I. Masson, op. cit., p. 69-70. — DuFORT, op. cit., I
Goijimeiit ne pas donner des fêtes dans ces palais si bien meublés. Le prélat d'ancien régime saura se mouvoir à l'aise dans ce luxe. Il a été formé avec grand soin aux usages de la société la plus raffinée. La première éducation des fils de famille était j)arfois négligée ; « la seconde, dit Talleyrand, ne devait consister qu'à leur donner ce qu'on appelait Vusage du monde. Des avantages extériem*s prévenaient en leur faveur. » D'ordinaire les jeunes gens, pour s'initier aux habitudes de la bonne compagnie, n'avaient qu'à vivre à côté de leurs x^arents, au milieu d'un grand train de maison. L'abbé de Saint- Aignan, iils du duc de Beauvillier, a été élevé loin de son père et de sa mère « en parfait séminariste. Jamais, dit Saint-Simon *, rien de si gauche, de si plat, de si béat. Je proposai au duc de Beauvillier de lui donner un maître à danser, pour lui apprendre au moins à faire la révérence et à entrer dans une chambre. » Je ne sais si le duc de Beauvillier suivit le conseil de Saint-Simon. Dans tous les cas, l'abbé de Saint- Aignan ne se dégourdit que trop dans la suite. Turgot, au dire de Morellet, passa « toute son enfance presque rebuté... par sa mère qui le trouvait maussade, parce qu'il ne faisait pas la révérence de bonne grâce et qu'il était sauvage et tacitui*ne. » Quand arrivaient les visites, il se cachait sous un canapé ou derrière un paravent, d'où il fallait le tirer pour le produire. Turgot, qui quitta d'ailleurs l'état ecclésiastique, était une exception. Il ne semble pas que ses condisciples de Sorbonne, les abbés du xviii^ siècle en général, aient apporté dans le monde ni gaucherie ni répugnance. La nature elle-même semblait s'être complue à donner à la plupart, comme à Berhis, àMercy, futur évêque de Luçon, une figure agréable. Leurs historiens en font la remarque. Voltaire écrivait à Bernis : « Je me souviens toujours de vos grâces, de votre belle physionomie et de votre
I. Saint-Siaiox, Mémoires, VI, 407. — Talleyrand, Mémoires. —Morellet » Mémoires, I, ii-i3.
esprit. » Un jour que Louis XVI voyait entrer au palais La Galaizière, évêque de Saint-Dié, qiie sa taille rendait hors de pair, et d'Osmond, évêque de Gomminges : « Messieurs, dit le roi, je me fais huissier pour vous annoncer l'arrivée du plus grand et celle du plus beau des évêques de France ^ » La première fois que Christophe de Beaumont officia pontificalement à Notre-Dame, il y eut une exclamation dans la foule des fidèles sur le bel archevêque. M">® de Sévigné aime à parler, danS sa correspondance, de l'abbé de Grignan, du « plus beau des abbés » qui allait être à Garcassonne « le plus beau des prélats ».
La mère de Talleyrand, Eléonore de Damas, était d'une beauté remarquable et ses deux fils avaient hérité d'elle les charmes du visage. Le jeune Maurice avait, en outre, un esprit vif et des facultés brillantes. Mais comme ces dons naturels furent cultivés, aiguisés parla fréquentation de la bonne compagnie ! Pour se former à l'art de bien dire, à toutes les finesses, à toutes les déhcatesses de la conversation, il n'a pas besoin de sortir de sa famille. Quand on se décide enfin à s'occuper de lui, le voilà en Périgord chez sa grand'mère. M"® de Ghalais, qui a « ce qu'on apj)elait encore l'esprit des Mortemart », et à laquelle « son langage, la noblesse de ses manières, le son de sa voix » donnent une séduction inexprimable. Et quel tableau Talleyrand nous trace, dans ses Mémoires, de ses rapports avec sa mère ! « Je choisissais, dit-il, pour aller chez elle les heures où elle était seule : c'était pour jouir davantage des grâces de son esprit. Personne ne m'a jamais paru avoir dans la conversation un charme comparable au sien. Elle n'avait aucune prétention. Elle ne parlait que par nuances ; jamais elle n'a dit un bon mot : c'était quelque chose de trop exprimé. Les bons mots se retiennent, et elle ne voulait que plaire et perdre ce qu'elle disait. Une richesse d'expressions faciles, nouvelles et toujours déHcates, fournissait aux besoins variés de son esprit. Il m'est resté d'elle un grand éloignement
