Projet d'adresse aux Français
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droit de donner aux peuples des pasteurs et à la religion des ministres. »
Le remède à de tels abus était tout trouvé : l'élection. Justement la Révolution vient de faire une part immense au système électif qu'elle a étendu jusqu'aux juges. On va l'appliquer au clergé. Il s'agit de donner des allures démocratiques à cette Eglise de France restée trop aristocratique, et de créer, selon le mot de Talleyrand dans son adresse aux Français, « un clergé-citoyen. » Un obsez'vateur sagace, doué d'un grand talent d'écrivain, M. de Bausset, évêque d'Alais, disait alors que les fondateurs de la nouvelle constitution politique, « croyaient apercevoir dans la doctrine et la constitution hiérarchique de l'Eglise catholique des rapports trop sensibles avec une constitution vraiment monarchique. > Delà «le projet plus ou moins secret, plus ou moins éloigné, de substituer une religion presbytérienne à l'ancienne religion de nos pères *. » L'élection devait servir puissamment ce dessein. Les évêques allaient être élus à deux degrés par l'assemblée du département,les curés par l'assemblée du district. Tous les électeurs, quelle que soit leur religion, prendront part au vote.
Comment ne pas accueillir avec enthousiasme ce mode de recrutement des pasteurs, usité dans ces âges heureux où les peuples désignaient, acclamaient leurs pontifes ! Estce que l'Eglise de France elle-même n'a point pratiqué les élections pendant des siècles? Est-ce qu'elle n'a point protesté avec indignation et persévérance contre le concordat qui les abolissait ? Est-ce qu'un grand nombre de ses cahiers ne demandent point le retour h l'ancienne discipline ? Dans un ministère fondé tout entier sur la libre adhésion des peuples et dont l'action est si intime et si
1. Lellre pastorale de M. l'évèque d'Alais, aux fidèles de son diocèse, Î2 mai 17yl, 85 pages iii-12, p. 16.
ET LA CONStlTÛTlOfî CiVtLË DÛ CLERGÉ â2.7
pi-ofonde, les fidèles n'accorderont-ils pas plus volontiers leur confiance à ceux qu'ils auront déjà honorés de kurs suffrages ? Quoi! voudiait-on. en maintenant l'ancien concordat, laisser au roi les collations ecclésiastiques, perpétuer ainsi la prodigalité des biens et des charges d'Eglise faite par les princes à leurs créatures, à une caste, la noblesse, et parfois à leurs bâtards ! Le roi, à qui on a déjà enlevé la disposition des grands commandants militaires, et tant d'autres nominations importantes, rie doit plus désigner les évêques.
Ce projet de faire concourir les fidèles, ou du moins de ne point les laisser tout ,à fait étrangers au choix de leurs pasteurs, avait quelque chose de séduisant. Or, la loi ne leur donnait même pas cette satisfaction, puisque la désignation dn curé était confiée, non aux habitants de la paroisse, mais aux électeurs du district dans lesquels étaient noyés les rares électeurs ^, quelquefois un ou deux à peine, appartenant à la localité. Dans plusieurs endroits, les paroissiens, croyant interpréter les intentions de la Constituante, procédèrent carrément à l'élection de leur curé, et durent être rappelés à l'ordre par l'assemblée nationale 2.
Ce système électif, outre qu'il ne répondait point à ce qui aurait pu être le vœu des populations, était bien dan-^ gereux dans son application. On n'en était plus à l'Eglise des premiers siècles. Un curé de l'Anjou, Jacquemart, fit ressortir le danger de confier l'élection aux habitants des campagnes, à des <c fermiers peu capables de peser
1. On sait que d'après la loi du 22 décembre 1789, les électeurs du département et du district avaient été nommés par tous les citoyens actifs dans les assemblées primaires formées par canton, lesquelles désignaient un électeur à raison de cent citoyens actifs. Ces électeurs nommaient, les députés et les memibres des administrations départementales et de district. . ♦ ..
