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CHAPITRE PREMIER

La constitution civile- du clergé

I. Les évèqueô ont marché jusqu'ici arec la Révolution : ils vont êlre arrêtés par leur conscience. — La Réyolution, qui a jusqu'alors attaqué l'Eglise par le dehors, menace maintenant son existence spirituelle. — L'Etat, qui a sécularisé l'Eglise, Teut encore la réformer et la mettre sous sa main. — La Constituante transformée en concile. — Le prétexte, c'est de détruire les abus dans l'Eglise comme dans l'Etat. — II. Quels sont ces abus ? — D'abord, charges inutiles à supprimer. — Chapitres de cathédrale compris dans la proscription. — On veut des évôques-curés. — Leur entourage. — Les grands -vicaires, luxe de l'ancien régime, remplacés par les vicaires épiscopanx. — Seconde réforme : remanier la circonscription trop inégale des paroisses et des diocèses. — Autant de diocèses que de départements. — III. Etablir un nouveau mode de nomination aux chai'ges ecclésiastiques. — Anathème de Mirabeau contre le concordat et l'ancien système de collation. — Les élections introduites dans l'Eglise pour corriger ces abus, et mettre en harmonie sa constitution avec la constitution démocratique de la nouvelle France. — Bataille sur ce point. — Critique du système par les orateurs de la droite. — Réplique de Mirabeau qui outrage les évèques nomuiés par le ministre de la feuille. — Le concordat très mollement défendu. — IV. Yice suprême de la nouvelle organisation: les élus manquent de juridiction. — La Luzerne rappelle aux meneurs que les pouvoirs spirituels viennent d'.cn haut, non de la multitude. — Ceux-ci inventent le système de la juridiction universelle et confondent la juridiction -avec l'ordre. — L'évèque universel. — V. Conséquences de cette législation. — Suppression du pape, auquel les nouveaux évèques ne peuvent demander aucune juridiction. — La Constituante parut ignorer le pape dans tout le cours de sa carrière. — Les éviquos, qu'on voulait faire profiter de l'a-Taiblissement du pape, atteints gravement. — Ils reçoivent un conseil, des synodes obligatoires et délibérants. — Prêtres dispensés de leur demander les pouvoirs. — Les curés qu'on semble vouloir favoriser,-

sacrifiés à leux' tour. — Leur dépendance des autorités civiles qui les paient, qui donnent permission de s'absenter. — Ils vont perdre cette garantie suprême d'indépendance : l'inamovibilité. — Les appels d'abus portés devant les ti'ibunaux du district. — Au fond, sur toutes ces ruines l'Etat a youlu ériger son omnipotence. — Résumé.

Les évêques ont marché jusqu'ici avec la Constituante, non, sans doute, à l'avant-garde, souvent avec plus de résignation que d'enthousiasme, mais aussi avec une bonne volonté généreuse, qui s'alliait, chez les prélats les plus éclairés, à l'intelligence des temps nouveaux et à un libéralisme sincère. Ils vont enfin faire halte dans cette course haletante, où parfois ils ont paru entraînés malgré eux. Il ne s'agit plus maintenant de défendre leurs intérêts, ni de fonder la liberté ; c'est l'organisation , l'existence même de l'Eglise qui sont mises en cause par la constitution civile du clergé. Tout à l'heure il s'agissait de savoir si l'Eglise serait riche, si elle serait puissante : la question a été résolue par sa ruine politique et financière. Maintenant il s'agit tout simplement de savoir si elle sera. Elle sera à condition que la Révolution, jusqu'ici triomphante, irrésistible dans sa marche, rencontre enfin pour la première fois, étonnée, frémissante, une barrière infranchissable dans la conscience. L'intérêt de notre récit grandit avec le péril de l'Eglise, et aussi avec l'admirable attitude de l'épiscopat. Ces évêques d'ancien régime, transfigurés par l'épreuve, pourront dire: Tout est perdu fors l'honneur, et aussi fors la foi, car c'est en sauvant leur foi et la foi de leur peuple qu'ils sauvèrent leur honneur.

Les prélats, tout en se portant vaillamment au combat pour la religion, ne considèrent pas sans une certaine stupeur la marche de la Révolution, et l'étendue des dé-

sastres qu'elle a infligés à l'Eglise. L'évêque de Ghâlonssiir-Marne, faisant un retour sur le passé, et jetant un regard sur la situation du clergé à la fin de 1790, s'écriait avec émotion : « Que de malheurs et de ruines nous investissent de toutes parts ! Si tout à coup le résultat de tant d'innovations funestes se fût présenté à nos yeux ; si par une soudaine loi, on eût tout à la fois envahi les biens de l'Eglise respectés chez toutes les nations, dépouillé tous les titulaires et anéanti d'un bout du royaume à l'autre toutes les fondations, chassé plus de cinquante évêques de leur siège, supprimé tous les monastères de l'un et de l'autre sexe, proscrit la perfection évangélique comme inconstitutionnelle dans la personne des religieux, renversé toutes ces basiliques augustes, dont la plupart sont plus anciennes que le trône et existent même avant la nation, et qu'on eût terminé cette fatale loi par le refus solennel de déclarer religion de l'Etat la religion catholique que professe l'Etat, qui de vous n'eût pas été alarmé, qui de vous n'eût pas douté de la possibilité de ces funestes entreprises ? Cependant ce qui vous eût saisi d'effroi dans son ensemble, ne vous a peut-être que faiblement frappé dans ces destructions progressives. Avec quel art vous a-t-on préparés, et par quelle prudence calculée, êtes-vous enfin parvenus jusqu'à cette organisation dite civile du clergé, qui vient mettre le comble à sa tribulation et préparer son entière ruine ^ ! »