I. Guillaume, Vie épiscopale de Mgr (VUsmond, p. 6. — Regnault, I, 113.
pour les personnes qui, afin de parler avec plus d'exactitude, n'emploient que des ternies techniques. Je ne crois ni à l'esprit ni à la science des gens qui ne connaissent pas les équivalents et qui définissent toujours : c'est à leur mémoire seule qu'ils doivent ce qu'ils savent, et alors ils savent mal. »
Le jeune Charles de La Tour d'Auvergne-Lau^-aguais fut, comme Talleyrand, peu aimé de ses parents, qui lui préféraient l'aîné. Son oncle, l'abbé de Saint-Paulet, officiai de Castres, se chargea de son éducation. Il s'attacha surtout à lui apprendre, outre la religion, les usages de la bonne compagnie et l'urbanité la plus raffinée. Le soir, quand l'enfant était couché, l'oncle venait près de son lit lui faire une lecture sur les règles de la poUtesse. Tantôt, nous dit son historien, il se promenait dans l'appartement en répétant à haute voix les comphments d'usage parmi les personnes de quahté ; tantôt il lui faisait remarquer les bévues et les gaucheries de tel personnage de sa connaissance, pour mettre son élève en garde contre le ridicule ; tantôt il lui disait la façon de se présenter dans un salon, quelle place il devait prendre, comment entretenir une conversation. Le jeune disciple finissait par s'endormir, content que son maître ne le fît point lever pour l'exercer à la révérence. On recommençait le lendemain. Heureusement que l'abbé de Saint- Paulet menait de front, avec les leçons de politesse, la préparation à la première communion. La Révolution trouva Charles de Lauraguais au séminaire de Saint- Sulpice. Il sera, après la tourmente, sur le siège d'Arras, excellent évêque et gentilhomme accomph \
Avec une telle formation les prélats avaient l'usage du monde, du plus grand monde. Ils n'étaient jamais embarrassés pour représenter.
La représentation paraissait aux évêques d'ancien régime une convenance de leur situation spirituelle et temporelle. L'habitude, l'opinion, leur imposaientun grand état de maison. Ils avaient table ouverte. Un personnage
I. Deramecourt. Le clergé du diocèse d'Arras, Boulogne et Saint-Omer pendant la Révolution, t. I v, p. Sog, 3io.
ne pouvait traverser la province, la ville épiscopale, sans paraître, sans recevoir l'hospitalité à l'évêché. Les princes de la famille royale, le roi lui-même, en voyage, n'auraient jamais songé à descendre ailleui's. C'était à ce point leur droit et leur habitude que dans la plupart des palais épiscopaux, il y avait ce qu'on appelait la chambre du roi, la chambre de la reine, la chambre des princes. Il est peu de ces demeures qui, dans le cours des temps, n'aient eu à abriter quelque voyageur auguste touchant de plus ou moins près à la maison de France.
Dans ces circonstances, les prélats, même de naissance modeste, savent se montrer à la hauteur de leur situation. En 1 701, le plébéien Fléchier héberge dans son palais les ducs de Bourgogne et de Berri, à leur retour d'Espagne où ils étaient allé accompagner leiir frère, le duc d'Anjou. C'est lui qui fait aux princes les honneurs de la ville, et qui leur donne tous les renseignements historiques, quoique M. de BasviUe soit présent. La même année, Fléchier peut écrire à son ami Menard : « J'ai eu l'honneur de voir la reine d'Espagne et de la loger dans ma maison. » L'année suivante, c'est le roi d'Espagne lui-même qui arrive à Nîmes et descend à l'évêché. En toutes ces occurrences, les historiens de Fléchier rapportent qu'il déploya une munificence qui fît l'admiration universelle. On verra des prélats défrayer au besoin toute une cour. En i6i5, une vraie foule s'abattit sur Bayonne, à l'occasion du mariage de Louis XIII avec Anne d'Autriche. L'évêque de Bayonne suffît à tout. L'abbé de Saint-Cyi^an, du Vergier de Hauranne, qui devait se rendre si célèbre dans les annales du jansénisme, écrit à Bicheheu, alors son ami : « M. de Bayonne fait ici une chère extraordinaire à ses amis, et quoique le pays soit disetteux en toutes choses, il le fait paraître riche \ »
Ce que l'évêque de Bayonne fait pour toute une cour, Fénelon le fait pour toute une armée. En dehors de ces circonstances extraordinaires, il y avait toujours grand train
I. Abbé Delacroix, Histoire de Fléchier, in-12, t. II, p. i52-l54. Voy. (Pécheur, op. cit., VII, J9-84) comment Louis XV enlant fut reçu à l'évêché de Soissons, au retour de son sacre à Reims. — Abbé Lacroix, Richelieu à Lnçon,-p. 139.