2. Ludovic Sciout, Histoire de la constitution cicilè du clergé,!, 350-303, en cite plusieurs exemples .
les vertus et d'apprécier le mérite », à des maires de village grossiers, à un peuple facile à tromper par l'éloquence, l'intrigue, la flatterie, les considérations de parenté, d'intérêt. Les élections des curés constitutionnels allaient bientôt justifier et, à notre époque, la récente expérience faite en Suisse a encore confirmé les prévisions de Jacquemart. Aussi pouvait-il s'écrier avec raison : « Regrettons les vertus apostoliques, mais ne nous flattons pas de les faire revivre au milieu de nous. Tant que le nom de chrétien fut synonyme avec celui de saint, que les fidèles, unis par la charité, ne faisant qu'une famille de frères, bornaient leur ambition au martyre, on put bien confier au peuple le soin de ses pasteurs. Autre temps, autre mœurs ^. » Sans doute, l'usage des élections se maintint au delà des temps apostoliques, mais alors, s'écriait Maury, « on n'avait pas imaginé, comme dans A'otre sauvage constitution du clergé, d'attribuer le choix
1. Séance du 9 juin 1790. Jacquemart concluait en demandant le cLoix des évèques par le clergé réuni en synode, auquel on pouvait joindre les membres de l'administration départementale. Il laissait les curés à la nomination des évoques, et proposait de préférence la voie du concours. Les prévisions de Jacquemart ne s^e réalisèrent que trop; donnons un exemple. Lafont de Savine, évêque de Viviers, tenant à former « un sénat respectable », avec les douzes vicaires généraux que la constitution lui accordait, monta en chaire et dit : « Je veux que mes conseillers soient élus par le peuple, et que tous les habitants de Viviers concourent à ce choix, même les jeunes filles de Viviers, même les enfants. «Les meilleurs s'abstinrent. Deux troncs recevaient les bulletins des votants ; l'un était installé dans une salle de l'évèc-hé ; c'était le tronc dos femmes et des jeunes filles. Il était sous la surveillance de la femme de son valet de chambre. L'autre, le tronc des hommes, était dans le parc épiscopal. Plusieurs prêtres assermentés briguaient les suffrages. Savine laissa voir ses préférences. Les aspirants circonviennent électeurs et élcctrices. parcourent les maisons des « patriotes», font distribuer de pleines corbeilles de saucissons, de merluches, de jambons. Au moment du vole, ils prodiguent les bonbons et les assignats de douze sous. Savine, tout joyeux des compliments que lui vaut celte innovation, va de rang en rang, disant le petit mot pour rire, observant que la place était de bon produit (2000 livres). L'élection fut, on le devine, détestable. Le conseil épiscopal de Savine fut ]>itoyable. Gf Simon Brugal,Ze schisnie constitutionnel dans l'Ardéche. 1889, p. 32, 33.
cîes évêques aux juifs, aux protestants, aux comédiens et même aux bourreaux. On procédait à l'élection en présence du métropolitain, des évêques de la province. » Le métropolitain « investissait le nouvel élu de la juridiction spirituelle. Les évoques étaient les juges de réleclion *. » L'objection formulée contre la loi de faire intervenir des protestants dans le choix d' évêques catholiques, n'était point vaine. Ils prirent part h l'élection dans tous les pays mixtes. Dans le Bas-Rhin, par exemple, on compta un très grand nombre de protestants parmi les électeurs qui nommèrent le successeur du cardinal de Rohan ~. Le collège électoral pouvait comprendre plusieurs protestants et pas un seul prêtre. Camus lui-même, frappé d'une telle anomalie, proposa, dans la séance du 9 juin 1790, de donner droit de vote, pour le choix des évêques, aux plus anciens curés et vicaires de chaque district. Cette motion,vivement combattue par Barrfave et Robespierre, fut rejetée. Quand la loi avait créé les électeurs de département et de district, il n'était point alors question de leur confier le choix des ministres ecclésiastiques. On aurait donc pu accepter l'amendement de Camus, maintenant que les attributions des électeurs, bornées jusqu'alors
1. Discours de l'abbé Maui-y, 27 novembre 1790. L'évèque de Chàlons disait avec vigueur : « Nous avons défié tous les novateurs ensemble de nous montrer un seul exemple, pendant dix-huit siècles, d'un seul évêque nommé sans le clergé; d'un seul exemple, pendant dix-huit siècles, d'un seul curé nommé par le peuple ; un seul exemple, peiidant dix-huit sièrdes, d'une assemblée d'élection où aient été admis les hérétiques et les juifs... Ce n'était pas le peuple qui élisait, mais le peuple qui proposait; son choix n'était qu'un simple témoignage. Les évêques y présidaient ou plutôt y décidaient. Ainsi toute l'ancienne discipline dépose contre vous. L'on ne peut, sans insulter la religion, concourir à ces nouvelles élections d'où ses ministres sont exclus, où rien ne la niet à l'abri d'un choix scandaleux, où l'on peut la forcer ignominieusement à recevoir de ses ennemis mêmes, ses chefs et ses ministres. » Instruction pastorale de M. l'évèque de Chûlons, .1791, p. 5.
