Lettres inédites de M. de Boisgelin
94 FASTE DES ÉVÊQUÈS
qui datait d'un siècle . Comme elle contenait tout son monde , c'est-à-dire ses deux aumôniers, un porte-croix, deux écuyers, et au dehors deux pages, trois domestiques et le cocher, les deux chevaux allaient au pas d'ambassadeur*. On ne pouvait interdire à un archevêque de Paris, pair de France, ducde Saint-Gloud, d'entretenir un équipage, alors que Boileau, Racine, avaient le leur au xvii^ siècle, et que M""® de Sévigné, magnifiquement logée à l'hôtel Carnavalet, mettait quatre chevaux à sa voiture pour aller en Bretagne. C'était une convenance de situation. Les évêques, comme les autres, étaient tenus de représenter, de se mêler à la société. Il n'est pas jusqu'aux hommes d'étude, tels que M. de La Luzerne, qui ne fissent une part au monde. L'évêqué de Langres ouvrait ses salons deux ibis par semaine. Bien qu'il ne fût j)as musicien et qu'il chantât mal, il y faisait faire de la musique et ne prohibait pas les tables de jeu.
Ce grand train de maison n'était pas incompatible avec les goûts simples. La sobriété de l'archevêque d'Aix, M. de J^oisgelin, rappelait celle de Fénelon. Il n'était pas plus tenté que l'archevêque de Cambrai par .l'attrait d'une table splendide qu'il croyait devoir à son rang. Comme un de ses amis s'étonnait qu'il pût soutenir ses forces en mangeant si peu : « Je vis, répondit Boisgelin, de ce que je ne mange pas. » L'évêqué de Blois, M. de Thémines, était « magnifique dès qu'il fallait traiter; il recevait les maréchaux de France, les princes..., et le maréchal de Noailles n'allait point à son gouvernement
I. Son prédécesseur, Christophe de Beaumont, avait le même personnel. Son cœur ayant été léçué à l'église de Saint-Cyprien du Périgord, on mit cette inscription : « Ici est Je cœur de l'Illustrissime et Révérendissime Père en Dieu, Mgr Christophe de Beaumont, comte de Lyon, archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, proviseur de Sorbonne, etc. » Regnault, II, 425. — Les deux derniers archevêques de Paris au xviiie siècle, avaient donné une preuve de leurs goiits modestes en ayant, à leur palais épiscopal, un mobilier relativement pauvre. Le mobilier de notre siècle datait de 1802 et venait de Napoléon.
de Bordeaux sans passer quatre jours cliez lui... Mais dès qu'il était seul, le vaste j)alais épiscopal n'était éclairé que par une chandelle. Le suisse vous conduisait jusqu'à l'évêque et celui-ci vous reconduisait jusque chez le suisse. Goinbien de fois, dit un visiteur % suis-je resté à causer avec lui le soir des deux heures, sans m'en douter, entraîné par le charme de son esprit et de sa conversation? »
Voilà un évêque qui illumine son palais pour le maréchal de Noailles, et se contente d'allumer ime chandelle quand il est seul. La représentation ainsi comprise ne pouvait que rehausser la dignité épiscopale. Mais elle ne sut pas toujours garder la mesure. Combien de prélats la dépassent dans leur faste. A Montauhan, M. de Breteuil a une table somptueuse, des équipages magnifiques, des chevaux et des valets à l'avenant. Un gentilhonune, l'abbé de La Loge, est chargé de faire les honneurs de son salon. A Bayeux, M. de Gheylus a puisé dans son séjour" à la cour l'amour du luxe et l'élégance raffinée des manières. Les hôtes qui lui arrivent du camp de Vaussieux, sont reçus avec une munificence royale. Le jeu figure parmi les distractions, et parfois parmi les émotions qu'on se donne au palais épiscopal ; mais la déKcatesse du prélat trouve toujours moyen de ne rien laisser perdre à ceux que le sort n'a point favorisés. Son testament porte le nom de dix-sept domestiques ayant des attributions distinctes, et entre lesquels il partage 90.000 francs prélevés sur sa fortune -.
L'évêque de Ghâlons, M. de Glermont-Tonnerre, n'est j)as moins magnifique. Il passe l'été à Sarry, maison de campagne de l'évêché, et n'a qu'un pied-rà-terre à la ville, sur l'emplacement même de la maison habitée aujourd'hui XDar l'archiprêtre. Tous les dimanches et jours de fête, il se fait porter à la cathédrale par une voiture attelée de quatre chevaux blancs. Un piqueur se tient à chaque portière. Au-devant marche un de ses officiers à cheval, X)ortant l'épée nue jDour montrer que l'évêque-comte de