La constitution civile du clergé était en effet le dernier acte de la savante campagne menée contre l'Eglise. Il ne faut rien moins que la brutalité des faits et le témoignage irrécusable de rhistoire,pour admettre que TAssem-

1. Lettre pastorale de l'évêque de Chûlons-sur-Marne, 14 janvier 1791. Collection ecclésiastique de l'abbé Barruel. 1791 et suiv. 14 vol. in-8, t. IX, p. 240, 241. Cette collection, publiée sous le nom de l'abbé Barruel, çtait l'ouvrage de l'abbé Guillon.

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blée nationale ait pu se jeter dans cette aventure. Avoir enlevé à l'Eglise de France tous ses privilèges sociaux et politiques, l'avoir détruite comme premier ordre, l'avoir pillée, ruinée, avoir réduit ses chefs à la situation précaire et alors avilie de simples salariés, l'avoir mise hors de l'Etat, et vouloir encore tailler dans le spirituel, porter la main à l'encensoir et faire peser sur elle plus que les servitudes de l'ancien régime, je ne sais quelles prétentions de pontife réformateur que Louis XIV n'avait pas connues, voilà ce qui sera l'éternel étonnement de la postérité. L'Etat émaiicipé, sécularisé, non content de prendre ce qui appartient à César, veut s'adjuger par surcroit ce qui appartient à Dieu. •

C'est que la Constituante ne croyait pas avoir encore accompli toute sa mission. Après avoir réformé l'Etat, elle voulait réformer l'Eglise. Les lois déjà votées n'étaientelles pas, malgré les apparences contraires, un bienfait pour elle? En supprimant le clergé comme ordre politique, n'avait-on pas réveillé son zèle et fortifié son action dans l'ordre spirituel ? En lui enlevant ses biens, n'avaiton pas tari par là même la source d'une foule d'abus, de relâchements, de préoccupations terrestres, et fait taire l'envie excitée par tant de richesses ? 11 fallait achever cette grande œuvre de régénération. Après avoir fermé au clergé le domaine politique, où il égarait et dispersait ses forces dans une mission qui lui est étrangère, oubliant que son royaiime n'est pas de ce monde ; après l'avoir sousirait aux dangers d'une opulence incompatible avec le caractère de ministre d'un Dieu pauvre, les meneurs voulaient jDénétrer résolument dans son organisation iutérieure et profiter de cette grande R.évolution, qui était en train de remanier la France, pour faire arriver jusqu'à l'Eglise la rénovation universelle. Oh ! disaient les réformateurs, ne nous en rapportons point au clergé pour opérer cette transformation. « Le clergé n'a jamais procé*

dé de lui-même et sur lui-même h de biens solides, ou de bien sévères réformes. » Ce que l'Eglise n'a pu ou voulu laire, la Révolution -va l'accomplir. La voyez-vous se précipitant, se portant en avant « comme un torrent qui a soudain tout inondé pouj- toui laver ! n De « Téveii terrible du tiers état » est sorti « un peuple nouveau », qui (( veut se régénérer tout entier, en déracinant tous les abus et particulièrement ceux dont l'Eglise gémissait. » Le comité ecclésiastique semble prendre plaisir à répéter aux évêques que cette « réforme les humilie autant qu'elle les blesse », parce qu'elle vient des « laïques 1. » Mais est-ce que d'autres que des laïques auraient pu réaliser des changements aussi profonds ? Car, il ne s'agissait de rien moins, disait le rapporteur Martineau, que de « revenir à la discipline de l'Eglise primitive ~. » Jusqu'alors on ne l'avait pas même tenté. Or, c( ce que les conciles, les pontifes de Rome, le clergé, les rois n'avaient pu faire, vous l'avez fait, Messieurs, disait le rapporteur Voidel aux députés. La nation s'est levée dans sa puissance. Elle a dit : Je veux que cette réforme se fasse, et elle s'est faile^. »

Mais quelle qualité a une chambre politique pour tracer des lois à une institution religieuse ? Sommes-nous « un concile ou une assemblée nationale», s'écriera d'Espremenil ? Oh! les constituants ne tiendront pas grand compte d'une pareille objection. Les députés philosophes, par scepticisme ; les parlementaires jansénistes, par hai-

1. Cf. Durand de Maillane, Rapport sur le projet de décret concernant tes empêchements de mariage, 1790, p. 19. — Suite et défense du rapport, etc., p. 34, 35. — Histoire apologétique du comité ecclésiastique, 1791, p. 273.

2. Rapport fait à l'assemblée nationale, au nom du comité ecclésiastique, par Marlineau, 1790, 25 p. in-8. «Il fallait, dit Martineau, toute la force do la RéYoIulion, toute la puissance dont vous êtes revêtus, pour entreprendre et couronner un si grand ouvrage. »

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