2. Cf. abbé Paulus, L'Eglise de Strasbourg pendant la Réfolution, 1S90, Jn-12, p. 97, 98.
aux choix administratifs et politiques, s'étendaient jusqu'à rEglise. Mais on ne voulut rien changer à la loi électorale pour mieux montrer que l'Eglise, faisant partie de l'Etat, devait être gouvernée comme une simple administration d'Etat.
On n'avoua pas clairement ces intentions. Les orateurs du comité ecclésiastique, en particulier Mirabeau, répondirent par des attaques aux attaques dirigées contre le système électif. Le grand tribun objecta que le clergé avait bien tardé à montrer ses scrupules dans le choix des pasteurs, et que les mêmes qui craignaient maintenant l'intervention du peuple, n'avaient pas songé à protester lorsqu'un ministre, « vendu aux volontés et aux caprices de ce qu'il y eut jamais de plus pervers et de plus dissolu autour des trônes, distribuait en mercenaire les honneurs et les richesses de l'Eglise de France. » C'était une allusion directe h Jarente et à son ministère de la feuille des bénéfices. Mirabeau va plus loin et ne craint pas de déverser l'outrage sur les prélats députés, ses auditeurs. « Nos évêqueâ, leur dit-il en plein visage, savent comme toute la France, à quel odieux brigandage la plupart d'entre eux sont redevables du caractère qu'ils déploient maintenant avec tant de hardiesse, contre la sagesse de vos lois. Il en est plusieurs qui auraient trop à rougir de voir se dévoiler au grand jour les obscures et indécentes intrigues qui ont déterminé leur vocation à l'épiscopat ; et le clergé dans sa conscience, ne peut pas se dissimuler ce que c'était que l'administration de la feuille des bénéfices. Je ne veux pas remuer ici cette source impure qui a si longtemps infecté l'Eglise de France de sa corruption profonde, ni retracer cette iniquité publique et scandaleuse, qui repoussait loin des dignités du sanctuaire la portion saine et laborieuse de l'ordre ecclésiastique, qui faisait ruisseler dans le sein de l'oisiveté et de l'ignorance tous les trésors de la religion
et des pauvres, et qui couronnait de là tiare sacrée des fronts couverts du mépris public et flétris de l'empreinte de tous les vices *.» Quelle passion ! Cette charge furieuse nous montre à quel diapason était montée la discussion. Chose étrange ! Mirabeau outrageait les prélats hostiles à ses idées, prélats- généralement recommandables, alors que sur les quatres évèques qui allaient prêter serment à la constitution civile du clerg'é, trois au moins, Talleyraud, Loménie de Briennc et Jarente, affligeaient l'Eglise par leur conduite.
Tant d'injustice amena à la tribune l'abbé de Montesquiou. Le sympathique orateur laissa éclater la douloureuse impression que lui causaient de tels procédés de discussion. « Il est donc, s'écria-t-il, dans la destinée du clergé de ne voir jamais agiter dans cette assemblée une question qui l'intéresse sans voir en même temps s'accumuler les reproches, les sarcasmes et les injures. Si quelques corps se permettent des protestations, on crie aux violences, aux fureurs. Si des évêques présentent des observations d'un style modéré, digne de leur sagesse, c'est de l'astuce et de la perfidie. Je suis trop loin de ces horreurs pour les soupçonner avec tant de facilité, car celui qui voit toujours le mal ne le trouve qu'au fond de son cœur. Quant à moi, je blâme tout ecclésiastique qui oublie dans ses expressions la dignité de son caractère. J'approuve ceux qui disent la vérité, mais je voudrais ne voir applaudir dans cette assemblée que ceux qui sont purs, éloquents et simples comme elle-. »
1, Discours de Mirabeau, séance du 26 novembre 1790. — Son projet d'adresse aux Français était du 14 janvier 1791. — Treilhard, dans la séance du 30 mai 1790, avait dit avec plus de calme : « Les élections, malgré les inconvénients qu'elles peuvent entraîner, donneront toujours
des choix meilleurs que ceux des collaleurs La voie des élections
assurera plus constamment à une- église le pasteur qui lui conviendra le mieux. Un collateur.quel qu'il puisse être, ne peut pas connaître les besoins particuliers de celte église comme les fidèles qui la composent. »