de maison chez un évêque. L'abbé Ledieu, ancien secrétaire deBossuet, eut l'occasion de le. constater à Cambrai, dans une visite faite à Fénelon, au commencement du xviii^ siècle. « La table, dit Ledieu, fut servie magnifiquement, délicatement; plusieurs potages, de bon bœuf et de bon mouton, des entrées et des ragoûts de toutes sortes, un grand rôti, des perdreaux et autres gibiers en quantité et de toutes façons, un magnifique fruit, des pêcbes et des raisins exquis quoique en Flandi'e, des poires des meilleures espèces et toutes sortes de compotes, de bon vin rouge, point de bière, le linge propre, le pain très bon, une grande quantité de vaisselle d'argent, bien pesante et à la mode. Les domestiques portant la livrée étaient en très grand nombre, servaient bien et proprement, avec diligence et sans bruit. Je n'ai pas vu de j)age; c'était un laquais qui servait le j)rélat, ou quelquefois l'officier luimême. Le maître d'hôtel me parut homme de bonne mine, entendu et autorisé dans la maison. » Tous ces mets ne tentaient guère Fénelon, qui « mangea très peu et seulement des nourritures douces et de peu de suc; le soir, par exemple, quelques cuillerées d'œufs au lait; il ne but aussi que deux ou trois coups d'un petit vin blanc, faible en couleur et par conséquent sans force... Aussi, dit Ledieu, est-il d'une maigreur extrême... avec le visage d'un saint Charles. » Evidemment c'était par situation et pour faire honneur à ses convives, que Fénelon tenait ainsi table somj)tueuse. « M. l'archevêque, dit Ledieu, prit la peine de me servir de sa main de tout ce qu'il y avait de plus délicat sur sa table ; j e le remerciais chaque fois en grand respect, le chapeauàla main, et chaque fois aussi il ne manqua jamais de m'ôter son chaj)eau, et il me fit l'honneur de boire à ma santé. » Partout, même chez les plus saints évêques, nous trouverions une existence en rapport avec leur situation spirituelle et temporelle. Quand Belsunce, évêque de Marseille, se rendaità Paris, il emmenait toute sa maison épiscopale. Il avait alors le carrosse à quatre chevaux, suivant l'usage du temps, trois chaises roulantes, deux htières et un cheval de selle. Parfois, pour épargner ses chevaux, il les envoyait directement à Paris, et se
servait alors de chevaux de poste. Ses historiens nous ont décrit les élégances de sa chaise à porteur. Elle était dorée, depuis l'impériale jusqu'en bas. Au milieu, les armes de l'évêcjue; les armes des Lauzun, des la Force, des Biron, des de Lure, familles alliées à celle de Belsunce, formaient les différentes pièces de l'écu. Des peintures mythologiques figuraient les vertus du prélat. Il est probable que cette chaise un peu mondaine lui avait été offerte par son oncle, le fameux Lauzun. Belsunce avait des goûts de magnificence. Austère pour lui-même, se contentant de soutanes de laine ou de damas avec bordure de soie, il croyait de sa dignité et de son rang d'être large et grand pour les autres. Trois ecclésiastiques, un écuyer, un intendant, une dizaine de laquais ou domestiques bien payés, sans compter les gens occupés à l'intérieur, composaient son service. Il recevait avec splendeur dans son palais épiscojDal ou dans son château d'Aubagne, dont il était seigneur haut-justicier, les étrangers de distinction qui passaient à Marseille. Il avait pour eux une vaisselle d'argent marquée à ses armes, et la chronique rapporte que son chef de cuisine était toujours à la hauteur des circonstances*. Mgr de Boisgelin emmenait à Paris ses chevaux, comme M. de Belsunce. Il en usait et les prêtait. Nous lisons dans ses lettres : « Vous voulez donc que j'aille à quatre chevaux, je n'y manquerai pas... Je rentrerai chez moi pour y prendre des chevaux... J'ai vu M..., je lui prête mes chevaux lundi pour aller à Versailles ^ » Le premier prélat qui occupa le siège de Nancy, M. de la Tour du Pin, alliait à ses vertus un train de grand seigneur qui fit contraste avec les habitudes, jusqu'alors plus simples, des évêques de Toul. Certains évêques plus ou moins jansénistes, comme M. de Montazet, archevêque de Lyon, avaient des goûts fastueux. L'un des plus modestes prélats de l'époque, M. de Juigné, archevêque de Paris, était lui-même condamné à un certain train. Il se rendait au parlement avec la voiture dé, M. de Vintimille, qu'on appelait la voiture de gala, et
1. BÉRENGiER, Histoire de Mgr Belsunce, 2 vol. in-8, t. I, p. 99-122.