorale serait envoyée h toutes les municipalités du royaume, comme on le fait aujourd'hui pour les discours de nos ministres. En attendant, M. de Lorry se distinguait à Angers par ses démonstrations politiques, assistait au champ de mars malgré son chapitre, y entonnait l'hymne de la reconnaissance, et se tournant vers la foule, s'écriait : « Mes enfants, aimons Dieu et soyons tous frères ~ ! »

Il ne faut point attendre de tous les prélats ce lyris-

1. Yoy. ce mandement dans les Nouvelles ecclésiastiques,\790,p. 138-139.

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